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Association lacanienne internationale


Que pouvons-nous encore transmettre ?

 Conférence de Roland Chemama prononcée le 4 novembre 2015 dans le cadre du cycle de conférences-débats du Cartel Franco-brésilien de psychanalyse sur le thème : Transmission et invention


Le jeudi 3 septembre, jour où j’ai commencé à penser, assez à l’avance, à ce que j’avais envie de vous dire, on trouvait dans le journal Le monde, au milieu d’un dossier consacré aux réfugiés, un texte écrit par l’essayiste Guy Sorman, dont je voudrais partir aujourd’hui. Guy Sorman y évoquait les millions de réfugiés qui, entre 1933 et 1940, fuyant le nazisme, se sont heurtés à des frontières fermées. Il évoquait ainsi Nathan, un juif allemand à qui on avait refusé un visa pour les États Unis, puis un autre visa pour l’Espagne, et qui s’était retrouvé finalement en France. La France ne l’avait pas vraiment accueilli mais ne l’avait pas refoulé non plus. Quelques années plus tard il s’était engagé dans la résistance.

 

Je passerai rapidement sur l’histoire de la famille de Nathan (dix frères et sœurs morts en camp de concentration). Après en avoir parlé Guy Sorman évoque les réfugiés d’aujourd’hui, ceux de Syrie, d’Irak, d’Érythrée, les Ali, Ahmed ou Latifa qui sont refoulés aux frontières de l’Europe, avec les arguments économiques que l’on sait, l’idée qu’il serait impossible, d’un point de vue économique, de les intégrer. Guy Sorman évoque ceux qui prennent le risque de mourir, en mer par exemple, « parce qu’ils savent que l’alternative c’est d’être gazé, mitraillé, bombardé, affamé ». Leur situation ne lui paraît guère différente des réfugiés des années 30. Ahmed, conclut-il, c’est aujourd’hui mon frère, ou Latifa ma sœur. « Car Nathan (c’est la dernière phrase de son texte), car Nathan, voyez-vous, était mon père. »

En quoi est-ce que la référence à ce petit article, publié en page débats dans Le Monde, et juste avant qu’il y ait un certain nombre d’initiatives concrètes pour aider les réfugiés, peut-elle constituer une introduction à la conférence que je vous propose ce soir, et qui elle-même est destinée à introduire le thème transmission et invention ? Il ne faut sans doute pas s’arrêter, même si c’est important, à ce qui s’inscrit de plus particulier pour un sujet dans une expérience telle que celle de Guy Sorman. Il est clair que d’être le fils de Nathan n’est pas pour rien dans ce qui lui a été transmis, à savoir un refus radical de certains effets de la logique néo-libérale, cette logique purement comptable dans l’accueil ou le rejet des réfugiés. Mais sans passer par une telle expérience, beaucoup de gens partagent les valeurs de Guy Sorman. Ils sont soucieux, non de la transmission des richesses dans une Europe relativement protégée, mais d’un certain nombre de valeurs d’ouverture à l’Autre. Et bien sûr, si nous parlons aujourd’hui de transmission, c’est d’abord de la transmission de ces valeurs que nous allons parler, plutôt que de la transmission de l’héritage purement matériel.

C’est en tout cas de cela que je pars, et je vais tout de suite tenter d’être plus précis. J’ai fait allusion il y a un instant au néo-libéralisme. Cela n’aurait pas été équivalent de parler simplement, par exemple, de capitalisme. Vous connaissez tous l’ouvrage de Max Weber qui s’appelle L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Il peut bien sûr y avoir, en tout cas il y a pu y avoir dans l’histoire, coexistence entre l’accumulation du capital et une certaine éthique, quoi qu’on puisse penser par ailleurs de celle-ci. Ce qui retient en revanche l’attention des psychanalystes aujourd’hui, comme de beaucoup d’autres d’ailleurs, c’est que devant des questions comme celle des réfugiés, mais pas seulement bien sûr devant cette question, beaucoup de gens se trouvent aujourd’hui désorientés, beaucoup de gens s’en désintéressent ou alors y réagissent seulement affectivement, comme si un certain nombre de valeurs essentielles ne leur avaient pas été transmises. Et cette absence de transmission, dont il faudrait mesurer l’importance, constitue un point de départ pour nous, puisque évidemment le sujet dont la psychanalyse s’occupe, il est essentiel de savoir ce dont il a pu hériter, notamment en ce qui concerne les valeurs.

