Accès membres Agendas

Association lacanienne internationale


Reprise topologique des Cinq psychanalyses de Freud - Le cas Dora

Séminaire de Charles Melman et Marc Darmon
Séance du 11 octobre 2016

 

Marc Darmon – Bonsoir, nous allons ce soir essayer d’utiliser la topologie. A partir des cas célèbres de Freud, des Cinq psychanalyses, nous allons essayer de montrer une utilisation possible de cette topologie que nous a léguée Lacan et qu’il nous appartient de rendre vivante, c’est-à-dire de ne pas nous contenter de reprendre ce qu’il nous a laissé, mais de l’utiliser et de voir si ça marche. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de se contenter de plaquer des formules, des images sur des observations cliniques. Il s’agit de montrer en quoi la topologie peut nous permettre de comprendre certains faits que l’on rencontre dans notre pratique et en quoi elle peut nous permettre, si on y réussit, de trouver d’autres issues, d’autres moyens pour sortir certaines cures de l’impasse. Et par exemple, à propos du cas Dora, nous allons nous interroger sur l’action de Freud et sur le fait que cette cure s’est terminée d’une façon décevante. Freud aurait-il pu faire autrement ? C’est toujours facile bien entendu d’intervenir longtemps après, mais on peut néanmoins faire l’exercice de nous poser cette question à partir de ce cas clinique très bien rédigé, très détaillé, à partir des éléments concrets que Freud a bien voulu nous laisser.

Bien sûr, vous connaissez le cas Dora. Je suppose que vous l’avez lu chacun une dizaine de fois, mais peut-être faut-il le rappeler, montrer de quoi il retourne.

Il s’agit de Dora, cette jeune fille. Freud nous dit qu’elle a dix-huit ans au moment de son analyse. En fait elle a un an de moins. Elle est née le 1er novembre 1882 et elle s’appelle Ida Bauer. Elle est née dans une famille très aisée, une famille venue de Bohême je crois, dans les années 1850, et le père est un homme d’affaires avisé qui a réussi brillamment. Il a deux usines de textile et il habite tout près de chez Freud. Il se trouve que ce père a rencontré Freud quelques années avant l’analyse de Dora, il l’a rencontré pour des troubles tabétiques. Freud a fait le diagnostic d’une syphilis tertiaire et l’a traité efficacement pour cette syphilis tertiaire. Et c’est Hans Zellenka, qui est M. K., qui est ami de Filipp Bauer, qui lui a présenté Freud. Donc vous voyez, ça se passe dans un monde très restreint où tous les gens se connaissent.

Dora – enfin Freud l’a nommée ainsi –  rencontre Freud une première fois à l’âge de 15 ans je crois, pour des troubles de dyspnée. Certains critiques parlent de crises d’asthme, mais je pense qu’on pouvait facilement faire le diagnostic déjà à l’époque. Donc Freud trouvait que c’était des troubles névrotiques. Bon, elle voit Freud une fois, et puis, quelques années plus tard, elle revient accompagnée par son père parce qu’elle traverse une période très difficile où elle a des troubles physiques : dyspnée, aphonie ; elle a aussi des troubles de la marche après une appendicectomie. Elle est déprimée et elle a écrit une lettre où elle parle de suicide, cette lettre qu’elle a laissée à la portée de ses parents a été interprétée comme un appel, d’où la consultation chez Freud qui entame une analyse… on peut dire avec tout juste le consentement de Dora. C’est le père qui attendait de Freud qu’il ramène Dora un petit peu à la raison. Pourquoi ? Eh bien parce que Dora, comme nous allons le voir, est dans une singulière situation d’échange. C’est-à-dire que le père, qui souffrait d’une tuberculose en plus de la syphilis, était un homme brillant mais très malade. C’est pour soigner cette tuberculose qu’il a amené sa famille à Merano, à la montagne, et c’est là où il rencontre le couple des Zellenka, c’est-à-dire Hans Zellenka et Giuseppina ou Peppina Zellenka – Mme K. Et Mme K., d’emblée, s’occupe beaucoup de Filipp, le soigne, et ils nouent une relation.

Mme K., Peppina, est très malheureuse en ménage. Son mari, Hans, est très volage et la néglige. Alors se noue un système où les quatre principaux personnages agissent en fonction d’un jeu subtil. C’est-à-dire que la relation entre Filipp et Peppina se fait dans le cadre d’un échange qui n’est pas dit, qui n’est pas explicite, mais qui n’échappe pas à la perspicacité de Dora, de Ida. C’est-à-dire que pendant que Filipp Bauer et Peppina entretiennent une relation amoureuse, la fille, Ida, est courtisée par M. K. qui se montre très entreprenant, puisque, à l’âge de 13 ans, il s’arrange pour l’enfermer dans son magasin et essaye de l’embrasser. Donc c’est le premier épisode, à l’âge de 13 ans, et Freud nous dit que sa réaction de dégoût par rapport à la tentative de M. K. prouve que c’est une hystérique, puisqu’elle aurait dû éprouver du plaisir et du désir dans cette situation.

