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Association lacanienne internationale


La créativité dans la pratique de la psychanalyse avec les enfants et les adolescents.

Jean-Marie Forget

Tout d’abord il s’agit de saisir cette question en termes de structure car les conditions des entretiens avec les enfants et le rapport d’autorité qu’on peut supposer y présider pourraient trop vite nous faire penser que les approches avec les enfants favoriseraient une légèreté que ne permet pas la pratique avec les adultes.

Plusieurs questions se posent à nous :

1 - L’inconscient est-il créatif ?

Et si nous rapportons la question au transfert, serait-ce l’inconscient du psychanalyste ou celui de l’enfant dont il s’agirait ? S’agit-il de la créativité du psychanalyste ou de l’enfant ?

Si nous nous référons à l’hypothèse que l’inconscient est structuré comme un langage, comme nous l’a proposé J. Lacan, dans le fil de ce qu’avait avancé S. Freud dans la science des rêves, nous voyons tout de suite une question : En quoi l’insistance de la structure langagière de l’inconscient correspondrait à une création ?

Bien entendu, l’inconscient est l’effet d’une création, mais son insistance dans le vécu du sujet est autre chose. Il s’agit pour le sujet humain d’un réel qui se substitue, et qui fait écran, au réel initial qui est inaccessible dès que le petit homme s’est inscrit dans le champ de la parole et du langage ; en quoi serait-il créatif, puisqu’il insiste dans la répétition à réitérer toujours les mêmes marques qui constituent son assise ? Ce qu’avançait S. Freud, en identifiant « l’ombilic du rêve », révèle cette insistance, que J. Lacan a rapportée aux lettres qui bornent le vide de l’objet perdu, du fait de la parole. Le processus de l’association libre que proposait S. Freud comme la méthode de la psychanalyse suggère le dévoilement, ou plutôt le décryptage d’une structure déjà constituée : le sujet se familiarise avec la chaîne signifiante qui lui est propre, pour qu’émergent les lettres qui sont tombées de cet enchainement logique. S. Freud a proposé le déchiffrage des lettres qui ordonnaient les manifestations cliniques de l’homme aux loups, le V, alternativement considéré par le sujet comme une lettre, ou comme un chiffre, le 5, ou comme une combinaison dans le W. Bien entendu l’insistance des inscriptions littérales qui bornent le vide de l’objet peut se faire suivant plusieurs combinaisons, limitées malgré tout, qui ne correspondent pas à proprement parler à un processus créateur. Ce décryptage permet au sujet de se dégager de l’inscription insistante en lui de la structure grammaticale de son fantasme, qui l’emprisonne souvent dans des mises en acte, là aussi réitérées, et dont il a pu avoir du mal auparavant à repérer la répétition.

Tout ceci nous amène à nous représenter l’inconscient comme une inscription qui ordonne la vie d’un sujet, déterminant les coordonnées de sa satisfaction dans la vie sociale, dans sa vie affective et sexuelle. Et cette insistance lui laissant peu de marge de manœuvre. C’est le parcours d’une psychanalyse, ou les effets de certaines rencontres, voir un travail d’écriture, qui peuvent permettre au sujet un peu de liberté vis-à-vis de ses marques intimes, et donc, peut-être une possibilité de création.

2 – L’inconscient a-t-il une adresse ?

Or la structure langagière de l’inconscient est l’effet d’une convergence, d’une convergence de générations, que J. Lacan rapportait aux conditions d’accès à la métaphore. La métaphore est l’opération, en permanence remise sur le métier par chacun, qui lui permet de substituer des signifiants et l’articulation de ces signifiants - qui suppose la perte de l’apparition de certains de ces éléments -, à la perte réelle de l’objet, qui rend incontournable la perte de l’accès direct à l’objet convoité. Or cette opération suppose initialement deux consistances : Tout d’abord celle de la structure langagière de la mère en tant qu’instance ; cette structure est marquée d’une incomplétude, du fait du lien de cette mère comme fille à son propre père, du fait de la nomination de la parole de ce père, du fait du dire d’un père. L’autre consistance en jeu correspond à l’effet sur cette structure langagière de la nomination du père de l’enfant, de cette nomination que J. Lacan nommait le « Nom du Père ». La structure langagière de l’enfant résulte donc de ce rapport de la parole, du dire d’un père à la structure langagière de la mère, préalablement décomplétée, du fait de la parole de son propre père.

