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Association lacanienne internationale


Charles Melman : Quelle autorité voulons-nous ?

Journées de L'Association Lacanienne Internationale du Languedoc Roussillon - Ecole Psychanalytique du Languedoc Roussillon
Avec : Jean-Daniel CAUSSE, Roland GORI, Jean-Pierre LEBRUN, Charles MELMAN
à Montpellier, samedi 05 novembre 2016

Charles Melman : Je suppose que si c'est chaque fois à la fin que l'on me demande de parler, c'est peut-être dans l'espoir que je parviendrai à délimiter finalement le trou autour duquel jusque là chacun des orateurs a essayé de tisser son parcours, de l'organiser, avec la question de savoir si la particularité de ce qui a ainsi animé chacun est susceptible de se résorber dans ce qui serait justement un intérêt général.

C'est ce que je vais tenter de faire, fidèle donc au rôle qui m'est habituellement échu, en faisant remarquer d'abord que notre relation à l'autorité est systématiquement pathologique. Je pense que là- dessus, on en conviendra aisément : il n'y a pas d'organisation sociale qui s'avère heureuse, satisfaisante, je dirai même marquant un achèvement de l'effort qui se poursuit depuis des millénaires pour que notre vie sociale s'avère - pourquoi pas ? Après tout - pas seulement masochiste mais également agréable.
Elle est pathologique doublement, réciproquement : D'abord à partir de l'autorité qui souffre de voir que ses administrés ne sont jamais à la hauteur, jamais comme il voudrait. Et de la part des administrés qui souffrent du fait que finalement leur chef n'est jamais à la hauteur, n'est jamais comme il faudrait. D'où cette double tentation dans laquelle nous sommes en général les uns et les autres qui est de s'accuser soi-même, de vivre dans la faute, dans la culpabilité tout en accusant bien sûr cette autorité qui aurait certainement pu ou dû arranger les choses autrement.

Comment se fait-il - c'est quand même une énigme ! - qu'après tant de millénaires, puisque ça commence tout de même avec au moins les socratiques ça fait un bail, ce qu'ils ont avancé là-dessus je ne suis pas sûr qu'on soit allé tellement plus loin. Comment se fait-il que la raison, le bon sens, le bon vouloir, le courage, le militantisme, le dévouement, les hypothèses, les utopies : RIEN NE MARCHE ! Il y a donc là une énigme dont la question est de savoir si nous sommes ce soir en mesure enfin de ... Je vais respecter l'inachèvement, nous allons bien voir.

En tout cas, on peut légitimement penser que si la raison échoue devant la résolution de cette pathologie majeure, c'est sans doute que nous nous trouvons, même si nous sommes aujourd'hui sécularisés pour l'essentiel, devant une dimension propre au sacré, et que quoi que nous en croyions, quoi que nous pensions de nous-mêmes, l'autorité, c'est peut-être bien ce qui reste à devoir être préservé, rester dans l'ombre afin justement de ne pas par trop de lumière attenter à ce qui est ... à ce qui est ? ... A ce qui est son ? A ce qui est sa ? On va voir. On va voir ce qui est son ... ou ce qui est sa ...
En tout cas, j'ai été très sensible à chaque fois à l'effort fait par nos amis pour aller chercher comme il se doit chez ceux qui ont pensé la question, chez les philosophes, la réponse qu'ils nous faudrait.
Je voudrais faire remarquer ceci : c'est que le psychanalyste est absolument justifié, il est sur son terrain propre pour parler de ce qu'il en est de l'autorité pour une raison élémentaire qui lui est spécifique : c'est que ce rapport à l'autorité, il l'a élaboré, dialectisé, travaillé, épuisé, passé par tous les sentiments qui peuvent nous lier à elle à l'occasion de ce qui s'appelle la cure analytique et à l'occasion de ce qui s'appelle la manifestation du transfert pour enfin dans un certain nombre de cas, pas tous, aboutir à une conclusion essentielle, qui  reste habituellement écartée de nos savoirs et que je vous dirai. Ce que révèle en effet cette pratique, comme ça a été souligné tout du long, cette pratique du langage, de la parole, de l'adresse, de l'adresse faite à qui ?