Bon, je vais rapidement avancer pour qu’on puisse discuter. Quelques années plus tard, les choses se précisent et c’est la fameuse scène du lac. Il s’agit vraisemblablement du lac de Garde où M. K. déclare à Dora, dans une promenade au bord du lac, dans la forêt, qu’il n’a rien pour sa femme. Et Dora passe à l’acte. Elle gifle M. Hans Zellenka et demande à son père de partir. Elle dénonce M. K. à son père, lui raconte ce qui s’est passé. Le père convoque Hans Zellenka par écrit et lui demande des explications. Et là, Hans Zellenka dit au père d’Ida que sa fille a des idées bizarres : elle est pervertie par ses lectures, elle lit des textes érotiques, ce que sa femme lui avait sans doute confié puisque Ida avait des relations très proches avec Peppina et  s’échangeaient des confidences.

Donc Ida se sent trahie de tous les côtés : par son père qui a tendance à croire et qui a intérêt à croire M. K., trahie par Mme K. qui racontait des confidences pour lui nuire. Donc c’est dans cette période de crise où elle écrit cette lettre évoquant le suicide que l’analyse chez Freud s’engage.

C’est une analyse qui va durer 11 semaines – c’est très court – et dont on a donc le compte-rendu, par Freud, qui est un texte magnifique, qui est construit d’une façon tout à fait intéressante, parce qu’il y a une première partie sur la maladie, dit-il, enfin sur l’état de maladie où il donne d’entrée la situation telle qu’elle se présentait au moment de l’analyse et deux rêves très détaillés. Le rêve de l’incendie, c’est-à-dire un rêve où ça brûle et où le père se retrouve devant le lit d’Ida en disant qu’il faut partir, et la mère veut absolument sauver sa boîte à bijoux. Et le père dit à la mère : « Mais il faut qu’on parte, il faut sauver les enfants, et toi tu penses à ta boîte à bijoux… » Donc, Freud fait une analyse très complète de ce rêve donnant beaucoup d’éléments intéressants. Alors boîte à bijoux, Charles Melman avait remarqué que c’était très proche en allemand de boîte à ordures. Et donc la question que soulève ce rêve, c’est la question de la féminité qu’Ida cherche du côté de Mme K. Parce que ce n’est pas sa mère qui était décrite comme une personne peu cultivée et très marquée par la syphilis de son mari, donc elle passe tout son temps à nettoyer son intérieur, elle a la psychose des ménagères, dit Freud. Et donc ce premier rêve, qui a lieu au milieu de la cure, est suivi d’un rêve à la fin de la cure, où Ida rentre chez elle après avoir fui la maison familiale, elle rentre chez elle mais la mère lui avait dit que le père était malade et que finalement il était mort, et que la famille est à l’enterrement, au cimetière. Donc elle se retrouve à l’intérieur de la maison quand toute la famille se réunit au cimetière pour l’enterrement du père.

Alors voilà les éléments pour vous rappeler un peu le contexte et l’histoire de Dora. On peut dire avec Lacan que Dora se trouve dans une situation où comme hystérique elle aime par procuration. C’est-à-dire ça se passe toujours à trois. Et elle est dans un système où ces liens à trois se tissent : elle est aimée par le père au-delà de Mme K., elle est aimée par M. K. au-delà de sa femme, et on peut dire que le couple père/Dora fait intervenir un tiers élément, Mme K., et même un couple Mme K./M. K. C’est-à-dire qu’on a à la fois le couple M. K./Mme K. qui se combine avec le couple père/Dora pour disposer d’une structure d’échange où se réalise un couple réel entre Filipp Bauer (le père) et Peppina Zellenka (Mme K.), au prix d’un couple formé par Ida et Hans Zellenka. Voilà !

Lacan avait disposé ces différents personnages de cette partie à quatre… Alors on ne parle pas du frère Otto ou de la mère comme faisant partie du système. Le frère Otto a un rôle tout à fait secondaire dans le cas Dora puisqu’il n’intervient que petit par son énurésie et par le fait de se faire tirer le lobe de l’oreille quand Dora suçotait son pouce.

Donc Lacan dispose les différents personnages aux quatre coins du schéma L : le père au niveau du grand Autre. Donc sur un axe symbolique on a le père et Peppina, Mme K. qui incarne la question féminine. Et puis on a sur l’axe imaginaire, en bas, Dora (la fille), et en face M. K.

