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Association lacanienne internationale


De l’interprétation à la chirurgie

Nous proposons ici le texte de l’intervention de Charles Melman aux journées des 18 et 19 juin 2016 à Paris sur le thème, En quoi la topologie oriente-t-elle notre technique ? Il situe la détermination avec laquelle l’ALI s’oriente vers la topologie des nœuds et les effets qu’elle en attend sur la pratique psychanalytique.
Lacan commençait parfois en disant mes bons amis, il voulait donc dire qu’il pouvait y en avoir qui étaient mauvais. Les mauvais ne sont pas forcément ici et ils ne se ramènent pas forcément aux absents. C’est vrai que la topologie nous oblige, nous contraint à une révision de nos habitudes aussi bien mentales que pratiques, de nos savoirs, une remise en cause. Elle n’est pas, je me permets de le faire remarquer tout de suite, un caprice, ni une fantaisie, ni un snobisme de la part de Lacan.
Je me permets de faire remarquer que si l’on souhaite que notre entreprise soit à proprement parler scientifique et non pas une accumulation d’interprétations forcément subjectives et proposées comme étant les meilleures disponibles à ce jour, avec les effets que cela peut procurer aussi bien dans le public que dans les collectivités de psychanalystes, car après tout, prenez la littérature psychanalytique, qu’est-ce qu’elle est d’autre qu’une série de confidences ? Des confidences qui, certes, se veulent comme étant les bonnes, mais en tout cas, se ramènent à cela, avec évidemment des conséquences quant à ce qu’il en est de notre pratique.
Si la topologie est un « must », c’est bien évidemment parce que, comme cela a été rappelé au cours de l’après-midi, la structure de l’inconscient est faite d’éléments connexes, et que la connexité relève d’une discipline spécifique qui a eu sûrement du mal à se faire reconnaître, à évoluer, pour nous qui avons été formés, en tout cas ceux de ma génération, à la géométrie métrique. Discipline qui est évidemment extrêmement surprenante et qui vient complètement déranger. Néanmoins, s’il est vrai que la structure de l’inconscient est connexe, il est clair que dès lors nous ne pouvons aller chercher le salut de notre pratique que du côté de ce qui a été élaboré comme science de ce domaine.
Notre colloque se tient à un moment social, public, un peu particulier qui est marqué par le fait que, à l’évidence, nous nous trouvons devant un phénomène nouveau pour lequel il vaut la peine de dire un mot à cette occasion parce qu’il concerne également ce dont nous spéculons ici. C’est qu’à l’évidence aujourd’hui les peuples manifestent qu’ils veulent la guerre. Ils veulent que ça castagne. C’est très inhabituel. C’est inhabituel, parce que jusqu’ici les guerres n’ont jamais été déclenchées par les peuples pris dans ces guerres, qu’à partir d’états-majors militaristes, de politiciens militaristes, de milieux financiers intéressés malgré les peuples. Nous assistons à quelque chose d’étrange et qui ne manque pas d’une certaine gravité,  qui est qu’il y a une volonté populaire de se battre, et pas seulement contre on ne sait pas toujours très bien qui, mais également entre eux. Je rentrais hier soir dans le métro, il y avait une horde de supporters. C’était assez impressionnant, car il fallait bien se demander : cette troupe qui était là à vociférer, à gesticuler, à boire, à chanter, à pétarader, à bousculer, etc., on pouvait se demander : qu’est-ce qui les anime, qu’est-ce qui leur prend, qu’est-ce qu’ils veulent ? Alors heureusement, il ne s’agissait que d’une parade, pour se montrer, mais comme on le sait, ces monstrations finissent toujours par trouver leur objet.
C’est lié à quoi ? Aussi bien ceux que j’évoquais tout à l’heure, qui veulent la guerre, que ces représentants-là, ce sont des gens, on ne peut pas les qualifier autrement, normaux ; absolument normaux. Normaux, c’est-à-dire qu’ils relèvent des discours. Quoi de plus normal, normativant, collectivisant qu’un discours ! Ils relèvent des discours dont je vous rappelle que le discours est soutenu par un nœud à quatre ; je crois que vous l’avez fait remarquer, Thatyana ! S1 se réclame évidemment du Nom-du-Père, c’est de là qu’il affirme son autorité. S2 fait partie du Réel sur lequel il impose l’emprise d’un Un, d’un signifiant Un. L’objet a, en-dessous, ce qui a chu entre les deux, est ce qui anime le désir entre S1 et S2. Et enfin, au lieu de la vérité, ce que Lacan appelle la vérité, c’est-à-dire le lieu vide dans l’Autre, eh bien, en ce lieu se fait entendre un sujet, ce fameux sujet de l’inconscient.