C'est bien l'énigme proposée par la situation analytique : Mais à qui donc est-ce que je cause ? Où est-il celui-là ? Qui est-ce ? Que me veut - il ?
Et me voilà voué à toutes les tentatives : Premièrement de le constituer comme un interlocuteur par lequel j'ai essentiellement à me faire admettre, à me faire aimer dans ce qui serait une connivence, une complicité dans le choix de la morale qui réciproquement viendrait l'un et l'autre nous faire jouir, nous faire communier.

C'est un travail d'une originalité - il faut le souligner bien qu'elle soit aujourd'hui devenue plutôt commune et tant mieux - c'est un travail dont l'originalité n'est pas forcément tellement soulignée car enfin c'est une opération absolument extraordinaire : Voilà que je me mets à parler, je ne sais pas à qui ! Je ne sais pas de quoi ! Mais ce qui se dessine est non pas le lieu d'une adresse mais la figure supposée occuper cette adresse et qui désormais va faire pour moi autorité. L'autorité, et l'entourage d'ailleurs - c' est en général, enfin ça lui arrive, amical - s'étonne que je sois à ce point investi dans ce qui serait cet amour, cette dévotion, cette soumission à ce rendez-vous et puis à celui, là, que mon propos est venu construire et que je m'attache ainsi à faire exister en épuisant toutes les figures que la rhétorique permet, voire toutes les modalités explorées des diverses règles, des diverses normes, des diverses prises de parti, des divers engagements afin de me faire identique à lui- même, de me faire comme lui. Comme lui purement. Purement ici imaginé mais tellement respecté, et auquel il m'arrive si facilement spontanément de me soumettre jusqu'à ce que ... Jusqu'à ce que ? Ayant ainsi dégagé cette instance que mon amour vient constituer dans ce lieu que Lacan appelle "le lieu Autre", il va venir dans les bons cas se révéler à moi - et voilà sans doute l'étape qui est essentielle à la cure bien qu'elle ne soit aucunement obligatoire - va se révéler à moi que celui qui ainsi pour moi faisait autorité, que j'ai tant aimé, auquel j'ai tant donné, celui-là, finalement n’est pas ce que je croyais. C’est pas ce que je croyais ! Ce qui pour moi fait autorité c'est ce qui cause mon désir : pas une instance ainsi anthropomorphisée, mais un objet ! Je me suis fait commander pendant tout ce temps par un objet, l'objet cause de mon désir, et ce qu'il y a de pire à concevoir ou à accepter - car peut-il y avoir sacrilège plus grand ? - cet objet est celui qui manque, c'est-à-dire que c'est un pur trou. Voilà. Ça alors ! Je dois dire que moi qui me croyais un humain ! Humain, c'est toujours inquiétant de nos jours : "Méfiez-vous, y'a un humain par là". Eh bien moi qui me croyais un humain, voilà que ce qui pour moi fait commandement, c'est non seulement un objet mais c'est en plus en tant qu'il manque, c'est-à-dire qu’il n'est présentifié que par un pur trou ! Ce que Lacan appelle "un réel".
Voilà ce qui fait commandement pour moi. Ce type de formulation, ce n'est pas une spéculation, ce n'est pas un confort, ce n'est pas une révélation, c'est une pratique ; qui aboutit à cette conclusion effarante, qui n'a pas de précédent.

