De cette courte pièce, Maman revient pauvre orphelin, Jean-Claude Grumberg raconte qu’il l’a écrite alors qu’il se trouve, dans la suite d’une grave opération à l’œil, immobilisé, dans une position des plus incommodantes, sur le ventre. Au moment même où sa femme s’absente, il se met à écrire, et là « c’est sorti comme si on me l’avait dictée »[i].
Ecriture dans un moment de fulgurance, comme lui venant directement de l’ Autre, de l’inconscient, face à ce qui ressemble à un moment d’Hilflosigkeit, cet état de détresse que suppose Freud au nourrisson réduit à une impuissance liée au fait d’ « être jeté au monde » de façon prématurée, incapable d’accomplir seul « l’action spécifique » propre à mettre fin à la tension interne, et dépendant alors d’un Nebenmensch dont la première incarnation est la mère.
Et c’est bien en effet à « maman » qu’il lance son premier appel : « maman où tu es ? Maman, maman, j’ai mal ».
Mais à cette question, ce sera Dieu, celui auquel on peut croire qu’il n’existe pas puisque « l’important c’[est] de croire »[ii], qui répondra à pauvre orphelin : « ta maman n’est plus là ».
Où est l’autre ? Question qui ne peut donc se poser sans le détour par l’Autre, dans la mesure où aucun sujet ne peut y accéder sans avoir consenti à entrer dans l’univers symbolique ; cet univers symbolique dans lequel nulle présence n’advient sans absence supposée, comme nulle absence n’est évoquée sans supposer ce qu’il y a de présence.
Que cette question implique l’absence primordiale ou anticipe la perte rendue définitive par la mort, tout sujet aura à s’y confronter, contraint de loger sous cette question de où se tient l’autre en son absence (mais également en mon absence) ? une autre question : d’où l’autre se tient ? D’où l’autre se tient si ce n’est de ce lieu Autre, ce lieu produit de ce que du langage il y a. Pas de locutio possible sans le tenir d’un locus, mais également pas de topos sans qu’il ne soit habité par un logos.
Après cette réponse tombée sans appel, il n’est peut-être pas si étonnant que pauvre orphelin soit invité par ce « Dieu privatif » à formuler « un vœu ». C’est bien à partir de ce déjà plus là qui n’a jamais été tout à fait là, que petit orphelin va pouvoir aller au-delà de son appel primordial et formuler son vœu qui sera… « revoir maman ». Aussitôt dit, aussitôt fait, maman réapparaît auprès de petit orphelin, et se déchaîne en tous les fais ci fais pas ça, du « miam miam » à la « petite ou grosse commission » jusqu’ à tomber sur le testicule qui ne descend pas « rapport à tout ce qu’on a souffert pendant la guerre »… insupportable à entendre : « tais-toi ! » lui martèle-t-elle.
Reste à se plaindre auprès de Dieu « ça va pas ça ! ». Mais lui aussi est désormais aux abonnés absents : « Je veux voir Dieu ! j’ai fait un vœu mais ça n’a pas collé ».
C’est maintenant au tour de l’Anesthésiste de répondre, mais il est loin d’être certain qu’il puisse mettre en sourdine cette douleur… ça continuera à ne pas coller… maman ne peut pas, ne veut pas entendre ce que pauvre orphelin a à dire de « tout ce qu’on a souffert pendant la guerre »… parce que c’est elle qui a souffert, lui n’était « qu’un bébé ». « Les bébés souffrent aussi maman, les bébés souffrent aussi, j’ai mal maman, j’ai mal partout » clame-t-il. Mais là, il n’est pas évident que la souffrance puisse faire l’objet d’une communion. A contrario, elle peut se révéler objet de rivalité à travers une quête de reconnaissance propice à devenir sans fin. Car, au creux de ce dont on a eu à pâtir, se tapit cette douleur d’exister, primordiale, fondamentale : « tant qu’il y a de la vie mon petit chou y a de la peur avec un petit bout qui fait mal quelque part », lui dit maman. Et à ce petit bout, on peut y tenir comme à « la plus précieuse des marchandises »[iii], sans partage ; c’est bien ce que Freud nous a appris à reconnaître au travers du masochisme primordial.