Ce rappel pour dire que dans le contexte des discours qui est celui dans lequel jusqu’ici nous sommes à nous mouvoir les uns et les autres, il n’y a strictement aucune issue : vous avez, comme nous tous d’ailleurs, tenté à l’intérieur des discours de traiter une hystérie qui est donc un moyen, une adresse comme une autre, l’adresse qui fait entendre la pathologie, la souffrance, le type de souffrance qui résulte de l’application de la référence au discours. Il est bien évident, et je ne sais pas pourquoi on ne l’admet pas plus facilement, que vous rencontrez fatalement l’échec. L’échec, puisqu’il est inscrit dans la structure même des discours. Vous serez toujours dans le transfert ou bien trop fort, et dans ce cas-là pourquoi vous ne résolvez pas le problème, c’est-à-dire pourquoi vous ne faites pas d’une femme un homme comme les autres, ou bien votre échec montre bien combien vous êtes faible… et autant aller en voir un autre ! Ce qui me frappait dans mon milieu professionnel, c’était que les grandes prêtresses de la psychanalyse, c’était justement la manière dont elles avaient résolu la question pour elles-mêmes de l’hystérie, de façon la plus classique, c’est-à-dire par l’affirmation d’une maîtrise qui, elle enfin, était la bonne, la vraie, était totalitaire.
Retenons donc ceci, et nous avons eu nous-mêmes un certain chemin à faire, puisque nous avons longtemps discuté parmi nous de la validité du rond à quatre par rapport au rond à trois, est-ce qu’on préfère ceci, est-ce qu’on préfère cela. Le sinthome, c’est bien pourquoi le psychanalyste en est un, c’est que le sinthome c’est évidemment de venir situer un au-moins-Un dans l’Autre avec la question que je vous poserais volontiers : comment dans l’Autre, s’il a cette structure de la connexité, comment peut bien venir s’y installer un Un ? Lacan pose d’ailleurs la question.
Mais en tout cas dans ce registre, s’il est vrai, s’il est exact que la pathologie qui est propre à notre espèce tient à l’impossibilité du rapport sexuel, c’est bien que notre jouissance est avant tout phallique. On retiendra d’une femme ce qu’il en est de sa phallicité ; elle-même, d’ailleurs, étant évidemment dans l’ignorance de ce qui pourrait bien constituer son identité ou son pouvoir de séduction. Il s’agit donc bien, dans le système dans lequel nous vivons, et vous voyez, j’ai quitté le terrain politique où il s’agit à l’évidence pour chacun maintenant de venir s’illustrer pour son au-moins-un, pour venir au champ privé, au domaine privé.
Comme je me demandais pourquoi ces phénomènes collectifs aujourd’hui qui sont impressionnants, j’ai téléphoné à Lacan, et comme il était dans un bon jour, il m’a répondu ceci : dans la mesure où le champ de la réalité est aujourd’hui pour nous entièrement pollué par les objets a, il en résulte un effet collectif d’angoisse qui fait qu’il ne reste plus pour nous qu’à vouloir ressusciter, faire revenir le père, et quel autre meilleur moyen de le rejoindre que de mourir pour lui ! C’est classique. Ça se fait comme ça depuis longtemps.