C'est que comme j'ai tellement peur d'être seul il faut bien que je me figure dans ce pur trou cette instance UNE qui vraisemblablement est là supposée la mieux disposée pour me diriger. La difficulté là encore très pratique est que chez chacun de nous la chute de cet objet a opéré dans la constitution de sa subjectivité.  S'il est un sujet c'est parce que justement il a pour domicile ce trou creusé par cet objet qui manque. Mais il se trouve, c'est la formule du fantasme, que les dispositions de cette chute sont singulières, elles ne sont pas généralisées, c'est chacun à sa façon, chacun pour soi, chacun à sa manière.  C'est ce qui constitue bien entendu notre singularité. Chacun il a son truc ! Et donc à partir de là la question : Mais alors je me la pose même à propos de ce propos que je vous tiens : vous-mêmes comment pouvez-vous l'entendre puisque chacun ne peut entendre que selon les oreilles agencées à sa façon qu'il a, il entend à sa manière, selon son filtre. Comment pouvons-nous ainsi néanmoins nous rassembler, reprendre cette question qui a couru tout du long de cette journée et finalement faire...faire communauté ?

Il est bien évident je vais rapidement passer sur les solutions politiques ou religieuses qui imposent un mode de pensée unique. Qu'est-ce que ça signifie le totalitarisme ? Ça signifie simplement que chacun a à renoncer à son désir au profit de ce qui est un devoir commun et partagé. On s'en fout de son désir, on n'en a rien à foutre. Si vous alliez dans un pays de l'Est autrefois, vous aviez des villes sans aucune vitrine ni devanture : On s'en fout de ton désir, de ce qui peut l'exciter, de ce qui peut te faire envie, on s'en balance, ça ne compte pas. Autrement dit, toi en tant que sujet on n'en a rien à faire.
Il n'est pas facile de répondre à ce "On n'en a rien à faire". Il faut simplement constater que c'est au principe des régimes totalitaires dont l'achèvement est évidemment dans le port de l'uniforme. Tous pareils ! Donc le totalitarisme c'est évidemment subsumer toutes ces singularités, les effacer au niveau de ce qui devient un devoir commun.


Remarquez - mon incidente à ce sujet sera brève - il y a encore un chemin que je signale purement pour le plaisir esthétique au passage, c'est l'esthétisme, autrement dit substituer à cette instance Une dans l'Autre un regard. Un regard - vous savez de quelle façon le regard peut facilement être vécu par nous comme malveillant, il y a des gens qui aujourd'hui se tuent pour un regard échangé et mal interprété, un regard singulier - donc supposez un regard unique et exigeant de nous une posture qui du même coup en devient esthétique. Un regard unique, c’est-à-dire le salut pour répondre à cette diversité par l'unicité de l'esthétique. Ce sont des formulations qui ont été proposées et que je ne vais pas développer.

Il y a une autre circonstance où le psychanalyste est amené de façon extrêmement pratique à rencontrer le problème de l'autorité, c'est dans ses propres organisations. Ça je dois vous dire que c'est assurément le plus distrayant, le plus amusant, parce qu’ il est bien évident que ces associations sont constituées d'individus forcément émérites chacun, même s'ils ne sont pas passés d'abord par l'université, mais enfin ils sont chacun plein de mérites et chacun est bien évidemment décidé à défendre ce qu'il en est de sa propre loi, de son propre régime, de sa propre morale, de ses propres règles, de sa propre compréhension. Et dans ce cas-là quel serait le facteur commun - je dis facteur pour simplifier - il faudrait dire plus exactement le trou commun qu'ils pourraient partager ? L'histoire du mouvement psychanalytique, si on veut étudier le problème de l'autorité, est amusante comme tout car c'est un laboratoire. Alors là, vous voyez les problèmes d'autorité "in vivo", sous la lame du microscope, sauf que vous êtes vous-même coincé dans la lame bien sûr !  Vous êtes pris, vous êtes écrasé, et Freud bien évidemment s'est trouvé confronté à cette affaire absolument étonnante ; chacun de ses élèves tenant à manifester ce qu'il en est de ce qu'il sait, lui, personnellement, dans sa chair, être l'ordre véritable, authentique, et du même coup dès que dans l'Autre se trouve établi un ordre qui serait authentique, il n'y a plus de psychanalyse. Il n'y a plus dès lors que du dogmatisme ou de l'obéissance, on retombe dans les travers traditionnels, dans les travers habituels.