Ça ne colle donc toujours pas… Maman veut du poulet rôti le dimanche, et à l’Ephad on lui sert toujours du lapin à la moutarde.
Ça ne peut décidemment pas coller… Alors pauvre orphelin va essayer de savoir si ça a collé entre maman et papa. Aussitôt retour œdipien à l’envoyeur : « Ton père ou mon père ? »
Malgré son insistance, il en sera pour ses frais :
« On était comme qui dirait mari et femme - finira-t-elle par lui répondre – et puis après…
Pauvre orphelin s’ouvre enfin à la question du « avant après » : Où comment tout ne s’origine pas de ce qui va faire qu’il y a un après (l’arrestation et la disparition du père, une séparation précoce d’avec la mère). Où comment la souffrance causée par la guerre, la persécution, ne peut annihiler ce qu’il y a de fondamental dans l’intérêt infantile pour la scène primitive, mythe individuel dont tout enfant, « vieux enfants »[iv], s’origine. Où comment le temps de l’évènement traumatique ne peut faire disparaitre ce temps d’avènement d’un sujet, reste d’une copulation entre un semblant de femme et un semblant d’homme.
Cet « avant après » se trouve déjà dans la structure même de la pièce, dans le chevauchement de différentes temporalités : l’actuel d’un corps immobilisé et douloureux, les souvenirs infantiles, le passé moins lointain de la vieillesse de la mère. Structure conforme à celle de l’inconscient où il n’y a aucun égard pour la temporalité, pas plus que pour le principe de contradiction, où infantile et actuel, avant et après, vivants et morts, s’entremêlent, se superposent.
Bien plus encore, cet « avant après », ce battement de deux signifiants qui s’opposent, est une invention de pauvre orphelin qui marque, dans cet intervalle insaisissable, un trou dans le temps et dans le logos, et inscrit une localisation métaphorique à l’impossible copulation entre deux signifiants.
Débouté de sa demande, il en appelle au père : « voir papa au moins une fois ». Alors celui qui a fait partie des « sacrifiés, raflés, brûlés » rentre en scène et demande des comptes : qu’est devenu le monde des vivants ? Ce sacrifice a -t-il pu changer l’humanité ? Ce qui a tenu lieu d’idéal à ce père (celui du communisme) a-t-il pu enfin l’emporter ?
Reste que le fils veut toujours savoir. Ça insiste, et dans cet appel au père, il retente sa chance : « entre vous c’était comment ? », « on était pour ainsi dire mari et femme », lui répond-il, tout aussi laconiquement que la mère. Rien à faire, de ce côté-là aussi, même réponse : circulez, y a rien à voir ! Y a toujours rien à voir dans cette copulation, comme il n’y a aucun objet à se mettre sous la main entre deux signifiants. Mais pas rien à entendre, car ce père, « pas représentable », lui intime : « ne pense plus au passé. Jouis de la vie ! Jouis ! », « lève-toi et marche pauvre orphelin maman et papa ne reviendront jamais ! ».
Fin de partie. Seulement, cette fois-ci, pauvre orphelin n’en reste pas à en être pour ses frais, car se fraye désormais pour lui la voie à y mettre du sien, à engager sa part, pour que quelque chose s’anime, se mette en mouvement.
Ce fils qui affirme[v] ne pas avoir fait un travail de fils mais un travail de fils de déporté, ne réalise-t-il pas là tout de même ce travail qui permet que quelque chose d’essentiel de la fonction symbolique du père opère (Oh père !) ? A savoir la reconnaissance d’un manque à l’origine du sujet désirant , ou plus topologiquement, d’un trou qui rende possible que la jouissance condescende au désir, même si ce n’est pas sans y mettre de l’amour. « Tu gagnes ta vie en racontant comment j’ai souffert ? » s’étonne la mère, succès qui n’a pas été si facile à assumer pour ce fils auteur[vi].