Je commencerai par me référer à notre argument. La modernité, y disons nous, a eu des effets qui interrogent les psychanalystes. On peut penser notamment à la recherche d’une jouissance directe et sans limite, ainsi qu’au déclin des formes traditionnelles de l’autorité. Ces mutations impliquent-elles aussi que le sujet contemporain se révèle désarrimé, hors de toute transmission ? Vous voyez en tout cas que nous lions la question de ce qui peut se transmettre aux mutations du discours social.

Aujourd’hui je pars ainsi de la transmission des valeurs, et je vais d’abord la relier avec la question du déclin des formes traditionnelles de l’autorité. Il faut bien dire en effet, au point où nous en sommes, que l’idée que les hommes seraient fondamentalement attachés à certaines valeurs ne va pas de soi pour le psychanalyste. Notre pratique ne nous montre pas vraiment cela, et l’on peut rappeler que Freud, déjà, ne décrit pas un sujet humain respectant certaines valeurs, morales notamment, mais un sujet préoccupé avant tout de se servir d’autrui pour assurer sa jouissance propre. « L’homme est tenté, dit Freud dans Malaise dans la civilisation, de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer ». Ce texte date de 1929… mais les choses ont-elles vraiment changé depuis ? C’est loin d’être sûr…

Mais avançons un peu. Si on prend les choses ainsi la question de la transmission de ce qui est le plus essentiel, et pourquoi pas donc la transmission de quelques valeurs, il faudrait la prendre à l’envers. Il faudrait partir de ce qui s’y oppose, à savoir ces tendances agressives de l’être humain, ou si vous préférez ces tendances à jouir du prochain sans limites. Et il faudrait se demander ce qui peut, précisément, faire limite, et qui pourrait alors permettre de transmettre certaines valeurs.

Vous savez sans doute, et je vais donc là dessus aller vite, que ce qui fait limite, les analystes l’on longtemps situé dans l’intervention du Père. Non pas sans doute l’intervention du père tel qu’il existe dans la réalité familiale empirique, parce que les pères de la réalité sont… ce qu’ils sont. Ce qui fait limite nous le situons dans une loi dont les analystes ont dit longtemps qu’elle est formulée au « Nom du Père », s’il est vrai que dans le rapport premier à la mère l’enfant peut s’estimer en droit de ne viser que sa jouissance. Le nom du père vient donc ici limiter la jouissance, séparer l’enfant de la mère, et donc permettre le désir, à commencer par le désir sexuel.

Or c’est à partir de là qu’il faut aussi rappeler, très vite également, que le nom-du-père semble historiquement devenir défaillant, pour des raisons sur lesquelles je ne vais pas m’attarder, mais qu’au fond chacun connaît, puisque le nom-du-père suppose que le discours puisse être référé à une place d’exception, et que celle-ci n’est plus trop reconnue aujourd’hui.

Mais nous en arrivons alors à ce qu’il y a d’essentiel dans notre problème. Est-ce que ce qui, ici, semble en déclin va rendre la transmission impossible ? Je ne le crois pas pour diverses raisons.

Tout d’abord devons nous continuer à répéter, sans nuance aucune, qu’il y a déclin du Nom du Père, ou du Père symbolique, ou de ce qui peut le représenter, disons déclin de l’ensemble des formes reconnues de l’autorité ? Il me semble qu’il faut être nuancé. Il y a bien sûr une mutation des formes d’organisation sociales, qui dans nos sociétés sont moins patriarcales, mais est-ce que cela fait disparaître la loi symbolique qui était liée au Nom du Père ? Certes lorsqu’un père, ou un homme politique, ou aussi bien un enseignant, ou qui que ce soit d’autre qui estime avoir une autorité légitime essaye de la faire reconnaître, il perçoit bien souvent, aujourd’hui, que cette autorité ne va pas de soi. Et il s’entendra dire, par exemple, qu’il n’est fondé en rien à jouer les petits chefs.

Mais il y a alors un paradoxe. C’est que le sujet contemporain, qui commence si souvent par récuser toute autorité, fait néanmoins assez souvent une sorte d’appel au père, ou à un substitut du père. Je vous renverrai là dessus à un livre qui m’a beaucoup intéressé lorsque je l’ai lu il y a un an, un livre du psychanalyste italien Massimo Cavalcanti, publié chez Erès, et dont le titre est : Ce qui reste du père.