 J'ai eu la chance de pouvoir interroger des Viennois qui connurent Freud figurez-vous. Vous voyez ça ne date pas tout à fait d'hier mais d'avant-hier. Je les ai évidemment à chaque fois interrogés : « Alors, qu'est-ce qu'on disait de Freud à Vienne à cette époque-là ? » J'en ai connu un, il était familier de Freud parce que sa fiancée habitait au 19 Berggasse à Vienne et quand il venait la voir, dans l'escalier, qui est-ce qu'il rencontrait ? Un monsieur avec un chapeau bien roulé, toujours habillé à l'anglaise, impeccable, bien correct : Freud lui-même, engagé à entamer avec lui quelque relation. Et puis une autre, une dame assez extraordinaire qui avait été une militante socialiste à Vienne à l'époque où le mouvement socialiste existait, était assez fort, ce qu'elle m'a dit, et de même a pu me le dire ce Viennois qui s'appelait Teddy Kollek et qui à l'époque, quand je l'ai interrogé, se trouvait être le Maire de Jérusalem : «  Freud ? Oui, très bien Freud. Mais... Mais c'était un personnage autoritaire. »  Autoritaire. Qu'est-ce que ça veut dire, dans ce cas de figure ?

Qu'est-ce que ça veut dire "autoritaire" ?
Autoritaire, on peut spécifier ce terme à cette occasion avec cette formule de Lacan qui reste énigmatique pour les meilleurs d'entre nous :
 « Se servir du Nom du père pour pouvoir s'en passer »
Qu'est-ce que ça veut dire que cette affaire ? « Se servir du Nom du père » d'abord c'est pas très gentil, c'est un peu utilitariste comme ça, mais enfin c'est comme ça. « Se servir du Nom du père pour pouvoir s'en passer » ? Alors pour vous récompenser de votre effort dépensé au cours de cette journée, je vais vous proposer la façon d'entendre cette formule.
 « Se servir du Nom du père » c'est accepter cette chute de l'objet qui était inéluctable parce que c'est une propriété du langage de venir faire que pour nous la relation à l'objet soit médiée par le signifiant et que dès lors, l'objet manque. Ce n’est pas lui que je saisis, je saisis un signifiant. Vous me direz : « Ce n'est pas vrai, il m'arrive de saisir un corps. » Assurément. Mais là, ça devient plus énigmatique et ce n'est pas ce que j'entends développer sur le champ. Quoi qu'il en soit, c'est le Nom du Père qui est susceptible de faire que cette chute inévitable de l'objet soit interprétée dans le registre sexuel, que ce soit comme un manque à l'accomplissement, à l'achèvement sexuel que s'opère cette chute ; que cette chute prend un sens du fait du Nom-du-Père. C'est évidemment ce dont le complexe d'Œdipe est supposé rendre compte. Et pour tous ceux qui font de la clinique, ils ont sûrement rencontré des patients pour qui cette chute inévitable de l'objet n'est pas médiatisée par l'intervention d'un père, ce qui fait qu'ils ont affaire à un traumatisme, puisque cette chute ne prépare aucunement le terrain propre à servir à la jouissance, à la jouissance sexuelle, cette chute est un pur dommage, un pur dol, un pur déficit, un pur manque, une pure privation. Nous sommes nombreux parmi nous à vivre dans le registre de ce qui est la pure privation.

Donc, « Se servir du Nom du père » pour que cette chute de l'objet devienne la cause du désir sexuel. Mais sachant dès lors que ce qui me commande, ce qui fait autorité dans le champ de l'Autre n'est pas une instance Une, c'est l'objet qui a chu et en tant qu'il manque et qu'il entretient mon désir.

C'est-à-dire qu'avec mon désir je suis seul.
Freud se plaignait de la puérilité de ceux qu'on appelle "les adultes", mais oui ! Bien sûr, puisqu'ils ne s'autorisent jamais seuls quant à leur désir, ils ont toujours besoin d'une autorisation, d'être conformes, approuvés, encouragés, voire d'être appelés, voire d'être obligés. Voilà sûrement ce qui est un statut particulier, spécifique : c'est que pour le désir, si je ne cherche pas justement à rester l'enfant qui a besoin de cette bénédiction qui l'accompagne, eh bien je suis effectivement seul et responsable. Je ne peux m'en prendre à personne : Je suis responsable.