Ainsi à l’épreuve de cette opération invasive intervenant dans le réel du corps, réduit à son organicité, à un organe (l’œil), pauvre orphelin vient se soutenir d’un autre type d’opération, cette fois de nature symbolique, ce dont témoigne cette voix surmoïque. Néanmoins cette opération ne peut avoir lieu sans un appel du sujet du côté symbolique :
« C’est Lui qui t’a permis de venir ? lui demande le fils
Et c’est à cette condition que pauvre orphelin pourra enfin se lever.
Sans nul doute, cette pièce de Jean-Claude Grumberg fait œuvre d’invention. Elle témoigne de comment une écriture, qui opère avec l’insu que sait, peut faire passer un sujet aux prises avec les effets d’une « aveugle barbarie » (« ça » comme la nomme la mère), ce réel violent, sauvage, non troué, venant recouvrir, enserrer le symbolique[vii], à un réel troué par le symbolique, un « réel apprivoisé »[viii]. Celui qui définit justement l’inconscient comme le dit Lacan dans son séminaire R.S.I. : « l’inconscient, c’est le Réel, en tant que chez le parlêtre, il est affligé de la seule chose qui fasse trou, qui du trou nous assure, c’est ce que j’appelle le Symbolique, en l’incarnant dans le signifiant, dont en fin de compte il n’y a pas d’autre définition que c’est ça, le trou. Le signifiant fait trou. » [ix] En effet, dans son inlassable inventaire[x] des trous laissés par la grande H de l’Histoire dans son histoire familiale, dont celui provoqué par la disparition de son père bordée par nulle sépulture, se laisse entendre que ces trous ne peuvent recouvrir le vrai trou, celui dont Lacan fera la condition du parlêtre.
N’y a-t-il pas dans cette création littéraire la métaphore d’une traversée comme celle que propose une analyse ? Une traversée qui permet au sujet de se déprendre d’une jouissance fixée au traumatisme. Une traversée qui peut conduire un sujet du traumatisme au troumatisme[xi]. Une traversée à l’issue de laquelle un sujet accepte d’orienter son existence à partir d’un Réel troué, celui dont il ne pourra s’aveugler, pour ne rien vouloir savoir du non rapport sexuel.
[i] Entretien avec Raphaëlle Leyris au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (septembre 2022 et mai 2023)
[ii] « Dieu est inconscient », nous dit Lacan dans les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, là est « la véritable formule de l’athéisme » (leçon du 12 février 1964)
[iii] Titre du formidable conte écrit par J.C. Grumberg. Il a été récemment mis en film d’animation par Michel Hazanavicus.
[iv] Je reprends cette expression de J.C. Grumberg qui dit écrire des contes pour des vieux enfants dans cet entretien.
[v] Entretien au MAHJ.
[vi] Dans cette même interview, J.C. Grumberg évoque la grave dépression qu’il a connue suite au succès de sa pièce L’Atelier (1979), et qui l’a mené à entreprendre une analyse dont il dira : « le travail c’est vous qui le faites mais vous êtes accompagné par quelqu’un qui fait attention à ce que vous ne tombiez pas dans l’escalier ».
[vii] Référence ici est faite à la proposition borroméenne faite par C.Melman lors d’une intervention en 2016 « Qu’appelle-t-on traumatisme psychique ? » : « c’est le réel qui est venu ainsi retourner les deux dimensions du symbolique et de l’imaginaire, de les enclore, et ne plus laisser comme mode de rapport à l’environnement que la présence de ce réel. »
[viii] C. Melman dans l’intervention ci-dessus citée.
[ix] Leçon du 15 avril 1975.
[x] Pour reprendre ce terme du titre d’un des ouvrages de JC Grumberg Mon père.Inventaire
[xi] Géniale trouvaille que nous livre Lacan dans les Non-dupes errent « parce que tous nous inventons un truc pour combler le trou dans le Réel ! là où il n’y a pas de rapport sexuel, ça fait troumatisme : on invente ! », Leçon du 19 février 1974.