Fig. 1 :

Dora1

Dora1bis

 

C’est-à-dire que la relation entre M. K. et Dora est métaphorique, une métaphore d’un couple. La scène du lac est suivie neuf mois après par la crise d’appendicite que Freud interprète comme un accouchement métaphorique après la rencontre ratée du lac. Et Freud, on voit bien dans cette observation, soutient la solution M. K. C’est-à-dire qu’il fait de M. K. l’objet réel du désir de Dora. Mais vers la fin de l’observation, il nous dit que l’objet réel de Dora c’était en fait Mme K., c’est-à-dire que c’était un désir homosexuel qui était le véritable ressort de cette organisation.

Alors qu’est-ce qu’on peut dire à partir de la topologie que nous avons étudiée chez Lacan ? Lacan n’en est pas resté au schéma L qui nous permet quand même de voir comment disposer les différents personnages. Mais dans L’insu que sait de l’une-bévue, vous vous souvenez, il parle des retournements de tores, et il parle d’un tore retourné sous forme de trique, et il nous dit que c’est l’hystorique, c’est-à-dire c’est à la fois un tore et la structure de l’hystérique, l’hystérique qui raconte des histoires. Dans son retournement le tore-trique enferme un autre tore, et cet autre tore peut se relier à d’autres tores toujours enfermés dans ce tore retourné en trique. Alors on peut se poser la question : parce que Lacan ne tranche pas, enfin ne nous donne pas d’indication à ce moment-là du séminaire, quelle est la nature du tore retourné ? Dans quelle dit-mension se situe-t-il ? Il nous dit que l’inconscient de l’hystérique c’est le père. Cet inconscient consiste dans le père qui est ainsi inclus à l’intérieur du tore comme une armature, dit Lacan. Et on peut voir effectivement dans le cas de Dora comment son amour du père l’a mise dans une position où elle ne peut pas entrer dans la loi de l’échange...Non pas le pseudo-échange organisé avec Mme K. et M. K., mais l’échange tel qu’il est constitué par la loi symbolique, et qui permet l’accès à une véritable position féminine. Alors il me semble que ce tore retourné, on peut le considérer comme le tore de l’Imaginaire, parce que Lacan parle du corps comme trique. Et on peut dire que l’inconscient dans l’hystérie se manifeste à travers le corps. C’est-à-dire qu’il y a une… on a dit « complaisance » mais c’est plutôt une « prévenance corporelle », un point en particulier du corps qui permet aux significations inconscientes de s’accrocher. Et c’est ainsi que Freud donne une description très intéressante de la conversion hystérique qu’il compare à une outre, une vieille outre qu’on peut remplir avec du vin nouveau. C’est-à-dire que quand il y a un symptôme de conversion qui est installé, ce symptôme corporel peut devenir le lieu de plusieurs symptômes, de plusieurs significations psychiques qui se suivent. C’est-à-dire qu’on va utiliser la même outre corporelle pour manifester plusieurs symptômes. C’est ainsi que Freud interprète la toux de Dora par un fantasme de fellation entre Mme K. et le père, mais aussi comme une identification au père tuberculeux par ce qu’il nommera un einziger Zug.

En plus de ce tore retourné que nous a proposé Lacan, il y a à mon sens une façon de saisir le système mis en place par les différents personnages qui trouvent tous leur compte finalement dans cette danse à quatre, c’est tout bonnement le nœud à quatre.

Fig. 2 :

Figure 5

On peut dire que le cas Dora c’est une illustration du nœud à quatre. Enfin je propose ça. On voit que dans le nœud à quatre, il y a deux faux trous qui sont constitués par deux ronds qui ne sont pas véritablement liés, mais qui font couple à condition qu’il y ait quelque chose qui passe à l’intérieur du faux trou pour faire tenir. Et nous avons dans ce nœud à quatre deux faux trous, un faux trou constitué par le couple du père et de Dora et un faux trou constitué par le couple M. K. et Mme K. Voilà par exemple le père et Dora. Si on veut séparer Dora de son père, c’est le faux trou M. K. et Mme K. qui va maintenir le lien :

 

Fig. 3 :

Figure 4

 

Donc c’est le couple M. et Mme K. qui maintient le rapport de Dora à son père.

Inversement, le couple de Dora et de son père maintient le couple de Mme K. et M. K.

Fig. 4 :

FIG5der

Si bien que lorsque M. K. va vouloir faire couple exclusif avec Dora et va lui dire qu’il n’a rien pour sa femme (selon les traductions : que sa femme n’est rien pour lui), on voit bien comment ça fait sauter le couple père/Dora. C’est-à-dire que ça met en cause tout le système et en particulier la place du père par rapport à l’hystérie de Dora.