La structure langagière de l’enfant est le fruit de l’opération de deux générations antérieures : la mise en place de la structure langagière de la mère, comme fille de son père et le rapport de cette structure à la parole du père de l’enfant. De ce fait, ce qui constitue l’inconscient de l’enfant, sa trame langagière est aussi l’effet d’une parole, d’un dire. D’un dire implicite du père de sa mère, de sa mère et de son propre père.

L’enfant s’exerce à manier dans ses balbutiements la trame langagière à sa disposition, dans son style propre, dans des combinaisons qui lui sont singulières et auxquelles l’hypothèse de sujet à venir de la part de sa mère et de ses proches donne une valeur de parole. Il exerce ce maniement dans une partialisation des différentes pulsions, et met à l’épreuve les successions de combinaison en ce que certains éléments ne peuvent pas y figurer, du fait de la logique du symbolique, comme J. Lacan l’a magistralement mis en évidence dans son travail sur la lettre volée. Des éléments tombent, sont perdu de la suite ainsi constituée et constituent dans le réel la trame des lettres inconscientes qui cernent le vide de l’objet perdu. C’est ainsi que s’inscrivent les limites du corps de l’enfant dans son rapport à l’Autre ; c’est ainsi que se marque dans son corps l’écho de la structure langagière de l’Autre. Ce qui se joue pour l’enfant dans le champ pulsionnel, dans la partialisation des pulsions est comme le précise J. Lacan : « les pulsions, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ».

De ce fait, nous pouvons souligner un autre point important. Nous pouvons faire l’hypothèse que la structure langagière du sujet, qui est l’effet d’un dire, correspond à une position d’attente de la réitération d’un dire. Nous pouvons faire l’hypothèse que l’inconscient, s’il est structuré comme un langage correspond à l’attente d’un dire. Nous retrouvons ici ce que S. Freud a pu mettre en évidence dans sa lecture de la structure des rêves, notamment que tout rêve avait une adresse, qui témoigne d’une telle attente. Cette attente ne se révèle que dans l’après coup de la parole qui lui est adressée, le rêve ne révèle le vecteur qui l’anime que dans l’après coup d’une parole de celui qui le reprend à son compte, dans son récit.

Un tel constat d’attente se rapporte aussi à la position féminine, qui se situe du côté de la structure langagière. J. Lacan a pu formuler que la femme et la mère font parler l’être parlant : que ce soit l’incitation par la mère de la parole de son enfant ; que ce soit la femme qui suscite de la part d’un homme une parole fiable sur laquelle elle puisse compter. C’est d’ailleurs à ce titre que j’ai pu proposer de nommer la position féminine une position d’ « attention », d’ « à-tension », en regard de l’affirmation du côté homme. Elle « soutire » la parole d’un enfant ou d’un homme.

Peut-être est-ce là que nous pouvons déceler que la trame langagière de l’inconscient du sujet en devenir peut induire un acte de création. L‘initiative vers l’autre, l’élan vers l’autre, via la voix, l’équilibre, le regard, ou d’autres champs pulsionnels serait alors la quête d’un dire et l’ébauche d’une démarche de création : le sujet peut alors découvrir, dans les deux sens du terme, dans un après coup, le vecteur de sa création qu’il peut s’exercer à manier.

L’exemple que j’ai récemment proposé, lors des journées de l’E.P.E.P. sur la psychose chez l’enfant, d’un enfant de deux ans et demi, souffrant de manifestations autistiques, illustre bien une telle quête. Dans l’entretien initial, qui me semble chargé d’une attente transférentielle spécifique qui me surprend car je ne suis pas familier de ces difficultés, j’insiste pour réintroduire la mère dans sa responsabilité ; car la tante qui les accompagne et qui est infirmière présente un discours « technique » et pertinent rapportant les difficultés de son neveu à un abandonisme maternel. La mère me livre qu’elle a peur de son fils. Elle a peur de ses mouvements et de ses réactions inattendues mais elle se sent surtout démunie dans son rôle de mère. Elle a peur des réactions motrices de son fils quand elle fait preuve d’autorité. Elle le perçoit comme une menace pour elle. J’essaie de lui faire préciser ce qui peut alimenter cette peur de son fils, par-delà des manifestations récentes. Je n’ai pas beaucoup d’indice dans cette recherche.