Pour revenir maintenant encore une fois à notre domaine privé, si je dis que dans le cadre des discours, l’hystérie est incurable, on pourrait en dire autant de la névrose obsessionnelle, qui est quoi ? La meilleure illustration collective de la névrose obsessionnelle c’est évidemment la religion, c’est-à-dire le vœu, après tout comment peut-on le critiquer ? de vouloir faire lien avec le père, qu’il n’y ait pas de hiatus, de rupture, qu’il ne soit pas pour nous Autre. C’est le principe de la religion. La névrose obsessionnelle est une religion, une forme de religion privée. Jean-Pierre Rossfelder a rappelé la névrose de Ernst Lanzer, et la manière dont il guérit a été rappelée. Freud ne cesse de témoigner de son savoir et de ses interprétations, il n’arrête pas, avec, je l’ai déjà dit, des injections d’Œdipe à haute dose, et concentrées. Je passe sur le fait que le propre père de Ernst était quelqu’un qui avait la fâcheuse habitude, non seulement… qui avait la figure du traitre - je ne développe pas, je passe là-dessus - mais comme Ernst Lanzer était un garçon intelligent, il trouve le moyen d’offrir à Freud des lettres que celui-ci ne parvient pas à déchiffrer !  Là, il ne sait pas. La lettre, il ne sait plus. Ce qui est drôle, parce que le wiełka, WŁK - je l’ai déjà dit - on m’a signalé que dans les langues slaves que connaissait Freud, il en connaissait une, une langue maternelle tchèque, dans les langues slaves, WŁK, c’est la racine trinitaire du loup, loup ! Et là Freud n’entend pas, ce qui est génial, c’est vraiment une connivence très sympathique, quitte à ce qu’il appelle « Homme aux loups » un autre patient. Et même, c’est bien la découverte que dans cet Autre obstiné qu’était pour lui Freud, il ne sait pas. Et c’est comme ça qu’il s’en est tiré, bien ou mal, mais enfin qu’il s’en est tiré quand même.
Incurabilité de la névrose, dans le cadre des discours. C’est un bilan que la psychanalyse aurait pu considérer, quitte bien sûr à ce qu’il y ait des exceptions, heureusement, qui passent au travers, qui en réchappent. Il y a des cas heureux comme celui que je viens d’évoquer où il y a parfois des analystes qui s’y prêtent, à ne pas être le symptôme du patient.
Si maintenant, vous considérez la question de l’hystérie telle que le nœud borroméen permet de l’évoquer, qu’est-ce que vous allez vous dire ? D’abord, je prendrai une rapide précaution qui serait celle-ci : personne ne nous dit que chez un patient la structure de son nœud soit Une. On voit la floraison de tous ces nœuds chez Lacan, floraison qui nous gêne pour une raison très simple, c’est que c’est une recherche en cours. Donc, il ne manifeste aucunement un savoir préétabli, il ne fait pas symptôme pour nous, mais du même coup on n’en veut pas. On n’en veut pas, parce que si lui-même ne sait pas… vous pouvez suivre un maître qui lui-même ne sait pas ? Et là, il ne sait pas à l’avance, et comme il sait que le temps presse pour lui,  il accélère, il file ses recherches sans se soucier de savoir si ça intéresse ou pas. On a remarqué que notre audience aux colloques diminuait ces trois dernières années, et elle a diminué les trois dernières années du séminaire de Lacan, sa salle se vidant progressivement. Disons que dans le meilleur des cas ce serait un témoignage que nous aussi nous sommes lacaniens après tout. Cette topologie, que nous sommes assurément dans notre groupe les seuls à prendre au sérieux, grâce à quelques-uns dont Marc bien sûr, et d’autres qui contribuent, qui avancent, qui élaborent, qui travaillent, moi je suis toujours très admiratif, je n’y suis pas personnellement préparé, je m’efforce de suivre.
En tout cas, dans ce qu’il en est de l’hystérie, vous allez dire quoi ? Qu’est-ce que vous allez imaginer ? Dans l’hystérie, vous pouvez dire dans cette nouvelle clinique, c’est là qu’il y a un problème, c’est qu’il y a une nouvelle clinique à faire, vous allez dire que dans l’hystérie, c’est le Réel qui vient faire scandale dans l’Imaginaire en disant que ça ne va pas, qu’il y en a qui se débrouillent avec ces deux ronds et que du même coup, pour eux, ça ne va pas ! Donc, le Réel où une femme se trouve, qui est son domicile, où elle ne trouve pas celui qui dans l’Autre viendrait fonder son statut féminin, qui n’a d’autre ressource que de venir dans le champ des représentations faire scandale.