Est-ce que je vais terminer là-dessus ? Est-ce que ces considérations sont susceptibles d'introduire quelque modification dans le malaise social ? 
Je réponds : "OUI" Absolument.
Et j'en donne la preuve immédiate :
Le titre de cette journée, c'est "Quelle autorité voulons-nous ?" Est-ce qu'il y en a une que nous voudrions ?
Il se trouve qu'il y en a une que nous voulons. Oui.
Et il faut je crois la regarder en face si on veut traiter convenablement ce vœu de chacun d'entre nous. Une autorité qui d'abord ferait que narcissiquement nous serions parfaitement reconnus, nous serions à son image parfaitement identiques à lui et fidèles. Tous. Tous ceux de cette communauté-là de telle sorte que nous n'aurions plus pour objet que ce qui se trouve de l’autre côté de la frontière et qui est destiné à devenir esclave. Ce maître auquel nous serions tous identiques et qui nous donnerait tous les pouvoirs sans limite, sans plus de ce que les psychanalystes appellent la "castration". Y'en a marre de ça ! Hé bien ce vœu, il est actuellement présentifié, sous nos yeux, il est à notre porte !

Ça s'appelle bien entendu le POPULISME.
Et il est possible de venir l'éveiller, chacun étant là en quelque sorte "dormant" à cet égard, mais susceptible de se réveiller, d'être sollicité, et dès lors de répondre, de s'embarquer, de trouver que c'est quand même une réussite pour corriger tous ces malheurs, toute cette honte - pour reprendre un terme premier-ministrable - que peut nous inspirer le fonctionnement social. Il y a une façon de résoudre ce qui nous séparait de cet Un pour nous faire enfin de plein pied identique à lui-même, c'est ce qu'on appelle aussi la démocratie directe, sans plus de représentant.
Démocratie directe, chacun étant là également le digne légataire du pouvoir de cet Un, ancestral ou tout ce que vous voudrez, peu importe. Donc ce qui est aujourd'hui le Malaise de la démocratie, démocratie sur laquelle je me permettrai un bref mot : La démocratie concernant ces régimes-là elle a un défaut : elle ne suscite jamais l'amour ; on n'est pas amoureux de la démocratie. C'est bien le moins mauvais des régimes comme on dit ... d'accord. Mais la démocratie ne vaut, n'est respectée qu'en tant qu'elle promet l'enrichissement de tous. C'est ce qu'on appelle, je le mets entre guillemets et point d'exclamation : "le progrès !" Mais s'il s'avère que pour des raisons qu'il n'y a pas à développer la démocratie va s'avérer brusquement incapable d'assurer cet enrichissement de tous, mais un enrichissement qui est devenu manifestement et scandaleusement inégalitaire, c'est là que naît la crise qui va susciter ce qui est à nos portes. C'est aux portes de la première des démocraties au monde qui le 8 novembre [2016 ; élections présidentielles aux Etats-Unis] va peut-être faire surprise en montrant qu’elle aussi est exposée à ce type d'avatars.

Donc, il est bien évident que si ce savoir qui est celui des psychanalystes était enfin partie de notre culture, non pas domaine exotique où l'on vient piocher de-ci de-là quelques concepts - on vient flirter avec - mais faisait partie de notre culture ; imaginez quel type de réconciliation cela serait susceptible d'introduire dans le fonctionnement social et de rétablir dans ce fonctionnement un ludisme, qu'il convient de prendre avec le plus grand sérieux car ce ludisme, celui de notre vie, est à prendre du même coup non pas comme une pure représentation faite pour séduire cette instance mais bien notre vie. La nôtre, à nous tout seul, et donc à prendre au sérieux.
Voilà à peu près ce que j'avais préparé à vous dire et je ne suis pas trop mécontent de moi !