Alors comment intervenir avec ces nœuds ? Parce que c’est bien gentil de donner une description comme ça grossière de ce qui se passe. Mais comment intervenir avec ces nœuds ? Eh bien c’est de repérer dans un système de ce type où l’analyste va prendre place dans le transfert. Il est certain que Freud, qui trouve M. K. très sympathique et très avenant, prend la place de celui qui sait ce qu’il faut faire pour arranger les choses. Donc il ne réalise pas moins que M. K. une rupture du nœud en soutenant M. K. Donc si l’on pouvait se servir de ces nœuds, par exemple dans un cas similaire où l’on repère cette structure, ce système d’échange compliqué, si on prend place dans la structure à une place donnée, on peut repérer à quel moment de tiraillement du nœud on se trouve pour intervenir à bon escient.

Alors qu’est-ce qu’il aurait pu faire Freud là ? Ben, je suis prêt à en discuter ! Voilà ! Monsieur ?

Charles Melman – Je suis vraiment comblé et ravi par ce que Marc nous a amené et qui ajoute au cas Dora une dimension qui pour nous est très importante, je veux dire celle de savoir si finalement la résolution du symptôme se fera par des transformations topologiques ou bien si elle se fera par des interprétations, comme celles de Freud par exemple, mais qui seront assez souveraines pour non pas être indifférentes à la topologie, mais pour poser des questions préalables à la topologie. Et je vais très brièvement en rappeler quelques-unes.

D’abord, moi j’ai repris à cette occasion la lecture de Dora et c’est un jardin… enfin de perles, de fleurs, ces 90 pages sont vraiment un trésor concernant les manifestations de l’inconscient d’une jeune fille, et trésor qu’elle offre à Freud dans ce qui est manifestement un appel. Je veux dire, elle qui est venue chez Freud sur injonction, sur ordonnance, elle se montre vraiment engagée dans ce pacte. C’est-à-dire il n’y a pas de pages, il n’y a pas de remarques, il n’y a pas de rêves, il n’y a pas de propositions, il n’y a pas de réactions de Dora qui ne suintent de l’inconscient – son inconscient, l’inconscient d’une jeune fille – et qui ne soient offerts à Freud dans l’attente d’une résolution. Il y a là je dirais un côté pathétique dans cette histoire auquel pour ma part je suis sensible.

Ce qui me semble le point fort, déterminant, et que Marc nous a si bien situé et qui est un point fréquent, c’est celui où Dora va se trouver accusée par l’entourage de lui prêter (à cet entourage) des provocations sexuelles, des gestes sexuels, alors qu’elle ne ferait que fantasmer et que l’entourage serait donc parfaitement innocent. Situation où donc Dora se retrouve dans la solitude. Dans la solitude, c’est-à-dire sans aucune référence qui puisse la justifier dans sa relation à la sexualité où elle se trouve introduite donc par un entourage, normalement – c’est toujours comme ça ! – mais où c’est elle qui est accusée d’être mensongère et donc d’être la fautive, celle qui a de mauvaises idées, mauvaises lectures.

Je pense qu’à le présenter comme ça, on retrouve une situation qui est loin d’être rare dans l’introduction des jeunes filles à la sexualité, c’est-à-dire le moment où venant se plaindre à leurs parents de gestes déplacés de tel ou tel dans l’entourage, elles vont se trouver désavouées, accusées évidemment de mensonges et renvoyées donc à une solitude de leur féminité qui me paraît déterminante. Déterminante, parce qu’effectivement il n’y a pas dans l’autre d’autorité, de référent qui vienne bénir l’assomption de la féminité chez une jeune fille. Et donc voilà de quelle façon la situation réelle, familiale, habituelle, fréquente, vient en tout cas illustrer un problème de structure, et qui pose une question essentielle, je veux dire : mais à qui peut-elle se référer si ce n’est – on le verra à la fin – à la Madone ? À qui peut-elle se référer pour valider l’assomption chez elle de la féminité ?

Il y a, je trouve dans le cas Dora, une question dont je n’ai pas le sentiment…, enfin mes lectures en tout cas, qui sont limitées forcément, ne m’ont pas permis de trouver ce qui aura été l’étude spécifique de ce problème, c’est-à-dire le rapport de la fonction paternelle avec l’assomption de la féminité par sa fille. Comment ça se goupille et est-ce que ça se goupille ? Et il me semble que le cas Dora, que Freud a l’intelligence d’amener au départ de ses Cinq analyses, met sur le tapis cette question qui n’est pas formulée en tant que telle et dont je ne sais pas si elle est quelque part par un analyste formulée en tant que telle. Quand dans La science des rêves Freud ouvre grande la bouche d’Irma pour savoir : mais qu’est-ce qu’elle veut ? La question mériterait d’être retournée sous la forme suivante : mais qu’est-ce qu’on lui veut ?

Il y a une façon de lire le cas Dora. Le caractère excessif que je vais lui donner va peut-être surprendre, mais c’est une dimension que je retiens. C’est que dans cette affaire, elle est entourée par une bande de salauds et de connes. Ben oui ! C’est vrai quand même !