Le champ des représentations, ça on ne le remarque pas assez, qui est l’abri de notre façon de penser et de la géométrie métrique, c’est un champ redoutable. Il est redoutable pour une raison très précise, c’est que d’abord il sectionne, il ne manque jamais de sectionner tous ceux qui paraissent déviants à la légitimité de la représentation, c’est-à-dire fondée grâce à une reconnaissance par l’Autre, par le grand Autre, par l’au-moins-Un. Donc il y a toujours une section qui opère quand c’est un groupe homogène ; c’est à l’intérieur des homogènes que toujours il se fera des hérétiques qu’il va falloir exclure, on n’est jamais assez proche de celui qui autorise la représentation moïque. Et puis ensuite, c’est évidemment le champ qui exige la totalité, le totalitarisme, ne serait-ce d’abord que celui du moi. Eh bien, c’est dans ce champ-là évidemment qu’elle vient faire scandale en disant : « et moi, et moi ! ». Avec ce sentiment que l’on a que c’est le rond du Symbolique qui dans ce cas-là, une fois encore  - puisque c’est vrai que dans nos névroses on a souvent l’impression que c’est du côté du Symbolique qu’une reconnaissance de ses propriétés, de sa dimension ne s’est pas faite - c’est donc du côté du Symbolique ou de sa récusation, dans la mesure où ce trou couvre le Symbolique, justement ne convient aucunement à celle qui aurait à venir s’y loger et à en pâtir ; pourquoi ça lui serait réservé ce trou dans le Réel ? Donc, le sentiment qu’il y aurait peut-être un effort à faire pour autoriser que le rond du Symbolique revienne faire ménage avec les deux autres. Comment ? Alors, c’est là que nous entrons dans un chapitre tellement délicat, mais nous n’y sommes pas encore tout à fait bien sûr, même si les prémisses se donnent à entendre, celui de la chirurgie du nœud.
En tout cas dans le cas présent, si on ne veut pas entrer dans ce qui est le piège immanquable que viendra proposer une hystérique à son analyste c’est-à-dire : « montre-moi tes muscles et si tu n’en n’as pas, salut, c’était bien la peine ! ». Eh bien ça ne peut être - et nous ne mesurons peut-être pas toute l’importance de ce que dit Lacan quand il dit qu’il n’y a d’autre interprétation que de l’équivoque - que lui faire entendre, non pas le sens de son symptôme, ce qui était le travail freudien, et donc lui dire : « tu vois c’est néanmoins du langage commun que tu relèves, tu croyais que tu étais hors langage mais pas du tout, c’est ce langage qui parle en toi », eh bien justement ce n’est pas comme ça que ça peut marcher, c’est ça qui est embêtant, mais de l’équivoque. C’est-à-dire que finalement, tous les sens qu’elle vient nous proposer, et Dieu sait si elle en propose beaucoup pour expliquer ce qui ne va pas pour elle, eh bien que tous ces sens ne relèvent en dernier ressort que d’un jeu de la lettre. Façon peut-être  de faire valoir la vanité d’un appel à un grand Autre qui n’existe pas. Alors elle peut toujours y aller… sa vie durant ! Et pourquoi pas, ça occupe, mais enfin, il semble que ce ne soit pas tout à fait satisfaisant.
Donc, je me permets de le redire, la topologie pour nous, au point où heureusement nous en sommes, car Dieu sait que nous avons évolué, nous avons bougé, nous acceptons mieux un certain nombre d’aphorismes ou d’apories de Lacan. Cette topologie… je vais proposer, j’ai déjà commencé timidement à le faire auprès de notre Président et des vice-Présidents, proposer d’abord que nous n’hésitions pas à exploiter notre ami Marc Darmon ! C’est-à-dire que, avec lui, s’il y consent, nous reprenions son ouvrage, son livre, et que nous ayons le loisir de l’interroger, lui et un certain nombre de ceux qui parmi nous travaillent hardiment et avec qualité sur ces questions, sur un certain nombre de points, de difficultés, d’incompréhensions pour beaucoup et qui sont restés en suspens. Donc, s’il y consent : d’abord, que ce livre se prête à une seconde édition modifiée, modifiée par justement tout ce que nous avons pu parcourir depuis. Première proposition.
Seconde proposition, c’est que les observations, les Cinq Psychanalyses de Freud... Il est clair que lorsque nous parlons de chirurgie du nœud, cela implique l’isolement d’une nouvelle clinique. La clinique, comme on le sait, étymologiquement c’est bien ce que ça veut dire, c’est un résultat de l’observation. Dans le champ de la topologie, ce n’est pas du tout de l’observation dont il est question. Nous sommes hors du champ des obligations, des contraintes, elles sont incluses, mais néanmoins elles ne sont pas prévalentes, prédominantes.
