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Association lacanienne internationale


Transe-mission

Conférence de Jean-Louis Chassaing prononcée le 6 janvier 2016 dans le cadre du cycle de conférences-débats du Cartel Franco-brésilien de psychanalyse sur le thème : Transmission et invention.


La facilité du découpage du titre n’est… qu’une facilité. Mais la transe bien sûr amène l’exotisme mais aussi l’excès, le corps, la possession, l’Autre, une grande peur – transi – le « sommeil magnétique », le mot est issu du verbe « aller », « j’irai », « passer », « trépasser ». Mais c’est plutôt le Trans-, issu de très, au delà de… qui nous intéresse. Quant à la mission elle fait référence à « mettre », dont Charles Melman faisait valoir à Clermont-Ferrand lors des journées consacrées à Transmettre la psychanalyse, la dimension triviale voire le caractère sordide, grossier du terme (1). Et « mettre » renvoie justement à « laisser aller », « lâcher » puis « envoyer ». Il y a donc cette idée de mouvement, de dynamique, d’envoi au delà, au delà du lieu même où s’effectue un travail. Transfert de travail pourrait-on dire et déjà cette idée de transférer. Et l’évocation si ce n’est la vocation, du tripalium, le travail. L’effort voire la torture… (ce qui apparaitrait peu engageant pour la transmission, faire des efforts !!) ! Ce concept de transfert de travail demanderait évidemment plus de développement. Il ne s’agit pas en effet de déplacer dans le travail voire dans l’institution sa propre névrose… Comment aborder la question ?
 
Et la « mission » elle-même n’est-elle pas inconvenante voire incompatible avec le désir de l’analyste ? Non seulement transmettre ici n’est pas le prosélytisme, comme St Paul allant prêcher le monothéisme dans l’agora en terre païenne, mais le désir de l’analyste, terme « préféré » par Lacan à celui de contre transfert, est un désir qui reste énigmatique, sans objet « précis », ce qui en fait une particularité quasi paradoxale, si ce n’est d’avoir à pointer celui, objet, qui vient à poindre dans le propos de l’analysant, à y tenir place ainsi comme semblant. La reprise du Banquet, de l’amour de transfert par Lacan donne quelque indication sur cela. Donc ceci dans la cure bien sûr.
J’ai le souvenir toujours présent, lors d’un contrôle avec Jean Berges, de son mot : «  c’est simple, il suffit de tenir sa place ». « Sa » place, ou « la » place ? Ceci dans la cure donc. La cure c’est transmission, c’est un dispositif à tenir, avec des places et des fonctions. S’en affranchir au nom de la « suffisance » d’un discours psychanalytique, un « psychanalyste sans divan » est déjà un pas de coté. Ce pas de coté peut s’avérer « nécessaire » selon certaines circonstances, à justifier, mais aussi l’auteur de ce livre* a quelque peu dérivé jusqu’à sa production effrénée de « pervers narcissique » (Racamier*), au plus grand succès socio-médiatique.
Tenir les concepts est transmission, notamment « face » à, ou à coté d’autres disciplines – c’est là un exercice (cf. avec les anthropologues… cf. la question du symbole, du symbolique, de la dette et du don) – Tenir les concepts (répétition, désir…) mais aussi forger (!) de nouveaux concepts est également un enjeu pour la transmission de la psychanalyse. Et suscite des débats d’écoles !
Une jeune analysante m’écrivait Moi, c'est par mes maîtres de stages que j'ai connu les forums du champ lacanien en telle Région avant de connaître l'ALI dans telle autre ville. Et oui la transmission ! Et il m’est apparu que je « transmettais peut-être plus » lorsque je faisais les visites dites magistrales avec internes externes infirmières etc. dans le service de Psychiatrie du CHU, au lit de chaque malade, que lorsque je lis, à ces internes ou à des psychologues, du Lacan. Ce qui n’est pas à déconseiller pour autant ! En effet la relation au malade d’après les professionnels qui suivaient les visites semblait plus enrichissante que dans les autres unités que la mienne, toute modestie mise à part. Il s’agit de clinique ; elle n’intéressait plus de la même manière les autres chefs d’unités, et j’ai bénéficié manifestement des meilleurs internes cliniciens, avec lesquels je travaille encore aujourd’hui, depuis longtemps en dehors du CHU. Mais tenir les lieux est fondamental, comme Marcel Czermak m’a dit que le lui avait demandé Lacan à Henri Roussel. Ce n’est pas toujours possible !