Charles Melman

DISCUSSION

René, Je te passe la parole.


René Roussillon : C'est difficile d'intervenir puisqu'on doit s'arrêter dans six minutes...


Charles Melman : Allez, pas d'excuses !

René Roussillon : Ce qui anime votre discours, c'est ce rapport de l'un à l'autre, il me semble intéressant que finalement on ne peut pas choisir l'un sans l'autre, l'autre sans l'un, et que donc les tentatives qui seraient avortées justement une sortie qui ferait qu'une autorité soit juste et établie sont condamnées d'avance.

Charles Melman : D'accord ...


Bob Salzman :  J'aurais une ou deux questions. La première : On remarque nettement comment avec la place de ce trou et de cet objet petit a, il y a une singularité du sujet et la difficulté bien sûr de faire communauté même si vous l'avez un petit peu explicité en fonction de ce point-là. Une première question, c'est qu’effectivement s'il s'agit d'un trou on ne peut pas se plaindre à quelqu'un transférentiellement, on ne peut pas se plaindre à quelqu'un et donc on peut penser qu'il y a une destruction comme on pourrait le dire du transfert. Voilà un petit peu le cadre de cette première question.

La deuxième, çà serait, enfin vous avez proposé que le savoir du psychanalyste aurait un effet dans notre culture, dans notre politique, dans notre éducation donc j'aimerais que vous précisiez un petit peu à quel titre ce savoir, ce que nous travaillons avec l'inconscient, pourrait impliquer de propositions d'échange avec nos amis dans le politique, voire pour des problèmes de civilisation.

Charles Melman : D'accord.

Cher Bob, la destruction du transfert c'est ce que Freud appelait la résolution du transfert et c'est assurément un travail à priori surprenant, mais néanmoins dont Freud et puis Lacan ont fait la clé de ce qui serait le terme de la cure. Donc résolution - on traduit en français liquidation mais ce n'est pas un joli terme - en tout cas, ça fait partie du process comme on dit. Mais comme on le sait, un process peut se trouver arrêté à tel ou tel état. En ce qui concerne le rapport de ce que j'appellerai la doxa avec la psychanalyse, je trouve énorme que les questions qui sont aujourd'hui celles, majeures, de l'identité et de la psychologie des masses qui sont des termes sur lesquels dès 1925, à l'orée même du fascisme, Freud a travaillé et publié, je trouve énorme que le savoir commun, l'opinion commune, la doxa restent dans la méconnaissance radicale de ce qui est pourtant essentiel ! C'est là ! On peut évidemment se tourner vers nos amis intellectuels c'est-à-dire ceux qui sont chargés justement de nourrir et d'alimenter cette opinion commune, de lui donner son orientation, et savoir pourquoi on continue d'aborder ces questions majeures et qui risquent de nous coûter cher, on continue de les aborder comme si nous étions des ignares ! Comme si on ne savait rien là-dessus ! Comme si c'était un mystère total !

Pourquoi est-ce qu'un jeune bien sous tous rapports va aller s'embarquer dans des histoires sinistres ?
"On ne sait pas " !
"C'est un mystère" ! "Oh que c'est étrange" !
Mais enfin, tout de même ! Vous voyez les implications immédiates que cela aurait, de ne pas recommencer, de faire attention. Ne recommençons pas puisque NOUS SAVONS comment ça marche. Nous savons là ce qui se passe et comment lorsque l'on est en mal d'identité on est susceptible comme je l'ai évoqué il y a un instant de se trouver réveillé par un appel et brusquement se sentir, alors qu'on n'était rien, qu'on était infesté, qu'on était un petit délinquant de rien du tout, devenir un chevalier, devenir un homme ? " c'est un mystère !", "j'sais pas comment ça se fait", "On est psychologue, on ne sait pas...", "d'où ça sort ?"... C'est donc un fait contemporain, peut-être est-il lié à la place de plus en plus marginale qui est dévouée à la discipline analytique dans le fonctionnement social ?