Donc, malgré la déception que nous éprouvons lorsque, en lisant Le sinthome nous voyons que finalement la chirurgie qu’opère Lacan sur le nœud présumé de Joyce, ça nous paraît un truc comme ça sorti de son chapeau, et puis finalement c’est cheap quoi ! Et puis pourquoi à cet endroit-là ? Et pourquoi comme ça ? Et puis avec toute la question du nom propre justement. Parce que la question pour Joyce de ce qui pour lui devait faire Un dans l’Autre, était justement  cette problématique à la source de son œuvre, quitte à être au bord de la psychose ou psychotique, je n’en sais rien, peu importe.
Mais donc, s’il y a une nouvelle clinique à écrire, à faire, et j’ai timidement commencé avec nos collègues de Sainte Anne, en particulier Marcel Czermak, et ceux qui brillamment travaillent avec lui, que nous commencions à discuter de ce qu’il en serait d’une clinique lacanienne des psychoses. Pas Cotard, pas Guiraud, ils ont été formidables ces gars-là, mais ça y est, ça nous mène à quoi ? Aux neuroleptiques, d’accord. Il y a peut-être d’autres choses à faire, et en particulier cette clinique lacanienne des psychoses qui semblerait, ce n’est pas un fardeau de l’envisager, pour moi personnellement c’est plutôt jouissif, au fond, moi  je n’attends que ça. Moi, j’ai commencé très tôt avec l’affaire du mur mitoyen, et ça a provoqué un effet de sidération qui m’a sidéré moi-même, de telle sorte que j’ai sans doute eu la trouille et que j’ai laissé tomber. J’ai eu tort. Mais, si l’on prétend s’engager dans ce qui serait une chirurgie du nœud, cela implique évidemment de repérer à l’intérieur même des observations de Freud, qui se terminent toutes par des échecs comme il se doit, repérer ce que serait cette clinique qui, elle, nous intéresse, et qui concerne justement ce qui peut venir faire déliaison dans le nœud borroméen, et du même coup éventuellement appeler un type de correction sur lequel il y aurait à commencer à réfléchir.
Donc cette seconde proposition qui est de reprendre les observations de Freud, d’abord en nous servant des trois registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire pour les déchiffrer. Vous ne pouvez pas déchiffrer - on en a déjà parlé avec Marc Morali, avec lequel on a débattu sur le petit Hans - vous ne pouvez pas comprendre quoi que ce soit au petit Hans si vous ne vous servez pas du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire et dès lors d’une issue qui n’est pas forcément celle qui apparaît, avec là encore une injonction, une injection d’Œdipe telle que l’opère Freud. Donc nous engager avec ceux que ça intéresse, avec ceux qui le veulent. Nous voyons bien que certains d’entre nous répugnent, rechignent, ne souhaitent pas, ne veulent pas. Moi je  dis simplement que c’est leur droit, je ne leur reprocherai personnellement rien du tout, si ça ne les amuse pas, s’ils estiment que ça va bien comme ça, je ne souhaite sûrement pas les déranger. Mais ! Mais je crois que nous en sommes au point où, aussi bien dans le domaine privé où nous travaillons que dans le domaine public qui devient un peu chaud, qui devient un peu brûlant, je crois que la possibilité de faire valoir des organisations psychiques qui tiennent, à trois, c’est non seulement complètement neuf, mais c’est intrigant.
Et je termine là-dessus. Qu’est-ce que ce serait un homme et une femme en cette conjoncture ? Ils seraient comment ?
Parce que dans le cas où nous sommes, un homme, une femme, ne tiennent que d’une nomination et une fois qu’ils ont été nommés, à eux la charge de se débrouiller pour accomplir justement ce que ce signifiant semble devoir impliquer au titre de la réalisation, impliquer pour la jouissance de l’au-moins-Un.
Un homme, une femme, dans le contexte des discours, c’est évidemment une distribution dont il faut bien reconnaître l’entière homosexualité, puisqu’il s’agit pour une femme de venir répondre à la phallicité qui viendrait glorifier le pouvoir de cet au-moins-Un et de celui qui, à la place du S1, s’en réclame ; et l’homosexualité n’a pas besoin d’être marquée par une semblance des sexes pour pas moins exister.
Eh bien, qu’est-ce que ça pourrait être un homme et une femme dans le cadre comme çà qui auraient à se supporter des trois ronds, du nœud à trois ?
Alors évidemment, ils ne seraient plus nommés. Ils n’auraient plus à se réclamer d’une délégation de pouvoir ni d’un cahier à charge à assumer… mais alors qu’est-ce qui les ferait Un ? Un et Une ? Puisque à cette occasion la question de ce qui fait le Un se trouverait détaché du générateur, du grand référent, de l’au-moins-Un. Évidemment, ce serait de l’autorisation qu’ils se donneraient. Ils ne pourraient se reconnaître et s’autoriser assurément que d’eux-mêmes. Ça alors, quelle responsabilité !