Mais… intéresser à la clinique, est-ce cela transmettre la psychanalyse ?... C’est déjà une chose, mais ce n’est sûrement encore pas cela.
*
Alors il se trouve que je lisais ce beau livre formidablement écrit, et dont Jean-Paul Beaumont a grandement fait la promotion, l’Ancêtre, de Juan José Saer. Une histoire qui se situe en 1515, pas loin de la date de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492), et aux abords du Rio de la Plata en Amérique du Sud, à l’estuaire de la réunion des fleuves Paranà et Uruguay. C’est donc l’histoire d’un jeune mousse embarqué sur un navire avec un équipage dont tous les membres sauf lui seront tués et mangés par des indiens, lui-même état « conservé » dix ans durant au sein de cette tribu, qu’il va étudier, cannibalisme inclus, et dont il donnera bien plus tard des analyses fort pertinentes. Sa rééducation est réussie, entre autre mais de façon essentielle, par le père Quesada. Une rencontre, une tuché.
Plus que le latin, le grec, l’hébreu et les sciences qu’il m’apprit, il eut du mal à m’inculquer leur valeur et leur nécessité (c’est d’un rapport au savoir, à son efficace qu’il s’agit ici). Pour lui, c’était comme des pincettes destinées à manipuler l’incandescence du sensible ; pour moi, fasciné par le pouvoir de la contingence, c’était comme de partir à la chasse dune bête féroce qui m’eut déjà dévoré. Et cependant il m’améliora. Cela lui pris des années, et ce qui soutint mes efforts ce fut plutôt mon amour pour sa patience et sa simplicité que celui du savoir. Par la suite, beaucoup plus tard, alors qu’il était mort depuis longtemps, je compris que s’il ne m’avait pas appris à lire et à écrire, le seul acte propre à justifier ma vie eut été hors de ma portée.
Il faut noter la dimension du temps, la persistance de l’apprentissage et des efforts, et bien sûr les qualités évoquées par le jeune mousse devenu sauvage, au sujet du maitre d’école et de vie. Mais évidemment tout n’est pas rose ! Mais l’intérêt du père pour son « protégé » est à la fois important et distant. Il écrit en effet  un bref traité qu’il intitula Récit d’un abandonné et dans lequel il racontait nos dialogues. Il écoute son silence, lui qui parlait peu. L’intérêt pour l’adulte délaissé au milieu des indiens se double c’est évident d’un intérêt pour un travail de réflexion et de connaissance. L’enfant sauvage, le Victor de l’Aveyron avant l’heure ! (Récupéré en 1800 par l’abbé Bonnaterre il est confié au Dr Jean-Marc Gaspard Itard en 1801. Cf les écrits du Dr, par Lucien Malson, Les Enfants sauvages, ed. 10/18, 1964).
Ecoutons encore le jeune mousse :  Mais je dois dire qu’à l’époque j’étais encore étourdi par les évènements et que mon respect pour le père était si grand que, tout intimidé, je n’osais pas lui signaler bien des choses essentielles que ses questions n’abordaient pas . Le mousse les développera lui-même largement bien plus tard, mais comme il est dit ci-dessus la rencontre lui permit cela, les dès était lancés ! Un autre fait semble important, bien que non souligné dans le livre, pour ce qui peut nous intéresser. Au cours d’un conversation avec des amis avec lesquels le père discutait souvent, l’ancien mousse l’entend  dire avec un sourire, et en secouant un peu la tête, que les Indiens étaient bien des fils d’Adam, putatifs sans doute mais fils quand même, ce qui signifiait pour lui qu’ils étaient des hommes. Ce qui est remarquable, et bien sûr établi, pour le père, d’après la rencontre avec le moins-jeune mousse. Nous sommes en 1515. La controverse de Valladolid a lieu en 1550 (2).
Il y a une patience de l’écoute, un intérêt, des silences et des paroles, réfléchies et de portée.
Bien. Ce qui m’a accroché ici est cette transmission – de quoi ? d’une envie de savoir ? – au delà, à coté ou au sein d’une éducation. En fait il s’agit, il le dit, de la valeur du savoir, et par conséquent – lire et écrire - de la valeur de ce qui fait acte propre à justifier (sa) vie. La circulation de la lettre dirons-nous. Aussi l’amour pour la patience et la simplicité de son maitre, mais qui ici joue un rôle de support, où l’on peut entendre le transfert. On lit ici aussi que ce transfert a pu également faire obstacle, dans sa fascination. Ainsi que l’énonçaient Freud et Lacan.