Ce que j’ai voulu trouver dans ce livre c’est un autre rapport au père, qui me semble-t-il se développe aujourd’hui , un rapport qui permettrait de se passer, par exemple, du lien de la question du Père à celle d’un ordre immuable, qui a quelque chose de religieux. Ce pourrait être alors un rapport au père qui tiendrait compte de la réalité du discours contemporain. Il s’agirait non pas de penser le rapport actuel au père à partir d’un déficit supposé à l’époque hypermoderne, mais comme une forme à comprendre par elle même.

Je ne vais pas résumer le livre de Cavalcanti. Je vous conseillerai de le lire, d’autant plus qu’il a une écriture assez ouverte, et qu’il s’appuie sur des exemples concrets tirés de la littérature ou du cinéma. L’avant dernier de ces exemples, c’est Million Dollar Baby, de Clint Eastwood. L’héroïne de ce film, qui est boxeuse, a rompu tout lien avec son père naturel, mais elle choisit un entraîneur avec qui elle va rétablir une sorte de lien filial.

Ce lien entre « père et fille », cependant, outre que ce n’est pas un lien biologique, a plusieurs particularités intéressantes. D’abord il est dégagé de tout stéréotype. Ensuite il constitue un acte singulier, d’autant plus singularisé que cet entraîneur n’entraîne généralement pas les filles. Enfin c’est une sorte d’adoption à l’envers. Une jeune femme adoptant celui qui va lui tenir lieu de père. Eh bien je dirai qu’un père, géniteur ou non, transmet aujourd’hui d’autant mieux savoir-faire ou valeurs, qu’il le fait au bon moment, au moment où une demande lui est adressée, ce qui est plus fréquent qu’on ne pense.

Et puis je vous dirai qu’ayant lu ce livre, j’ai un peu mieux compris ce que moi-même je cherchais, sans doute, au début de mon dernier livre, écrit quelques années avant. Ce livre, c’est La psychanalyse comme éthique. Je faisais en effet référence, dans les premières pages de ce livre, à une nouvelle de Magali Duru qui évoque la personnalité d’un riche médecin nîmois. Ce médecin avait organisé à l’avance le destin de son fils, pour qui il avait acheté un hôtel particulier, afin que celui-ci y installe une clinique. Cela aurait constitué, sans aucun doute, une transmission de type patriarcal. Mais le fils, qui dans la nouvelle a seulement 18 ans, qui commence seulement des études de médecine, n’est même pas sûr de vouloir suivre cette voie. Et dans la nouvelle on sent qu’il est plutôt soucieux de vouloir dialoguer avec son père quant à son avenir. Vous verrez en lisant La psychanalyse comme éthique, à défaut de la nouvelle de Magali Duru, à quel drame peut conduire une certaine surdité du père.

Vous voyez alors que je suis assez loin, une fois que j’ai dit ceci, d’un père situé en référence avec une loi qui fait limite, ou si vous préférez castration. Mais pour ceux qui tiennent à aborder ces questions avec la certitude d’un éclairage lacanien, je rappellerai que Lacan, précisément, n’en resta pas à l’idée d’un Père symbolique représentant de la loi. Dans des séminaires comme RSI ou Le Sinthome, on peut relever, tout d’abord un texte où Lacan prend les choses un peu à l’envers de ce qui fut jusqu’ici sa démarche.

« Un père dit-il le 21 janvier 75, n’a droit au respect, sinon à l’amour, que si le dit, le dit amour, le dit respect, est, vous n’allez pas en croire vos oreilles, père-versement orienté, c’est à dire fait d’une femme, objet a qui cause son désir ». Cela, déjà, il me semble que ça va dans le sens de ce que je suis en train d’interroger. À quelle condition un père peut-il avoir droit au respect ? À quelle condition, au fond, peut-il valoir comme père ?