Mais dans le cours de l’entretien initial, Pierre qui est toujours directement inabordable, se déplaçant dans le cabinet pendant que nous parlons de lui, trébuche sur mon tapis et tombe aux pieds de sa mère. Elle le saisit dans ses bras s’affranchissant ainsi de sa peur, et il s’y blottit sans aucune gêne. Cet embrassement maternel marque un temps de bascule. Car les manifestations de Pierre qui étaient dans le registre de l’autisme vont progressivement s’amender, et ce qui va venir au premier plan ce sont des pleurs ou des manifestations de révoltes bruyantes, des cris plaintifs quand sa mère n’est pas suffisamment disponible dans les entretiens. Ce moment de franchissement est intéressant de relever. Il marque, à mon sens, le passage de manifestations autistiques où l’enfant est hors du champ de l’objet, au temps où l’objet peut lui être possiblement soustrait. Il s’est plongé dans le monde de l’objet perdu, alors qu’il en restait résolument à l’écart. Il s’agit du franchissement qui le place dans le champ de l’aliénation à la structure langagière de la mère reconnue dans sa responsabilité.

Il s’agit de ne pas risquer un raccourci en parlant de quête d’un dire, d’une quête de la parole. Pour plusieurs raisons. Nous risquons d’être trop vite influencés par ce que nous a proposé J. Lacan par le phallicisme de la parole. Il n’y a qu’une libido, il n’y a qu’une parole. Or ce que nous constatons précédemment est que s’il n’y a qu’une parole, il n’y a pas de parole sans structure langagière. Il est important de garder à l’esprit que l’un renvoie à l’autre, comme l’affirmation du côté homme renvoie à l’ « à-tension » du côté femme, dans le champ des positions sexuées, comme la parole renvoie à l’adresse qui en suscite l’initiative. Car il est important de repérer que l’initiative, l’ébauche créative peut se manifester dans un champ pulsionnel certes par la voix, mais aussi par l’équilibre, ou par le regard. Il est s’agit donc d’être précautionneux dans la manière dont nous prêtons attention à l’émergence des incitations créatives qui peuvent être corrélées au dévoilement de l’inconscient.

3 – Le temps logique d’une rencontre.

Cet exemple illustre comment l’élan de la pulsion motrice, dont la reconnaissance ne s’est faite que dans un après-coup, a révélé le frayage du sujet en devenir. La particularité de ces situations cliniques est qu’elles sont corrélées à la « surprise », qui témoigne de l’émergence d’un élément nouveau, du « sujet nouvellement advenu » comme le formulait J. Lacan. Ce qui nous conduit à tenir compte du temps logique pour éclairer ce qui est en jeu dans l’initiative créatrice et pour identifier trois éléments : une initiative, son adresse et le temps logique pour permettre cette rencontre et révéler que l’un ne se sauve pas sans l’autre. Nous y voyons l’illustration de ce que J. Lacan a formulé comme « l’assertion de certitude anticipé ». Dans l’exemple précédent un enfant vient avec sa mère dans l’attente d’un transfert singulier puisque je ne suis pas coutumier des manifestations de l’autisme. C’est le temps initial, « l’instant du regard ». Nous sommes familiers de ce qui se révèle dans les premiers instants d’un rendez-vous. L’expérience du clinicien permet une lecture, par quelques données, de la structure des liens qu’il rencontre. La belle-sœur de la mère les accompagne, et comme infirmière présente la situation avec beaucoup de pertinence, mais au prix de s’approprier le discours qui concerne l’enfant, alors que la mère reste en retrait. Je m’efforce de réintroduire la mère dans sa fonction maternelle, dans une adresse spécifique. C’est le « temps de comprendre ». L’enfant se précipite aux pieds de sa mère qui le prend dans ses bras, consacrant après coup cette précipitation comme un passage à l’acte et une quête par son fils de bras pour trouver son équilibre et sa place de sujet. C’est le « moment de conclure ». C’est l’intuition que sa mère est reconnue dans sa fonction maternelle qui a permis à cet enfant d’oser cette précipitation et à la mère d’oser cet embrassement, dans la création d’une rencontre, marquée par la surprise de ce qui s’est révélé après coup.