Ou bien, et ce sera le terme de mes remarques, est-ce que l’objet de leur jouissance sera encore fondé par ce qu’il a fallu sacrifier, consentir au père, c’est-à-dire ce qu’on appelle la castration, car c’est ça l’union conjugale des familles, c’est quand même organisé sur la renonciation fondamentale.
Est-ce que ce sera une jouissance entretenue par l’objet a ? L’objet a, éventuellement c’est le fantasme propre à chacun. Alors ce serait une jouissance de quoi ? Peut-être que ce serait à ce moment-là une jouissance non plus de l’Imaginaire et du Symbolique mais une jouissance du Réel du corps. Allez savoir ! Vous me direz, voilà on y revient, on revient à l’organicité, on revient au corps. Mais non, pas tout à fait, parce que la jouissance organique, du corps, physiologique, elle tourne toujours autour d’un objet, tandis que dans le cas de figure qui nous intéresse, cette jouissance serait symétriquement organisée par ce qui serait le manque reconnu par l’un comme par l’autre mais qui n’appellerait plus de sacrifice et pas plus d’héroïsme, ni d’exploit, ni de ce que l’on voudra, ni d’incertitude, etc, etc. Je rêve ! Comme dans tous les rêves, on va chercher de la vérité.
Mais je n’évoque tout ceci que pour donner à entendre que si c’est à notre relation au langage que nous devons la proximité de l’extinction de notre espèce - et les espèces jusqu’ici, d’après ce que nous savons, n’ont jamais manqué de finir par disparaître, et il semblerait que vraiment il y ait beaucoup de gens qui en aient marre - le mode de rapport que chacun a avec le langage n’est pas un rapport inscrit par un grand Autre. C’est le rapport que nous construisons, et c’est de ça dont il s’agit dans l’analyse, c’est : quel rapport chacun de nous construit avec le langage.
Il n’est pas du tout impensable, après ces folles excursions de Lacan, le fait que non seulement il voulait éviter, comme nous le savons, le plan projectif, il aurait fallu manipuler, lui-même manipulait toute la journée,  mais du même coup, il s’est aussi privé de la parole, du discours. Est-ce que c’était le début de son aphasie ou est-ce que son aphasie est venue se greffer ou se construire sur ce qui a été chez lui une volonté délibérée ? Alors il était au tableau, le dos tourné à la salle, ceux qui y ont assisté, il y en a parmi nous qui s’en souviennent,  dans l’indifférence à ceux qui étaient là, en train de dessiner, en faisant des erreurs, en se rattrapant, en cherchant, etc. Ça ne provoque pas le transfert. En tout cas, il ne faisait plus symptôme pour ses élèves s’ils voulaient être lacaniens.
Je ne sais pas si ce que je vous raconte vous paraît familier, ou si ça vous paraît excentrique, ou avoir quelque originalité par rapport à ce que vous-mêmes faites. Mais en tout cas, en ce qui me concerne, je pense que si nous souhaitons que la découverte la plus sensationnelle dans l’Histoire de notre fichue humanité, la plus sensationnelle, la plus extraordinaire, celle de la découverte de l’inconscient par Freud... Quelle affaire, montrer que le lieu dont nous sommes commandés, nous ne savons pas ce qu’il nous veut, nous savons qu’il nous échappe et nous savons qu’il agit à son gré, à sa fantaisie et il faudra Lacan pour dire que ce lieu est agencé par des effets du langage, et que dès lors ces dits effets sont à revoir, à reprendre, puisque la manière dont on s’en débrouille ne convient pas, semble-t-il, comme il convient.
Donc, voilà en tout cas ce qui si je dois, je parle pour moi, trouver mon plaisir dans nos rencontres, dans nos colloques, la même question se pose sûrement pour chacun d’entre nous, à savoir si nous accomplissons des rituels ou si effectivement nous avançons. Moi je dis que nous avançons beaucoup et je trouve que, grâce à ce que vous avez organisé aujourd’hui, il me semble qu’une étape peut être franchie et que ça peut devenir, avec les difficultés que ça représente, très intéressant, très intéressant et peut-être très amusant.