Julien Maucade – C’est un raccourci.

Ch. Melman – C’est un raccourci ! Mais c’est vrai. Et le pire c’est que Freud en fait partie ! Mais justement, ça nous interroge ça ! Pourquoi il en fait partie ? Il en fait partie parce que finalement, en lui disant qu’elle aime M. K. et que c’est de l’hystérie que de se refuser à lui, que c’est un homme avenant et qu’il lui apprendra sûrement des tas de choses intéressantes en amour, etc., c’est possible d’ailleurs ! Ce n’est pas exclu ! Mais en tout cas il lui promet quel avenir ? Il lui promet l’avenir, dans le meilleur des cas, d’être une maîtresse passagère comme celles que M. K. a l’habitude d’avoir. Et Freud il dit c’est très bien ! Mais… et pourquoi pas après tout ! Ne soyons pas… Allez, on ne va pas être bégueule ce soir ! Et pourquoi pas ! Le seul problème, c’est que ça ne répond pas à la question qui me paraît fondamentale dans le cas de l’hystérie, dans le cas de Dora, c’est-à-dire comment une fille se débrouille avec un père et comment un père se débrouille avec une fille pour qu’elle puisse être une femme assumée ? Et je dois vous dire – mais je m’en justifierai plus tard parce qu’on est amené à se revoir – que j’étais très intéressé par les positions de Lacan sur cette affaire, parce qu’elles n’étaient pas très éloignées de celle des salauds dont je parlais tout à l’heure. Ben oui quoi ! Est-ce que ça veut dire que dans l’assomption de la sexualité il y aurait forcément une dimension sacrificielle, incontournable, et qu’il conviendrait de s’y résigner ? Voilà ! Y en a forcément dans l’affaire, il y en a un ou une qui va trinquer ! Et c’est vrai ça se présente comme ça ! Il y en a toujours un ou une, l’un ou l’autre, ou les enfants, et qui vont trinquer. Peut-être même que l’idée du sacrifice c’est lié à ça. Peut-être même ! Et que donc finalement il ne faut pas faire tant d’histoires et accepter l’idée que oui, il y a du sacrifice, et c’est vrai que si évidemment l’épouse n’assume pas sa féminité, le sacrifice se situe aussi bien du côté du bonhomme, il ne sacrifie pas moins qu’elle ! C’est vrai !

Ce qui est formidable dans ce que Marc nous a dit et dans ce nœud qu’il nous a amené… mais comme j’étais en position latérale, moi je n’ai pas très bien pu suivre ses manipulations. Il faudra que je lui demande, que je lui demande de les voir… c’est de dire que le nœud de Dora c’est le nœud à quatre. Ça c’est formidable ! Parce que je tiens le nœud à quatre comme étant le nœud de l’hystérie, c’est-à-dire celui qui est entièrement agencé par le rond quatrième, celui du nom-du-père, et qu’à partir du moment où vous avez ce dispositif, le nom-du-père ça implique un sacrifice,  « sacrifille, sacrifils », comme vous voudrez, mais enfin ça l’implique. Et alors ça amène évidemment – je vais, Marc, très très vite là, mais c’est une introduction – à dire que la solution du nœud hystérique, est-ce que c’est le retournement du tore ? Ici, j’aimerais bien… et c’est vrai que Dora, comme je le faisais remarquer, après vous, elle a son inconscient dehors, dehors pour Freud comme les patients de Lacan l’avaient pour lui ! Mais est-ce que c’est le retournement d’un tore aboutissant à une trique, alors que cliniquement on a envie de dire que c’est un sac à un seul trou ? Le trou buccal. On sait qu’il y a des animaux qui fonctionnent comme ça, des animaux qui ont en général des piquants et qui sont très bons je dois dire à déguster quand c’est l’écailler qui les ouvre. Mais chez Dora tout passe par un seul trou. Et je vous attirerai peut-être l’attention là-dessus, ce trou se présente comme une blessure puisqu’il est source de tous les dysfonctionnements, de toutes les maladies dont elle souffre. Dire qu’il fonctionne comme une blessure, ça veut dire qu’il n’est pas symbolisé, qu’il se présente comme un trou réel. Et ce qu’il en est du sexe va se trouver figurer sous la forme de la boîte ou dans le second rêve le Kasten, la caisse. Mais si ce que j’évoque est exact, on est là bien devant le caractère déterminant d’une figure topologique, c’est-à-dire d’un sac et dont l’ouverture n’est pas agencée par une ouverture mœbienne mais par ce qui est un traumatisme, un déchirement.