4 – Un temps de surprise pour le psychanalyste ?

Cette création est celle d’une rencontre. Cette création est marquée d’une surprise, surprise de cette anticipation partagée, qui se révèle dans l’après-coup ; surprise que chacun traite différemment, du fait des places différentes. Or l’étymologie de la surprise qui se rapporte à « sor-prise» correspond à « toucher, affecter quelqu’un qui ne s’y attend pas ». La surprise correspond à un temps logique entre deux parties qui se révèlent engagées de manières dissymétriques. L’une intervient de manière inopinée, et découvre une caractéristique de l’autre, un acte, une situation de l’autre qui étaient censés initialement rester cachés ou intimes. On peut ainsi rapporter avec pertinence cette asymétrie de la surprise à l’effet de résonnance du parcours pulsionnel qui traverse le corps de celui qui est en position d’Autre, qui parcoure donc sa métaphore, et qui fait retour vers le sujet en devenir.

Que ce soit dans la pulsion d’invocation ou que ce soit dans la pulsion motrice, le circuit de la pulsion traverse le corps de celui qui est en position de structure langagière pour l’enfant, comme sujet en devenir. Dans la pulsion d’invocation, le circuit passe par l’oreille de l’Autre et fait retour par sa bouche ; dans la pulsion motrice, le circuit passe par l’axe postural et fait retour par les bras et les extrémités de l’Autre. On pourrait rajouter que dans la pulsion scopique, celui qui est en position Autre peut « lire » les lettres qui sont adressées au regard pour les «entendre », ce qui correspond à un autre parcours ; on peut d’ailleurs souligner qu’il est fréquent qu’un jeune ponctue un mot qu’il a prononcé en faisant la geste des guillemets avec ses deux mains : c’est le signe incontestable d’une parole adressée au regard.

Or cette traversée du corps de l’Autre correspond à ce qui anime la parole de l’Autre, le vecteur de division du parle-être, qui fait tenir son corps. L’élan de l’enfant, comme sujet en devenir suppose un manque, une perte dans le discours de l’Autre, et que ce discours est décomplété, ce que J. Lacan désigne par S(A). C’est le maniement que l’Autre exerce de sa propre structure langagière, qui l’anime dans une parole ou dans un geste qui s’offre à l’enfant. Or nous savons bien que c’est la prise en compte de la perte inhérente à la structure langagière qui constitue la métaphore de celui qui est en position de grand Autre pour le sujet.

Nous pouvons donc considérer que le temps logique inhérent à l’effet de création qui surgit dans une rencontre correspond à la prise en compte par celui qui est en position d’Autre de la perte inhérente à son statut de parle-être, et à sa manière de tenir compte de cette perte dans sa parole comme dans l’équilibre de son corps. Et ce, en ajustant sa parole ou son équilibre.

On peut d’ailleurs se rappeler que S. Freud assimilait la pensée, dans le jeu associatif qui la soutient, à un mouvement qui anime le sujet. Chez le névrosé, disait-il, la pensée remplace l’acte, se substitue à l’acte, ce qui l’amenait à reprendre la formulation de Goethe : « Au commencement était l’acte ».

Bien entendu ce temps de rencontre ne survient que s’il est précédé par « un temps pour comprendre » et par « l’instant du voir », comme le formule J. Lacan. C'est-à-dire qu’il s’agit du préalable qui doit être suffisamment long pour que le psychanalyste se familiarise avec la trame langagière et relationnelle dans laquelle baigne l’enfant. Et ce « sur mesure » s’ajuste à chaque condition singulière. Mais ce temps est nécessaire pour permettre à l’analyste de saisir les lignes de force, pour reprendre un terme de physique, qui président à la position de l’enfant et aux conditions du transfert et de son intervention. D’ailleurs nos collègues de Grenoble qui avaient organisé des journées sur Anna Freud et Mélanie Klein, et dont nous avions repris des interventions dans un bulletin de l’A.L.I. nous avaient rappelé le soin que Mélanie Klein prenait à saisir la tonalité des échanges des familles des enfants qui lui étaient adressés avant même un entretien singulier.

5 – Un temps de des-être pour le psychanalyste ?

C’est donc dans la mise en jeu de la structure langagière de l’inconscient dans une forme de des-être du psychanalyste que nous pourrions situer les conditions de la création qui permet à l’enfant une initiative, ou qui répond à celle qui est suscitée.