Il y a un projet de loi qui va être déposé afin que la psychanalyse soit interdite par la loi dans le traitement des bébés autistes. C'est génial ça ! Incroyable ! Vous voyez, nous sommes dans une économie libérale et on va avoir une psychiatrie d'état. C'est pas beau ça ? Pourquoi ? "Eh bien parce que les psychanalystes y sont méchants, ils mettent en cause les mères. C'est pas bien. "Ils ne mettent pas en cause les mères. Ils cherchent à les aider ! A faire que la mère puisse assumer sa maternité, qu'elle puisse en être heureuse, qu'elle n'ait pas à s'en défendre, qu'elle n'ait pas à la regretter. Qu'elle puisse la vivre sa maternité.
Ce n'est pas tellement agressif ça !
 Ah oui mais du même coup c'est supposer que la mère est pour quelque chose dans le destin de ce bébé-chiffon.  C'est la loi qui va intervenir, qui va transformer une recommandation de la Haute Autorité de Santé en une loi votée par le Parlement.
Ce n'est pas extraordinaire des phénomènes de ce genre-là ? On se demande où on en est quant à ce qui est partagé dans la société comme savoir commun, comme doxa, où on en est pour qu’une entreprise aussi effarante soit possible.
Ceci pour répondre à ce fait que devant ce qui là s'accumule, nous continuons de jouer ceux qui sont désarmés, ne comprennent rien, alors que dans la mesure où l'on sait ça veut dire qu'il y a des réponses qui sont adaptées et qu'on peut répondre correctement et du même coup calmer le jeu.
Et je dirai qu'à ce niveau-là, le psychanalyste est intéressé évidemment, pas seulement comme praticien mais en tant que citoyen.

Jean-Pierre Lebrun ce matin a repris des thèmes que nous avions élaborés il y a 15 ans à propos de ce que nous avions appelé "L'homme sans gravité", c'est-à-dire l'homme qui ne sait plus autour de quoi tourner, autour de quel astre tourner, de ce qui fait commandement pour lui. Mais dans ce livre qui date d'il y a 15 ans, ce que Jean-Pierre Lebrun n'a pas relevé, c'est que les dernières pages sont consacrées à ceci : C'est que j'annonçais il y a 15 ans qu'arriverait un pouvoir totalitaire et que ça ne pouvait pas durer comme ça. Ça allait arriver, je ne savais pas comment, par quel biais : par la religion, par la politique, par une utopie, je ne sais pas, mais ça allait arriver ; c'était pas possible autrement.

Nous y sommes.
Nous sommes tout proches. Et donc ceci simplement, non pas pour faire valoir des capacités que je n'ai pas de prophète, ce n'est pas du prophétisme c'est de la déduction, et donc pour simplement faire valoir - pourquoi est-ce que notre société reste aussi sourde ? - qu’ il y a la réponse, parce que ce type de savoir relativise radicalement la fonction du maître.
Se servir du Nom-du-Père pour pouvoir s'en passer...

Quel est le maître qui consent qu'on se passe de lui ? Vous en connaissez beaucoup ? Quand on est un maître, on y tient, on n'a pas envie de se laisser bousculer par les autres ni de renoncer. Nous sommes faits comme ça. Toute la difficulté de l'enseignement de Lacan - c'est difficile Lacan, c'est vrai - toute sa difficulté, ça a été de tenter de faire que ne s'établisse pas une confrérie de maîtres sur son enseignement. Il a échoué, évidemment. Bien sûr. Pourtant, il a fait des efforts, mais il a échoué. Il a échoué parce que cela c'est la fin de tout ce que la psychanalyse introduit là d'extraordinaire. C'est EXTRA ORDINAIRE. Ce n'est pas de l'ordinaire. C'est vrai.
Donc, pour répondre, Bob, à vos deux questions, voilà ce que je pourrais dire.

 

Transcription : Sylvie Gelinotte

Relecture : Nathalie Delafond

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