Sans doute n’est-il pas indispensable, ici, de trop développer la première partie de la réponse. Il faut qu’il fasse d’une femme un objet a, au sens d’objet cause de son désir. Mais un peu plus loin dans le texte Lacan y adjoint le fait que de ces enfants, ce père doit prendre un « soin paternel ». Vous voyez qu’on ne se trouve pas forcément dans un autoritarisme patriarcal. Mais ce n’est pas tout. Durant ces années là Lacan parla du père comme père qui nomme, et qui par là noue, pour l’être humain ,Réel Symbolique et Imaginaire

Cela, comme la loi formulée au nom du père, reste bien sûr en relation avec la dimension du désir, et donc du désir sexuel. Mais ça prend cette question de façon plus radicale. Parce que le sexuel, chez l’homme, Lacan le dit ainsi dans ces années là, ne repose pas sur une harmonie préétablie entre les sexes. C’est ça qui lui fait dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel. La question sera dès lors de savoir s’il n’y aurait pas quelque chose qui puisse faire suppléance à cette absence de rapport sexuel. Et le père vaudra précisément comme suppléance. Mais je dirai alors que ça va très loin, et que cela permet précisément de penser la clinique contemporaine, s’il est vrai que celle-ci renvoie à une sorte d’inquiétude du sujet qui n’est pas seulement celle du désir sexuel, mais celle de l’identité elle-même.

Eh bien il me semble que pour penser une transmission dans un monde humain, c’est de cela qu’il faut partir : de ce qui peut faire suppléance, une suppléance qui permet que quelque chose tienne, au lieu de se désagréger.

Mais c’est alors que je vais tenter de faire un pas de plus. Est-ce que cette fonction, qui n’est plus celle de la limite, mais celle du nouage, d’un nouage par une suppléance, ne peut se faire qu’avec la suppléance–père ? Ou est ce qu’on n’a pas à reconnaître que d’autres termes pourraient suppléer à cette suppléance là. C’est là dessus que j’en viens à un point particulier de mon argumentation, que je vais à présent orienter sur l’idée d’une transmission par les mères, parce qu’il me semble qu’empiriquement on constate, dans différentes sociétés, l’importance croissante de cette transmission. Mais il ne faut pas en rester, bien sûr, à ces généralités. On ne pourrait se contenter de dire qu’à l’ancien patriarcat se substitue une sorte de matriarcat.

Certains savent en revanche, ici, que Charles Melman, lors de plusieurs voyages qu’il fit aux Antilles, dialogua avec nos collègues qui y travaillent, ainsi qu’avec d’autres intellectuels,sur la transmission qu’on rencontre en Martinique ou en Guadeloupe. Une transmission spécifique, à ceci près que Melman pense qu’on retrouve la même dans de nombreuses zones du bassin méditerranéen.

Qu’a–t-on retenu de ce qu’il dit ? Il oppose, à la transmission qui se fait par castration, celle dont j’ai parlé au début, une transmission par donation. Là où une certaine carence du père majore la dépendance de l’enfant à la mère, se met en place une dépendance sans terme tiers. Et bien entendu - je ne le développerai pas trop - cette transmission pose des problèmes spécifiques, parce que l’enfant se détache assez difficilement, et parce qu’il est assez aisément pris dans une jouissance de l’immédiat.

Il y a à cet égard un fragment de cette analyse qui est peut-être plus particulièrement intéressant, celui où Melman montre que ce qui fait défaut c’est la dimension de l’ordinal, dimension présente quand un père transmet à son fils ce qu’il reconnaît avoir reçu de son père, mais qu’on ne relèverait pas ici, parce qu’on serait davantage dans l’ordre du face à face.

Il faut aussi noter que si on lit le petit livre qui s’appelle Lacan aux Antilles. Entretiens psychanalytiques de Charles Melman à Fort de France, ce livre différencie les conséquences que tout cela peut avoir sur les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Les garçons, particulièrement investis par les mères, peuvent y trouver un accès à une certaine virilité. Mais celle ci est fétichisée. Elle oriente vers un idéal par rapport à quoi le sujet sera toujours en défaut. Pour la fille en revanche l’absence d’ordinal, le face à face avec la mère les met toutes deux dans une rivalité exclusive (ou toi ou moi), avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer, par exemple sur la vie amoureuse de la fille, qui se trouve souvent assez entravée.

Alors est-ce que tout ça veut dire que nous allons prendre cette question d’une transmission par les mères dans la dimension, je dirai, du déficitaire. Très souvent lorsque les analystes parlent de notre monde contemporain la question en vient très vite à être posée. Est-ce que ce dont ils parlent doit être pensé comme un déficit par rapport à des formes antérieures, ou des formes qu’on relève ailleurs dans le monde ? Je ne pense pas qu’il faille en rester à ce type d’approche, et cela pour plusieurs raisons.