Dès la mort du Père le jeune homme s’en va vivre sa vie. Il faut noter que ce roman révèle une succession de ruptures ; abandons, rencontres et départs multiples.
Père est, pour moi, le nom le plus exact qu’on puisse lui donner, pour moi qui viens du néant et qui, par naissances successives, retourne peu à peu et sans trembler au lieu d’origine. Habilement Saer décrit cela au moment crucial : A peine la terre se fut-elle refermée sur lui que je rassemblai (c’est le mousse qui parle) les quelques effets que j’avais, montai à cheval et allai, pour un temps me perdre dans les villes. Il fera un apprentissage, difficile, de la vie, sans le Père mais avec ce qu’il lui a transmis. Par la suite il parle de sa propre histoire, il se sert de la lettre – il va écrire - sans pour autant vénérer sans cesse le Père. Il rencontre, il quitte sans vergogne, il décrit sa vie avec les indiens, analyse, donne ses impressions réfléchies sur le cannibalisme, de façon fort intéressante. Il y a un passage, voire une rupture, passage d’un point d’appui fondamental à une « navigation » – il s’agit d’un « ancien jeune mousse » - à la conduite de sa vie.
Alors faut-il une telle rencontre – tuche – pour instaurer une transmission ? Non bien sûr, cela peut s’effectuer plus spontanément, mais on pourrait considérer cet exemple non pas comme un modèle, surtout pas, ne nous laissons pas fasciner par la figure du Père, mais comme un mécanisme, une organisation… L’éducation, décrite ici, n’est pas seule. Ce qui se transmet déborde l’éducation.
Cependant, ici il ne s’agit pas de transmission de la psychanalyse ! Mais d’une ré-éducation, assortie d’un enseignement, et sans doute d’une transmission.
Le mot d’ « amélioration » est évoqué Et cependant il m’améliora. C’est aussi la demande, en général, des patients, sous une forme qui concerne plutôt la connaissance de soi-même, ou « être enfin heureux », qu’un symptôme soit défini ou pas.
Je passerai vite sur ces livres d’expérience (pseudo) chamanique des campus américains au cours des années 70. Il y est aussi question « d’amélioration ». Mais ici ce n’est pas une éducation mais une « déséducation », un enseignement qui vient rompre avec le quotidien pour faire accéder à un monde Autre, pour « aller vite ». Le monde pullasu, monde Autre des indiens Guajiro étudiés par l’anthropologue Michel Perrin, monde auquel le shaman accède par la drogue.
1972: Carlos Castaneda, L’Herbe du diable et la Petite Fumée : une voie yaqui de la connaissance, éd. le Soleil noir, (Première édition de poche : 10-18, 1977.)
1973 : Carlos Castaneda, Voir : les enseignements d'un sorcier yaqui, éd. Gallimard, coll. « Témoins ».
Le terme utilisé ici est celui d’initiation, puis de révélation, mais il y a aussi, comme dans le livre cité ci-dessus, ceux d’enseignement, évitant pédagogie et éducation, termes trop triviaux et si peu poétiques ! Le sorcier Yaqui Don Juan Matus, personnage emblématique des livres de Castaneda, lui révèle sa connaissance chamanique de l’Univers, reçue « d’une longue lignée d’indiens naguals ». Ces livres font référence à des changements d’états, sortes de metanoïa, et la question d’ingestion de drogues dans le second n’est pas absente loin de là. « L’homme de connaissance » en liens étroit avec l’Univers et les forces de la Nature, passe ainsi par l’enseignement d’un personnage extra-ordinaire, comme dans le premier livre cité, et par des états, des étapes où se mêlent efforts et bienêtre, tensions le plus souvent physiques et psychiques et délassement avec satisfaction. « Amélioration ». Don Juan Matos, personnage probablement fictif « inventé » par Castaneda, faisant de ses livres le succès de la jeunesse des années 70 avide de monde Autre. Castaneda, personnage fictif (?), blague adolescente des campus des Universités américaines, suggéré ainsi avec humour par Michel Perrin, ethnologue, spécialiste du chamanisme, étudiant en sciences physiques à ces dates là sur le campus de Berkeley (Californie).