Voilà donc ce que j’avais à vous dire. Habituellement là-dessus, on se lève et on se tire, mais peut-être que par exception, Marc par exemple, voudra dire quelque chose ?
Marc Darmon — Merci Monsieur, ce qui m’a beaucoup intéressé dans ce que vous avez dit c’est un dépassement de l’absence de rapport sexuel.
Charles Melman — Oui, mais oui. Lacan ne court qu’après ça et à partir de cette vérification que c’est bien parce que nous ne trouvons pas notre satisfaction dans le rapport sexuel qu’on va chercher dans un ensemble de conneries, conneries qui font notre normalité, le pouvoir, le fric, etc. Autrement dit, qu’on passe son temps à le perdre, puisque ni l’un ni l’autre n’ont jamais pu pleinement satisfaire. Donc, c’est l’enjeu.
M. Darmon — Vous semblez trouver dans la topologie une issue.
Ch. Melman — Dès lors qu’il s’agit du nœud à trois, oui, et je pense que l’effort de Lacan a été motivé par ça. On dira que si vous arrivez à la purification du champ de l’Autre, vous en revenez au paganisme. Pas du tout, absolument pas. Parce que le ciel au temps du paganisme était peuplé de dieux, il y en avait à tous les coins de rue, il y en avait partout ;  cela n’empêchait pas la jouissance sexuelle, mais le rapport sexuel, c’est encore autre chose.
M. Darmon — Comment écrire le rapport sexuel avec les nœuds ?
Ch. Melman — Vous avez une craie que j’aille au tableau ? Merci Marc de me poser la question. On y viendra, d’ailleurs Lacan l’a fait, vous vous souvenez ? On laisse tomber, mais on reprendra çà si vous le voulez bien. Vous voyez la modification radicale du type de rapport, de relation que ça peut engendrer. Peut-être qu’à côté de ce qui menace d’un côté, ce serait une meilleure issue de l’autre ? Je ne sais pas, moi.
Thierry Roth — Est-ce que je peux vous poser une toute petite question dans la suite de ce que vous dites ?
Ch. Melman — Bien sûr.
Th. Roth — Quand vous faites l’hypothèse du nœud à trois et du possible rapport sexuel par le nœud à trois, vous parlez de l’homme et de la femme en tant que Un et Une. Est-ce que cette existence possible du rapport sexuel passerait par l’existence de La Femme du coup ?
Ch. Melman — Pas du tout puisque l’homme ne s’en trouverait pas moins fondé.
Th. Roth — Oui, mais l’homme Un et la femme Une, qu’est-ce que çà signifie ?
Ch. Melman — Non, Un, parce que : il se pose, il s’affirme, il s’autorise, il se reconnaît comme Un.
Th. Roth — Et la femme comme Une alors ?
Ch. Melman — Et la femme pourquoi pas ? Elle est capable de nous devancer en ce domaine. Eh oui ! Bien sûr.
Th. Roth — Et ça n’implique pas l’existence de La Femme en l’occurrence ?
Ch. Melman — Absolument pas. Mais quand je pense à la misère de la constitution de la féminité pour une fille, quelle misère quand même, quelle difficulté, quels obstacles, quels aléas, quelles aventures quelconques, quel massacre, vous n’êtes pas frappé par ça ? Vous vous dites, est-ce que vraiment c’est obligatoire, c’est inscrit dans l’ordre de la nature ça ? Est-ce que c’est obligé que ce soit comme ça ? Et pour le garçon, ce n’est pas beaucoup plus terrible. On a vraiment l’impression, les pauvres, quand ils se rencontrent, que ce sont deux aveugles qui se rencontrent, qui ne savent pas ce qu’ils disent, qui ne savent pas ce qu’ils font, qui sont perdus. Celà fait partie de la normalité, donc personne ne trouve que c’est pathologique, c’est comme ça, voyons !... Quand je pense qu’aujourd’hui, le seul rituel symbolique pour accéder à l’âge adulte dans notre culture, c’est quoi ? Le permis de conduire ! Il y a de quoi se taper le derrière par terre : « J’ai passé mon permis de conduire », « Je l’ai eu ! ». « Ah bon ! Bravo… ». Bon.
Th. Roth — Merci beaucoup Monsieur Melman pour toutes ces perspectives et merci aux organisateurs et à bientôt.
Charles Melman
 
Transcription : Pascale Monduit 
Relecture : Monique de Lagontrie
 

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