Nous voyons que l’initiative d’un enfant, comme sujet en devenir, ne peut se risquer que s’il est incité par celui ou celle qui représente l’instance qu’il rencontre. Le temps logique ponctue cette rencontre, si elle semble possible. Voici donc trois éléments en jeu : l’adresse langagière qui s’offre au sujet en devenir, l’initiative de ce dernier, et le temps logique d’une rencontre possible. Nous pouvons constater que ce temps logique témoigne d’un temps de résonnance, au sens musical du terme, qui marque en même temps l’écart entre le langage et la parole ; cet écart du rapport du sujet à l’Autre est la prémisse de ce qui se révèle dans l’habillage sexué que J. Lacan a nommé le non-rapport sexuel.

J’ai déjà pris l’exemple d’une enfant semi mutique de deux ans et demi, adoptée d’une langue étrangère, que j’étais amené à faire voler de mes mains dans mon cabinet, en nommant les lieux d’atterrissage, le divan, le bureau, le fauteuil, la table d’enfant, etc. Et j’ai été surpris de l’entendre s’approprier ces nominations à sa manière, en combinaison de phonèmes qui lui étaient singuliers : le divan di/de, la table pa/te, etc. J’ai été ensuite surpris de son maniement de ces phonèmes qu’elle a utilisé à contre temps au moment où nous quittions le lieu désigné, dans un commandement à y retourner immédiatement. Ceci avec une jubilation de sa part de mettre ma conduite en défaut, ou de la gouverner. On voit bien en cela la mise en jeu du fort/da de S. Freud, je n’insiste pas là-dessus.

De même, j’ai rencontré un garçon de 7ans pour des problèmes scolaires liés à l’instabilité d’un enfant hyperactif, et pour des impertinences à l’égard de la maîtresse. Lors des premières séances il mettait en scène, en déplaçant les meubles de mon cabinet à sa convenance, des scénarios de la vie scolaire et de son rapport à l’autorité. Puis il en est venu à être plus posé, dessinant des scènes de combats, mais ne supportant pas de laisser au lieu des séances les dessins qu’il pouvait retrouver la fois suivante. Qu’il ait pu être initialement étonné de mon exigence pouvait se comprendre ; mais il se révoltait à la fin de toutes les séances contre cette demande, ce qui m’amenait à lui reprendre physiquement ce qu’il voulait soustraire à ma détermination. La réitération de sa révolte, où il semblait confondre l’interdit et une tyrannie qui semblait lui arracher une part de lui-même m’a fait supposer qu’il s’agissait de reprendre avec ses parents les questions de sa place au sein de la famille. La discrétion ne permet pas de livrer dans ces lignes les éclaircissements qu’a permis cette rencontre. Mais les réactions de révolte de ce garçon ont disparues par son initiative inattendue. Il s’est mis à dessiner à sa manière sur le tapis du cabinet : il utilisait les jouets d’une corbeille de jeux pour figurer des personnages, qu’il animait par ses propos, comme il le faisait auparavant dans ses dessins. La séance se déroulait ainsi et se terminait dans l’effacement du dessin quand il libérait le tapis et rangeait les jouets dans la corbeille. Il avait ainsi trouvé une solution à l’arrachement précédent et gardait l’appropriation de son dessin. C’était de sa part la création d’un espace commun, d’un espace transitionnel comme nous l’a illustré D.W. Winicott.

6- Un temps préalable pour « être parlé » par le sujet en devenir ?

Ces deux exemples illustrent les initiatives inattendues et les créations qui tiennent à l’enfant ; le temps préalable qui a consisté en un cas à faire voler cette petite fille dans mes bras ou à tenir bon sur l’interdit posé vis-à-vis de ce petit garçon n’étaient eux-mêmes que les conséquences de ce qu’ils avaient induit, l’une en jouant avec insistance avec un avion miniature, suggérant les interrogations sur son origine, l’autre en insistant avec une violence exacerbée sur l’arrachement que semblait susciter la référence à un interdit. Nous retrouvons là ce que j’évoquais précédemment comme les conditions d’une rencontre ; c’est ce qui est posé en un temps premier dans le rapport du sujet en devenir à celui en position de structure langagière pour lui, qui suscite un effet de résonnance. Ce temps correspond à un temps de « des-être » du psychanalyste, d’une manière plus ou moins marquée suivant la manifestation clinique en cause, comme condition à ce qu’il puisse « être parlé » par le sujet en devenir.