Il est donc question d’un enseignement, et d’initiation par le biais de révélation, autre terme mythique et mystique. Que donne une révélation ? Un changement d’état. Est cela la transmission ? Transmettre est ce donner ? On donne un enseignement, mais est ce qu’on donne une transmission ? Cela paraît incongru ! Dans l’Enigme du don Maurice Godelier parle des choses qu’on donne, des choses qu’on vend, et de celles qu’il ne faut ni donner ni vendre, qu’il faut garder. Il parle des objets sacrés, y compris dans les sociétés laïques, en tant que points fixes, réalités soustraites (provisoirement mais durablement) aux échanges de dons ou aux échanges marchands. Il parle de ces choses refoulées, dont le refoulement est peut-être pour tous la condition d’une existence sociale.  Il y a donc distinction(3). Et lors d’un échange justement à l’ALI, Maurice Godelier avait fait part du fait que, dans une société exotique où il avait séjourné maintes fois le sorcier lui avait montré cet objet. Objet de rien comme je l’appellerai. Objet qui se garde, ne se donne pas, ne se vend pas, et sans doute se transmet en son ek-sistence.
*
Mais pour la psychanalyse ?... Lorsque Lacan fait sa proposition de 1967, qui instaure la procédure de la passe, afin qu’il sache, lui, il « fait confiance à la transmission »… « s’il y avait une transmission de la psychanalyse » ajoute-il dix ans plus tard (en 1978 (4)). Chaque psychanalyste doit ré inventer la psychanalyse ; la qualité du savoir en jeu ici fait obstacle à une organisation telle celle d’un savoir scientifique, encore plus à celle du savoir universitaire. Comme l’écrit Jean-Paul Hiltenbrand dans son texte pour la publication des journées de mai dernier à Clermont-Ferrand sur la transmission de la psychanalyse : Comme tel situé dans le discours psychanalytique il (ce savoir) impose sa radicalité, tout en étant un moment de rupture dans la parole et dans le discours. Il vient contrecarrer le sens organisé dans le dire du transmettre tout en entretenant le sens du malentendu. Où nous pouvons entendre ici le lapsus ou le mot d’esprit, le sens dans le non sens. Comment transmettre un lapsus ? En faire état oui, en enseigner le mécanisme oui. Mais comment en transmettre l’effet, l’effet de surprise avec son plaisir, effet qui reste en grande partie contextuel. Cet effet d’ouverture fermeture qui jaillit un instant et saisit.
Lacan dit être allé plus loin que cet impossible du fait de la réinvention « forcée » (il insiste sur ce terme) de la psychanalyse, plus loin avec ses écritures. C’est un pas, celui de Lacan.
Mais c’est à la fin de son intervention, et dans la continuité de celle-ci, qu’il tente de donner barre à cet impossible. Cette barre est le signifiant mais pas seulement. Il fait référence au sexuel, au rapport sexuel, et au sinthome (Juillet 1978. Le moment de conclure 1977-1978 ; La topologie et le temps 1978-1979). Le non rapport sexuel de Lacan est, plus précisément, le sexuel freudien. « Le rapport sexuel est intersinthomatique. » dit-il. Le signifiant est aussi de l’ordre sinthomatique, c’est pour cela qu’il opère (c’était la question de Lacan juste avant dans le texte : pourquoi le signifiant opère-t-il dans les cures des névroses ?). Le sexuel, le signifiant, le sinthome.
Je prendrai le sinthome ici comme l’invention. C’est d’ailleurs à mon avis une superbe invention, élaborée par Lacan de diverses et fort savantes façons – façonnées par lui et les autres avant lui –c’est aussi une reprise d’un terme ancien, et qui, fait remarquer Lacan, fait disparaitre la chute du symptome et évoque la sainteté. Faire du nouveau avec de l’ancien, inventer sur des bases jetées… C’est aussi peut-être la question voire le destin du quatrième rond  du nœud ! En tout cas Lacan le présente aussi, ce quatrième, comme « savoir-faire », celui de Joyce par exemple, et il parle de la psychanalyse comme sinthome. Nous retrouvons bien l’invention à refaire au cas par cas, de l’analysant et de l’analyste, différemment. Différemment car l’analyste trouvera son style (il s’agit encore d’écriture !) s’il en a.
Et l’on comprend mieux la question finale de Lacan à propos de la transmission de la psychanalyse : Comment donc communiquer le virus de ce sinthome sous la forme du signifiant ? En effet le signifiant, évanescence et non identique à lui-même, ne peut tel le mot d’esprit ou le lapsus, transmettre l’invention, sauf à être signifiant c’est à dire à passer à un autre, avec cette question du sens et du non sens, de l’inconscient, de son ek-sistence.
La place du sexuel se fait savoir dans l’inconscient, le transfert en réalisant la mise en acte de la réalité selon le mot de Lacan.