La première c’est que tous les déficits ne vont pas dans le même sens, et que insister sur certains d’entre eux cela risque d’en faire oublier d’autres. Depuis quelques années je m’intéresse un peu plus à une clinique comme celle de Winnicott, Winnicott qui sut si bien aborder une clinique particulière, celle de sujets souffrants de fortes angoisses liées à la survie et à l’identité. C’est une clinique des dépressions profondes et de la crainte de l’effondrement, qui me semble-t-il est liée à quelque chose qui n’a pas fonctionné au niveau de ce que donne une mère, ce don ne se confondant bien sûr avec aucun des objets particuliers dont elle peut pourtant avoir gratifié l’enfant, mais qu’il n’est pas non plus possible de résorber dans l’idée d’une référence nécessaire au nom-du-père. Et c’est ainsi une certaine clinique qui donne idée d’une certaine fonction essentielle du côté de la mère.

La seconde raison pour ne pas en rester à une approche par l’idée de déficit, raison plus essentielle, et qui ne va pas exactement dans le même sens que la première raison, c’est que l’on n’est guère avancé lorsque l’on analyse une situation quelconque à partir de l’idée que quelque chose lui manque. Ne vaut-il pas mieux voir ce qui y fonctionne ? C’est un peu cela que j’ai dit un peu plus haut en parlant du père, le père d’aujourd’hui auquel l’enfant, souvent, fait appel.

Eh bien quels sont donc les différentes formes de fonctionnement du rapport à la mère ? En quoi nous apprennent-elles quelque chose sur la transmission ? Je pense que ces questions méritent d’être posées. Et alors, ce sera précisément ma troisième raison pour ne pas en rester à une analyse centrée sur un déficit, on voit bien que dans le détail les choses doivent être nuancées. Et par exemple que Melman, après avoir développé, aux Antilles, son idée d’une absence d’ordinal, se voyant interpellé sur le statut de la grand-mère maternelle aux Antilles, reconnaît qu’il peut y avoir là quelque chose qui fait tenir ensemble trois générations. Trois générations distinguées en tant que telles, liées ensemble, et donc organisées par un ordinal. Et il me semble, même si ce n’est abordé qu’en passant, que ça change tout.

Mais enfin je n’interviens pas ici dans le cadre d’un cartel centré sur ce qui se passe aux Antilles. Je le fais dans une conférence organisée par le cartel franco-brésilien. Et je vais essayer de vous dire quelque chose à partir de là, même si, comme bien souvent, sur le Brésil je m’avance de façon prudente, en interrogeant plutôt mes collègues brésiliens. Je suis donc suspendu à ce qu’ils pourront me renvoyer.

En ce qui concerne la forme particulière qu’a pu prendre la transmission au Brésil, je dois dire que j’avais tout de suite apprécié une conférence faite ici même par Tarlei de Aragão, il y a très longtemps. À partir de cette conférence L. Tarlei de Aragao avait d’ailleurs écrit un article que nous avions publié, en octobre 1990, dans Le discours psychanalytique. Ça s’appelait « Mère noire, tristesse blanche ». Eh bien cet auteur, qui est depuis décédé, qui était sociologue et anthropologue, expliquait de façon très claire comment les enfants des maîtres blancs, dans la société brésilienne, avaient été élevés par des nourrices noires, les femmes esclaves ou plus tard leurs descendantes, et comment pour les jeunes garçons cela les mettait dans la proximité physique de femmes qui jouaient le rôle de mères, tout en n’étant pas interdites. D’où plus tard un rapport particulier à la jouissance, qui doit toujours être disponible, et également, de façon à peine paradoxale, une sorte de mélancolie de nombreux hommes brésiliens.

Alors j’ai repensé à tout cela lorsque j’ai vu, récemment, un film de Anna Muylaert avec Regina Casé , Michel Joelsas, et Camila Mardila. Son titre, en France a été traduit par Une seconde mère, ce qui est intéressant parce que ça intègre un ordinal. En portugais le titre est : Que horas ela volta ? À quelle heure elle (la mère) revient ? Parce qu’il s’agit d’une femme moderne, Barbara, star de télévision et donc très occupée, qui a confié à une employée de maison, Val, une femme métisse, le soin de s’occuper de la maison, ce qu’elle fait avec sérieux et efficacité, mais aussi de veiller sur son fils Fabinho. Et on retrouvera bien dans le film de quelle façon ce garçon, après avoir du demander pendant des années à quelle heure allait revenir sa mère, est entré dans une relation de proximité avec Val qui n’est sans doute pas pour rien dans le fait qu’il manque un peu d’énergie pour agir, préférant se réfugier dans les bras de cette femme qui le couve.