Quels sont les symptômes de Dora au niveau de ce trou ? La dyspnée donc. La dyspnée, ça se dit en allemand Atemnot. Autrement dit Atemnot : Not c’est le besoin, le manque, Atem c’est le souffle, manque de souffle. Ça va de pair avec l’aphonie évidemment. Et là se pose une question magique qui reprend des spéculations antérieures qu’on a déjà abordées, c’est le rapport d’une femme à la voix, v-o-i-x, puisque moi je m’étais permis de dire qu’une femme, d’abord elle n’a pas une voix, autrement dit que sa voix n’est pas posée. Elle peut avoir des voix très différentes, très diverses, et que sa vocation c’est le chant, ce qui n’est pas du tout la voix. Parce que la voix est forcément vectrice d’une dysharmonie et de coupures dans le signifiant, c’est ce qui  permet la voix, alors que le chant est au contraire, a pour principe l’harmonie des éléments discrets constitutifs. Ce n’est pas du tout la même chose ! Et c’est pourquoi l’opéra est un genre toujours très difficile. Alors quand c’est réussi, c’est extra, on s’extasie à juste titre !

Aphonie, aphasie, dégoût. Dégoût en allemand, dans le texte, ça se dit Unlustgefühl. Ça veut dire sensation de Unlust, de pas de plaisir, de sans plaisir, de sans jouissance. Ce qui nous rappelle ce que j’évoquais tout à l’heure, c’est-à-dire le caractère traumatique de cette béance orale. Avec cet aspect que j’ai trouvé amusant pour ma part, c’est qu’on découvrira que Dora est une suçoteuse. C’est traduit comme ça en…  en allemand c’est plus simple, c’est une Lustscherin. C’est un mot formidable, parce que vous voyez comment du point de vue anagrammatique c’est tout proche de Lust. Lustscherin c’est une suceuse. On dit suçoteuse pour que ce soit plus correct. C’est une suceuse. Marc, vous vous marrez hein ? Parce que ces symptômes – je vais m’arrêter – ces symptômes respiratoires qu’elle présente, outre le fait que leur support féminin peut parfaitement être autonome, mais ce sont en outre ceux du père puisqu’il est un tubar, un tuberculeux, et qu’il fallait constamment se déplacer pour aller dans des stations de montagne pour qu’il ait de l’air, qu’il puisse se soigner. Ce qu’elle présente donc, c’est les symptômes du père indépendamment de tout ce que je vais raconter. Mais ce qui a pour nous le bénéfice de témoigner qu’il y a une identification fondamentale au père et qu’elle se fasse par le symptôme n’en est, je dirais, que plus remarquable, plus important. Car quelle peut-être justement l’identification d’une fille à son père ? Quel est le trait qu’elle va pouvoir retenir et que dans le cas de Dora, le symptôme du père soit lié (même si physiologiquement ce n’est pas le cas), mais soit lié à des excès sexuels et à la syphilis, ce qu’elle savait forcément ! Elle ne pouvait pas ne pas le savoir ! Ça en fait donc des symptômes qui présentifient la sexualité comme étant le… comme étant le quoi ? Qu’est-ce qu’on va dire ? Comme étant ce qui est cause en tout cas. Et puis cause inconvenante puisque c’est une sexualité illicite.

Posons-nous encore une question. Entre sa mère dont on nous dit combien elle est popote, qu’elle soigne et qu’elle récure son intérieur… Quelle image ! Eh bien il faut bien qu’avec un papa qui a commis de tels excès, son intérieur à elle soit propre ! Parce que c’est vrai, ça pose problème quand même ! Donc entre le rapport à cette mère popote et qui récure, passe son temps à récurer son intérieur, et puis ce père manifestement brillant, riche, réussissant en affaires, hardi en amour, prenant des risques, libéral d’idées, quelle peut être son identification ? Comment peut-elle trouver une identification ? Le frère ne compte pas, il est du côté de la maman, Otto. Donc quelle peut être son identification ? Ce que je veux dire, c’est que ses symptômes qui reprenant ceux du père témoignent d’une identification qui va faire qu’elle va aborder Mme K., qui l’intéresse évidemment puisqu’elle a elle ce problème d’identification, mais qu’elle va l’aborder d’une position masculine. Qu’est-ce qu’elle connait d’autre si ce n’est justement cette Mme K. qu’elle voit et qu’elle aime comme un modèle, comme un idéal ? Mais que pour tout dire… c’est dit d’ailleurs, Freud le dit quand même, il y a un petit détail mais que Freud, il n’a pas froid aux yeux, ferait bien le…, si papa était impuissant, il y a d’autres façons pour une femme de le satisfaire et de lui permettre d’imaginer un retour de sa virilité. Il y a d’autres façons de faire ! Elle a une vocation, comme on l’a vu, de suceuse. Et si ses symptômes, tout en marquant l’identification à son père, d’une certaine manière, dans la mesure où des identifications peuvent être plurielles, ne peuvent l’empêcher de s’imaginer comme la vestale susceptible de redonner son énergie et sa virilité à un homme. Autrement dit, ses symptômes, ils ont de toute manière une fonction, une place, dont on peut très bien imaginer que ce n’est pas n’importe comment qu’on va pouvoir comme ça souffler dessus. C’est son identité même et identité complexe.