Et je reviens là à la place que j’évoquais avec Jean Bergès au début. Place de ce passage.
Dans la leçon du 23 avril 1958, Les formations de l’inconscient, Lacan parle du signifiant, il est ce qui passe, de l’un à l’autre constituant une chaine dont il dit qu’il ne s’agit même pas d’une articulation mais de passage. Passage qui est « un au delà » - trans - de chacun des éléments. Il y a la chaine signifiante, mais aussi un effacement, une annulation dit-il plus loin du signifiant. Et il y a  ce qui reste , et  ce qui reste, c’est la place où l’on a effacé, et c’est bien cette place qui soutient la transmission, qui est quelque chose d’essentiel grâce à quoi ce qui succède dans le passage prend consistance de (loi) (ou de voix(5)).. Quoi qu’il en soit Lacan insiste sur cette place, place de la transmission. Il s’agit ici d’un point de vue localisé ; il concerne le signifiant et la chaine signifiante. Cependant je pense qu’il n’est pas injuste de l’étendre à la psychanalyse. Et je dirai que dans la transmission c’est cette place que nous avons à soutenir, non pas à incarner mais à soutenir. Ça passe (à entendre dans ses différents sens…). Soutenir ce passage d’un signifiant à l’autre, et le lieu de ce qui en reste, pour reprendre les mots de Lacan. Cet entre deux signifiants où tombent le sujet S et d’une autre façon près du corps l’objet.
Passer, laisser passer les signifiants est ce que Lacan a fait, dans ses séminaires, pour « communiquer ce virus », il le dit en conclusions de ce Congrès. Signifiants qui touchent au réel, réel du sexuel.
D’une autre façon, dans sa conclusion des journées à Clermont-Ferrand, lesquelles se tenaient dans la Chapelle des Cordeliers, Charles Melman quand à lui n’évoque pas forcément le rond quatrième. Je donne juste une ligne de ces précieux propos rapidement et justement retranscrits par Solveig Bush et en attente de publication :
Donc ce qu’il (Lacan) nous transmet c’est la corde, faire que nous tenions la corde et en tant qu’elle est tressée, réelle, symbolique et imaginaire, et que c’est ce à quoi nous pouvons nous tenir.
Je n’en dis pas plus.
*

La question de la mise pratique, de la mise en acte, des savoir-faire n’est pas pour autant réglée, notamment dans le monde d’aujourd’hui. Le fut il auparavant… ? Cf. l’Histoire de l’extension du domaine de la psychanalyse du temps de Freud…
Aujourd’hui ? Il y a la cure, psychanalytique, et il y a le « hors de la cure ». Intension et extension. Il y a l’enseignement, et il y a la transmission. Il y a le discours psychanalytique, mais fonctionnent aussi les autres discours, en tournant d’un quart de tour (dans le sens des aiguilles d’une montre).
Le long de ce parcours la question du transfert semble posée. En tout cas je la prends pour aujourd’hui. Elle fait parti de la technique psychanalytique, celle de Freud, que nous étudions pour le séminaire d’hiver. Un des écrits, daté de 1912, s’intitule La dynamique du transfert (Paru d’abord dans Zentralblatt für Psychoanalyse). Je ne ferai que pointer ce qui m’apparaît dans la clinique, tout aussi bien dans la psychopathologie quotidienne, et qui peut me semble-t-il concerner les interrogations ici, et par exemple au Brésil. Ne serait ce que dans le titre de son séminaire sur le transfert, Lacan pointe la « disparité subjective »(6). C’est une remise en question de l’intersubjectivité. Cette distinction des places est aujourd’hui difficile à faire valoir, d’une manière certes phénoménologique mais sous tendu par une imprégnation d’un égalitarisme qui serait « naturel » ou prôné comme « logiquement » exigible. Une vision assez simpliste de la réalité…
En effet certains entretiens tout du moins au début s’effectuent dans un cadre de « parité » si ce n’est de fraternité, de « tous comme moi », et tout à la fois de demande impérieuse, tout aussi exigible, d’une réponse qui tiendrait, plus que du sujet supposé savoir, d’un sujet supposé pouvoir – terme que j’ai utilisé pour les toxicomanes et leur « successeurs » névrosés, l’empruntant à Jean Clavreul qui l’avançait au sujet de la demande des pervers. Un travail d’élaboration court-circuité – aller vite, « avancer », éviter l’effort. L’analyste doit comprendre cette exigence, cette attente, et parfois est sommé d’y répondre. Sa place de différence et celle de « non réponse », soutenue par le désir de l’analyste, sont alors perçues comme persécutrices, et insupportées. Cette place de pseudo convivialité mais avec quelqu’un – professionnel ?... – qui a le pouvoir attendu d’aider et de porter à connaissance résolutive conduirait à une oscillation – de par l’insatisfaction sans cesse des réponses et la déception, qui peuvent « tourner » rapidement aujourd’hui au passage à l’acte - si l’analyste s’y laissait prendre. C’est la question de la frustration, inhérente à la demande. La réponse, la bonne réponse, immédiate et efficace est exigée et quasi exigible aujourd’hui. Ne pas s’en préoccuper est également perçu comme une « violence ». Si la « disparité subjective » reste en toile de fond, elle est recouverte par des réactions de prestance moïque et une certaine intolérance à l’expression – fut ce le silence – de la différence, est alors perçue comme agressivité.