Là donc on n’est pas très loin de ce que décrit Tarlei de Aragão, mais le film raconte en fait tout autre chose. Val a une fille, Jessica, qu’elle n’a pas pu élever du fait même qu’elle était entièrement absorbée par son service chez Barbara et Carlos, le compagnon de Barbara. C’est donc une fille qu’elle n’a presque pas vue durant son enfance et son adolescence, et qui vient un jour la rejoindre à Sao Paulo pour finir de préparer un examen d’entrée dans une école d’architecture. Il faut voir comment Jessica va déranger l’ordre social qui sépare bourgeois et domestiques, mais en ce qui me concerne j’accorde plus de place à deux choses.

Jessica a elle-même été élevée par une mère de substitution, dans la région d’origine de Val. C’est apparemment une amie de la famille, même si on a du mal, en voyant le film, à savoir qui est exactement cette personne. Quoi qu’il en soit la personne qui l’a élevée, la personne qui a, disons, suppléé à la mère, lui a transmis, dans une configuration qui n’est pas celle de la famille conjugale, une assurance et une volonté de réussir sans commune mesure avec celle de Fabinho.

Je relèverai ensuite que dans le film l’esprit d’indépendance de Jessica va se transmettre à sa propre mère. Ici c’est donc la fille qui transmet à sa mère, et qui lui permet de sortir de la répétition de la soumission, au point que Val va quitter ses employeurs afin de s’occuper du fils que Jessica a eu, et de permettre ainsi à celle-ci de faire vraiment ses études d’architecture.

J’espère alors que vous suivez tout cela, et que vous devinez sur quoi je débouche. Ici comme dans d’autres cas - et je vous avais d’abord parlé des Antilles- un ordinal peut se structurer dans un monde de transmission féminine, étant entendu que dans le film la dimension paternelle est inexistante en ce qui concerne Fabinho et Jessica, et qu’on ne l’évoque pas non plus à propos de l’enfant qui va naître.

À juste raison Roneide avait proposé qu’au terme de transmission on ajoute, dans le titre du cycle, le terme d’invention. Peut-être pourrait on dire que nous n’avons pas alors à déplorer le déclin des pères, ou des noms-du-père, mais à prendre la mesure de ce que cette mutation appelle pour nous, du côté d’une nécessaire invention.

Et alors un tout dernier point. Évidemment la question de la transmission je l’ai posée en tant qu’analyste. Mais on pourrait alors demander : Ne peut-on retourner la question ? Qu’en est-il de la transmission chez les analystes ? Qu’appelons nous transmission quant il s’agit d’analyse ? Eh bien un parallèle est possible à partir de la question du père.

Si un père transmet mieux en étant attentif à la demande de ceux auxquels il transmet, un analyste transmet sans doute mieux lorsqu’il part des la questions… de ceux qui cherchent auprès de lui une formation. Mais bien sûr il ne faudrait pas en rester là. Il faudrait dire que la transmission, dans la psychanalyse, ne se confond ni avec l’analyse personnelle de l’analyste, analyse pourtant nécessaire, ni avec un enseignement théorique. Elle fonctionne lorsqu’elle permet à celui qui devient analyste de se situer, en tant que sujet, par rapport à la place qu’il est tenu d’occuper

Elle fonctionne lorsqu’elle lui permet de repérer un peu mieux où il en est de son désir d’analyste. En somme ici un peu plus clairement qu’ailleurs peut être, ce qui compte, dans une transmission, c’est le désir qu’elle peut faire surgir. Lors de récentes journées, à Clermont-Ferrand j’avais essayé de le montrer à partir de mon propre trajet, en privilégiant des moments où je m’étais trouvé interrogé sur mon désir d’analyste, moments certainement plus importants que les moments d’enseignement, quelle qu’ait pu être la valeur de ces derniers.

Voilà donc pour cet exposé, que j’ai conçu comme une simple introduction à notre cycle.

 

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