Nous sommes toujours étonnés ainsi par les cures d’enfants que rapportent nos collègues psychanalystes, étonnés de ce moment d’audace qu’ils ont pu avoir, même si après-coup ils nous en proposent un éclairage par leur parole ; alors que ce moment d’audace se rapporte souvent à un temps de « des-être », où ils se trouvaient éprouvés par la situation à laquelle ils se confrontaient.

J’ai proposé à cet égard que cette initiative correspond pour chacun à l’appui qu’il prend dans un moment de « des-être » sur la structure de sa propre métaphore. Et que, de ce fait, c’est sous une forme qui lui est singulière, et qui ne peut qu’être singulière pour chacun. A chacun de tenir compte de ses propres marques, et de ne pas rester admiratifs, voire fascinés par ce qui nous est exposé.    

7 – Un temps de ponctuation.

Un adolescent vient à la demande pressante de sa mère, qui l’accompagne. Les jours précédents, il a mis le quartier à feu et à sang. Après une déception sentimentale, il était ivre et désespéré, il a tout cassé dans sa chambre de l’appartement de sa mère (Les parents se sont séparés, il vit chez sa mère). Puis, il a dégradé des éléments de la voierie et des voitures en stationnement dans la rue. Les pompiers et la police sont intervenus. Il s’est échappé, il s’est réfugié chez des amis, puis sa mère a retrouvé sa trace. Quand je les rencontre, la mère est présente. Je propose de les recevoir ensemble d’abord comme je le fais habituellement, car quand les parents, les adultes accompagnent un adolescent, ils sont souvent partie prenante du symptôme. Mais il refuse ceci obstinément et violemment. Ce qui me conduit à passer par ses exigences, à lui reconnaître une position de maître, vis-à-vis de ma pratique et de mon savoir-faire. Je le vois seul. Alors il me parle sans réserve, sans s’interrompre : de la violence dont il est l’objet, il est ballotté par les passions, les jalousies réciproques de ses parents et d’autres membres de la famille, à l’école ça ne va pas mieux. Son discours est un discours de révolte passionnée sur lequel je n’ai pas l’occasion d’intervenir. Il me prend à témoin de ses maux sans que je puisse dire grand-chose ; de temps en temps je grogne un peu pour montrer que je suis là, j’opine du bonnet, enfin j’essaie de me manifester comme je peux, mais il est intarissable. Et ça dure… ; puis, à un moment, quand il reprend sa respiration, j’essaie de placer un mot et je lui propose qu’on puisse en reparler le lendemain matin. Alors là, il s’apaise. Puis, son regard fait le tour de mon bureau et il me dit : «  Ah ! Vous avez beaucoup de livres ici !  Mais peut-être que vous pouvez m’aider ! Parce que, avec tout ça, j’ai pas eu le temps d’aller à la librairie et j’ai une interro à la fin de la semaine sur un livre, peut-être l’avez-vous (il est en terminale), c’est : « Cinq Psychanalyses » de Freud. Est-ce que vous l’avez ? » Il m’a demandé s’il pouvait me l’emprunter, il me l’a emprunté et puis nous avons commencé nos entretiens ainsi ; il me l’a rendu, plus tard…

Cet exemple illustre un temps de des-être du psychanalyste, quand l’adolescent s’adresse à lui en manifestant sa souffrance, d’une manière qui n’est pas encore très structurée ; c’est l’adresse possible de sa souffrance dans sa crudité, et l’intuition par le sujet d’une reconnaissance de son énonciation qui peut en permettre la structuration, et qui débouche ici, de manière un peu caricaturale, dans une demande. Cet adolescent est passé d’un discours de maître, auquel j’ai consenti car je l’ai laissé organiser les choses à sa manière, à un discours de souffrance hystérique et à la constitution d’une demande. C’est l’illustration des quatre discours de Lacan, et le passage de l’un à l’autre, et ce, du fait de la structuration de la position de parle-être de son interlocuteur, par une forme de silence attentif. C’est l’intuition par le sujet de la restriction de jouissance consentie de son interlocuteur, comme parle-être, qui lui permet de structurer son propre discours. Ceci nous illustre, comme précédemment que c’est avant tout la position du psychanalyste qui permet l’introduction du sujet dans le champ de la parole et du langage qui lui permet de mettre en jeu ce qui anime son inconscient dans une énonciation reconnue comme telle.