Sans doute les caractéristiques, et de l’Histoire, de l’époque, et de la géographie des lieux d’exercice et d’enseignement, de transmission, sont elles riches de variété et d’invention à entendre et à mettre à la pratique et aux débats.
Notes :
(1)Par exemple : « Se faire mettre » (ou Maître), une référence à la fidélité, au suivi, à la bêtise sans inventivité, ce qui donne lieu aux procès en hérésie pour manque de suivi absolu…
(2)La controverse de Valladolid est un débat qui opposa essentiellement le dominicain Bartolomé de Las Casas et le théologien Juan Ginés de Sepúlveda en deux séances d'un mois chacune (l'une en 1550 et l'autre en 1551) au collège San Gregorio de Valladolid, mais principalement par échanges épistolaires. Ce débat réunissait théologiens, juristes et administrateurs du royaume, afin que, selon le souhait de Charles Quint, il se traite et parle de la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, suspendues par lui, pour qu'elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience 1.
La question était de savoir si les Espagnols pouvaient coloniser le Nouveau Monde et dominer les indigènes, les Amérindiens, par droit de conquête, avec la justification morale pouvant permettre de mettre fin à des modes de vie observés dans les civilisations précolombiennes, notamment la pratique institutionnelle du sacrifice humain, ou si les sociétés amérindiennes étaient légitimes malgré de tels éléments et que seul le bon exemple devait être promu via une colonisation - émigration.
Ce débat eut lieu sous le pontificat du pape Jules III. (wikipedia).
Cf aussi un film Arte KobaFilm video, réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe sur un scenario original de Jean-Claude Carrière, avec Jean Carmet, Jean-Pierre Marielle et Jean-Louis Trintignant (1991).
(3)Nous ferons référence ici au livre de Jean-Louis HENRION La cause du désir ; l’agalma de Platon à Lacan (ed. Point Hors ligne ; 1993).Dans le chapitre II Platon et l’agalma l’auteur précise le champ sémantique mythique de cet objet de valeur qui est avant tout magico religieux. Il pose ce passage du muthos au logos, la reprise de cet objet dans le champ philosophique. A l’époque de Platon écrit-il, cet objet « signe et instrument de l’alliance » est situé à l’intersection du religieux et de la statuaire. La caractéristique de cette statue est d’être habitée par le dieu, elle symbolise la présence du divin. Sa circulation s’inscrit dans le cadre de l’échange entre les hommes et les dieux. Elle est symbole de l’investiture royale et la garder ne s’effectue que si le détenteur renonce justement à la posséder car elle est insigne divin que l’homme ne saurait s’octroyer sans encourir la force divine. … (ainsi) un don ne désigne pas un propriétaire mais quelqu’un qui est obligé par ce don (peut-être ici justement ne s’agit-il pas de don mais de sacré selon M. Godelier, de ce qui ne se donne pas mais se transmet. JL C). La force de l’objet écrit Henrion, sceptre ou talisman, ne s’épuise pas dans sa valeur monétaire et ne saurait se confondre avec sa valeur humaine, marchande, esthétique, il y faut la marque du divin. Ceci nous intéresse bien sûr.
(4)Conclusions du IXème Congrès de l’Ecole freudienne à Paris, qui s’est tenu du 6 au 9 juillet 1978 à la Maison de la Chimie ; Journées dont le thème était la Transmission.
(5)Ce dernier terme est sujet à caution. Il peut s’agir aussi, dans les discussions que nous avons eu Jean-Paul Beaumont et moi, avec les vérifications de JPB dans différentes versions, de (voix), ou de (loi).
(6)Le transfert dans sa disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions techniques.

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