Un mot encore, l’avant dernier, le dernier n’est pas loin. Freud parle d’une Somatische Entgegenkommen. Ce que moi je traduis, parce que c’est traduit n’importe comment, par une « prévenance somatique » chez l’hystérique. C’est-à-dire que le corps de l’hystérique se prête, va au-devant de la possibilité du symptôme. Somatische Entgegenkommen. Parce que quand même, ce qui se passe chez l’hystérique, c’est que son corps, il est réel. De façon normale, conventionnelle, le corps est symbolisé. Autrement dit, à la place du corps, normalement il y a un trou. Vous ne le sentez pas quand… Être bien portant, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on ne sent pas son corps ! On n’en n’est pas encombré, embarrassé, on ne le traîne pas, il n’est pas là sans cesse à vous rappeler on ne sait trop quoi ! Et s’il a des besoins ou des désirs, il est agencé de telle sorte qu’il y a une économie qui lui permet de trouver sa jouissance et donc l’apaisement. Mais le trait majeur, c’est que dans l’hystérie comme dans l’hypocondrie – mais enfin l’hypocondrie ce n’est pas tout à fait la même chose – le corps il est réel ! Autrement dit, une femme dans ce cas-là en est constamment encombrée. Elle n’a pas un rapport avec l’environnement, elle a un rapport avec ce qui occupe l’espace pour être de l’environnement, c’est-à-dire son propre corps en tant qu’il est source de tensions, de manifestations, qu’il n’est au pouvoir d’aucun médecin de venir traiter. Sachant que dans la mythologie spontanée et naïve de chacun d’entre nous la figure du grand thérapeute c’est toujours le Phallus, c’est ce qui fait que la machine tourne. Ça devrait marcher ! Et là ça ne marche pas ! Et justement, elle ne trouve pas de phallus, de père qui serait susceptible de venir la soulager de son corps. C’est-à-dire que ce qu’il y a au fond c’est la demande bien banale d’un père tout puissant qui ne laisse pas de reste derrière lui, c’est-à-dire qu’il ne laisse pas d’Autre.

Il y a avec le dernier rêve, Marc, quelque chose de très intéressant, c’est qu’elle va se trouver en terre étrangère. Papa est mort, elle n’attend plus rien de lui, et elle se retrouve en terre étrangère maintenant. Pas Autre ! Je ne sais pas comment dans le rêve l’Autre peut venir se figurer, mais en tout cas elle est en terre étrangère. Mais où là il n’y a plus de rapport au père il y a un rapport à la Madone.

M. Darmon – Il y a une allusion à l’ingénieur, c’est-à-dire le futur mari d’Ida.

Ch. Melman – Oui. Et la question qu’on pourra peut-être poursuivre une fois prochaine, c’est pourquoi elle n’est pas sortie de son symptôme ? Je veux dire pourquoi ? Et qui pose la question évidemment fondamentale de la guérison possible ou non de l’hystérie. Parce que les guérisons à mon sens de l’hystérie c’est de passer du nœud à quatre au nœud à trois... Pas de possibilité avec le nœud à trois de soutenir, de vivre, d’être capté par une position hystérique… et sans que nous ayons à ce jour résolu la question de la façon dont le nœud à trois – le nœud à quatre pas moins – permet le soutien à la distinction des sexes, mais sûrement pas de la même façon que le nœud à quatre. Ça c’est sûr !

Ce qui fait que le nœud à trois, eh bien comme nous le savons, on n’en veut pas ! Autrement dit on aime l’hystérie, on aime ce que j’appelle là rapidement le sacrifice. Il faut que quelqu’un se sacrifie quoi ! Sauf lorsque Lacan pose la question de comment la structure permettrait – j’y reviens sans cesse à ce bateau – permettrait un rapport sexuel.

Remarquez une chose quand même ! Dans la configuration du nœud à quatre, qui est aussi bien le support des discours, le rapport sexuel se soutient de la relation d’un un à un corps. À un corps ! Un que vient figurer évidemment l’organe mâle et le partenaire en tant que corps. Et moi je me permets de vous poser la question : où y a-t-il dans cette configuration un homme et une femme ? Où sont-y ? Où sont-y ? Il y a l’organe avec jouissance d’organe, et puis un corps dont vous remarquerez… et comme on le sait, c’est dans le meilleur des cas un corps féminin, mais ça peut être homosexué, ça peut être un corps d’enfant, etc., etc. C’est un corps ! C’est ça la configuration… j’allais dire « normale ». Ben oui, c’est la norme mâle ! Normale ! Donc quand Lacan pose la question du rapport sexuel, il nous fait déboucher sur ceci : mais alors qu’est-ce que c’est qu’un homme ? Qu’est-ce que c’est qu’une femme ? Qu’est-ce que ce serait ?