8 – Un temps de des-être, comme condition à la création ?

Nous voyons donc dans ce parcours que la créativité surgit dans l’après coup de l’instant de conclure quand le sujet en devenir a pu au préalable s’y sentir invité par les conditions que lui offre le psychanalyste, d’une position de des-être, qui est celle de sa structure de parle-être. Les initiatives qu’il peut y engager, qui semblent après coup des créations, ne sont peut-être que les effets de résonnance dans sa position de des-être, de « se trouver parlé » par les signifiants de l’enfant, de l’adolescent, mais aussi parfois de l’adulte.

Bien entendu ceci nous ramène à ce qui fait la structure du discours du psychanalyste comme l’a proposée J. Lacan. La particularité ici, avec les enfants et les adolescents est que l’Autre langagier est en jeu dans l’instant de voir, à la fois comme Autre réel dont dépend l’enfant, comme Autre symbolique par la trame langagière qu’il lui propose et comme Autre imaginaire dans la charge d’attente qui le précède. C’est en cela que le psychanalyste est mobilisé dans son être, dans son corps, dans son imaginaire et dans ses coordonnées symboliques parfois prisonnières de ces consistances précédentes. C’est nous rappeler que la psychanalyse met à l’épreuve avant tout la position du psychanalyste, et c’est un enseignement pour nous permettre d’aborder la clinique contemporaine en nous offrant des outils de pensée pour des manifestations peu structurées que nous rencontrons chez les adultes. Le psychanalyste est éprouvée dans ce temps de des-être sur lequel j’insiste comme préalable à la créativité dans le travail de cure, sous quelque forme que ce soit.

Pour terminer, il peut être intéressant de bien identifier que la potentialité de la créativité tient à la structure même de la parole engagée :

Car il y a le versant de la parole liée à la phonétisation, à ce que J. Lacan écrit comme la « phonction de phonétisation », chargeant cette fonction d’une érotisation sexuée et d’une charge phallique ; avec la différence de la dimension libidinale en jeu, suivant qu’il s’agit d’une parole sous forme d’affirmation phallique du côté homme, ou d’une parole qui résulte d’une affirmation de la structure langagière du côté femme. Mais nous nous trouvons en tout état de cause dans une parole sexuée, ordonnée par le trait sexué. Et cette dimension risque de court-circuiter le champ langagier sous-jacent.

Où la parole se situe d’emblée dans le champ de la sublimation, qui est celle des créations, où le sujet consent d’emblée à une perte d’accès au réel de l’objet, et à se boucler autour d’un tel vide. C’est une parole liée au vecteur de la division du parle-être, du sujet parlant qui permet que s’ébauche une véritable création et la surprise qu’elle introduit un « sujet nouvellement advenu ».

(1) Freud S. « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, L’homme aux loups » in Cinq psychanalyses, P.U.F., Paris, 1977, p. 325-420.

(2) Lacan J. « Le séminaire sur la lettre volée », in Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 11-64.

(3) Lacan J., « Le sinthome », séminaire des années 1975-76, inédit.

(4) Lacan J., « Encore », Le Seuil, Paris, 1975, 133 p.

(5) Lacan J., « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Le Seuil, Paris, 1973, 254 p.

(6) Lacan J., “Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », in Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966, P. 197-214.

(7) Forget J.M., « Les enjeux des pulsions », Eres, Toulouse, 2011, 170 p.

(8) Janin D., cf. bulletin de l’A.L.I.

(10) Lacan J., « Encore », déjà cité.

(11) Forget J.M., « Le Nom propre comme littoral », in La revue Lacanienne n° 2, Les nouvelles servitudes, Edts A.L.I., Paris, 2008, p. 122-127.

(12) Freud S., « Au-delà du principe du plaisir », in Essais de psychanalyse, P.B.P., Paris, 1971, p. 7-81.

(13) Freud S., « Au-delà du principe du plaisir », in Essais de psychanalyse, P.B.P., Paris, 1971, p. 7-81.

 

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