Bon, en tout cas Dora est une merveilleuse, courageuse, intelligente… Elle n’était pas seulement belle ! C’est vraiment une fille qui n’avait pas froid aux yeux pour fonctionner là-dedans. Et comme nous l’a rappelé Marc, quand M. K., là, au bord du lac, lui dit  « Ich habe gar nichts an meiner Frau » = « Je n’ai rien pour ma femme », elle lui balance une gifle. Pourquoi ? Lui il lui disait ça en venant lui dire qu’il n’était pas attaché à sa femme, qu’il n’y avait plus rien entre eux.

Intervenante – Il n’était pas obligé de le dire.

M. Darmon – C’est ce qu’il disait toujours, il est question d’une gouvernante à qui il avait dit ça aussi.

Ch. Melman – Oui, c’est un argument de vente ! Et il reçoit une gifle. Pourquoi il reçoit une gifle ? Eh bien parce que c’est son père à elle, Filipp, qui n’a rien pour sa femme ! Et du même coup, elle, comme fille, comment elle se débrouille pour ses identifications ? Hein ? C’est vrai ça !

Donc vous voyez avec Dora, là… que nous abordons, on est vraiment au centre des questions que se posait Freud et au centre de nos questions.

Comment on passe du nœud à quatre au nœud à trois ?

M. Darmon – Il faut que le Réel surmonte le Symbolique en deux points.

Ch. Melman – Il faut que le réel surmonte le symbolique en deux fois. Ben oui. Donc vous savez ce qu’il vous reste à faire !

M. Darmon – En deux points.

Ch. Melman – Donc vous n’avez pas perdu votre temps ce soir, mais…

J. Maucade – Mais dans le nœud à quatre, Marc, il y a deux endroits où il y a une erreur possible.

M. Darmon – Oui, il y a deux erreurs…

J. Maucade – Deux erreurs. Et je me demande s’il ne faut pas repérer pour le cas Dora les deux erreurs…

Ch. Melman – Eh bien pour la prochaine fois vous nous dessinerez ça Julien. Hein ! Ah oui !

J. Maucade – Si Marc est là…

Ch. Melman – Oh non, on veut les voir ! Non non non ! Une erreur n’est jamais aussi belle que quand elle est au tableau.

J. Maucade – Non, mais il me semble que ces deux horreurs…, ces deux erreurs sont importantes.

Ch. Melman – Deux faux trous, dit Marc. C’est ce que vous appelez erreur ?

J. Maucade – Non, les faux trous sont la conséquence des erreurs.

Ch. Melman – Eh bien, la prochaine fois Julien, vous préparez ça s’il vous plait. Moi ça m’intéresse et donc d’autres sans doute aussi.

J. Maucade – En tout cas vos exposés soulèvent beaucoup de questions plus que des réponses.

Ch. Melman – Très bien !

J. Maucade – Reste la question du tore qui enveloppe un deuxième tore. C’est-à-dire Marc dit que c’est l’Imaginaire. Mais alors reste la question dans le retournement du deuxième tore qui est enveloppé par le premier. Et dans la guérison, le retournement dans l’autre sens, est-ce que ça suppose aussi une opération, un trou ou un… pour dire les choses… une blessure ?

Ch. Melman – Ben oui. Marc, vous reprenez la prochaine fois…

M. Darmon – Dora ou…

Ch. Melman – Oui. Ça vous va ?

M. Darmon – Oui, d’accord.

Ch. Melman – On ne va pas la laisser…

M. Darmon – On ne va pas la lâcher comme ça.

Ch. Melman – On ne va pas la lâcher comme ça, hein ?

M. Darmon – D’accord.

Ch. Melman – Elle mérite qu’on…

M. Darmon – On va rentrer dans les détails.

Ch. Melman – On va rentrer dans les détails. Bon allez, bonne soirée !

 

Transcription : Solveig Buch

Relecture : Monique de Lagontrie

 

 

 

Vient de paraître

Le 10 mai prochain sortie aux éditions Hermann du livre dirigé par Esther Tellermann à partir de la rencontre entre Michel Deguy et l'ALI organisée le 26 septembre ...

L'histoire de l'A.L.I.

Bénédicte Metz, Thierry Roth, Jean-René Duveau 

Centre documentaire

    Sissi, impératrice d'Autriche, l'Antigone de Sophocle, Simone Weil, la philosophe, sainte Catherine de Sienne : chaqune pose les mêmes questions. Comment être ...

Accès Membres