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Association lacanienne internationale


Questions sur l’« homme cordial » et l’éthique de l’analyste

À l’occasion d’une conférence donnée à Paris dans le cadre du cycle organisé par le Cartel franco-brésilien de psychanalyse sur la situation de la psychanalyse en France et au Brésil aujourd’hui, notre ami Robson Pereira, psychanalyste à Porto Alegre, est revenu sur un livre dont nous avions déjà eu l’occasion de parler à la Maison d’Amérique Latine, l’ouvrage classique de Sérgio Buarque de Holanda, Racines du Brésil. En effet en 2016 ce livre (dans son édition en portugais) aura 80 ans et Robson Pereira pouvait légitimement se demander “si malgré la rapidité des transformations, ce texte reste une contribution à la pratique des psychanalystes brésiliens et français ou s’il n’est qu’une élaboration pour le Brésil post-agraire ? »

 

Je voudrais moi-même prolonger cette question parce que, depuis quinze ans, la description que Sérgio Buarque de Holanda fait du Brésilien à travers la notion d’ « homme cordial » me paraît très intéressante pour interroger la pratique de la psychanalyse au Brésil… et peut-être aussi ailleurs.

Rappelons à cet égard que la notion d’homme cordial désigne chez Sérgio Buarque des qualités d'affabilité, d'hospitalité, de générosité. Mais aussi que pour l'auteur lui-même la cordialité s'oppose avant tout à la "politesse". La politesse comporte des règles, éventuellement des rites, en tout cas une certaine forme de contrainte. La cordialité, elle, se conçoit davantage comme l'expression d'une émotion directe et vive. Sérgio Buarque montre à partir de là combien le Brésilien est habituellement rétif à tout ce qui peut lui apparaître comme une convention sociale. On pourrait le suivre dans le détail, et en particulier dans le détail de la langue, dans l'emploi tellement courant des diminutifs, des prénoms, du tutoiement. Le plus important pour nous, c'est peut-être cette idée selon laquelle il s'agit dans tous les cas de réduire au maximum la distance qui peut séparer un sujet d'un autre. L'inimitié peut d'ailleurs en ce sens être aussi " cordiale " que l'amitié. Ce qui est rejeté, en revanche, c'est tout ce qui ne pourrait pas être ramené à la sphère de l'intime, du familier, du privé.

Ce que je me suis souvent demandé, et ce sur quoi j’ai souvent interrogé nos collègues brésiliens, c’est la façon dont pouvait fonctionner la psychanalyse dans une culture qui donnait une telle place au « familier », disons aux relations d’identification imaginaire, au point de sembler exclure toute possibilité d’éprouver, à travers la relation transférentielle, ce qu’il pouvait en être de l’Autre au sens d’une altérité plus irréductible, à quoi nous introduit en général le symbolique. Qu’en est-il de la disparité subjective entre analysant et analyste là où l’analysant tutoie systématiquement son analyste et l’appelle par son prénom ? Notons d’ailleurs que ces questions peuvent nous intéresser au delà de la situation particulière du Brésil dans la mesure où beaucoup de formes du rapport à l’autre, dans le monde contemporain, tendent vers cette « familiarité ».

Je dois dire que les analystes brésiliens ne m’ont pas donné de réponse très précise sur ce point. Ils m’on généralement assuré que la dissymétrie, et donc le maintien de la dimension de l’Autre restait possible dans les conditions particulières de leur pratique. Cela me paraît tout à fait vraisemblable, mais ne décrit pas vraiment de quelle façon fonctionne cette autre modalité de l’altérité.

Or il se trouve que j’ai récemment cru pouvoir avancer moi-même sur cette question et je voudrais introduire ici une hypothèse, afin de voir si elle recevra confirmation, démenti, ou quelque autre commentaire.

L’occasion de ma réflexion s’est présentée lors d’une conférence à Curitiba, dans le cadre d’un Congrès organisé par Angela Valore. J’y ai en effet évoqué le fait que dans les sociétés analytiques membres de l’I.P.A la « formation » des analystes était réglée à l’avance par des règles strictes et bureaucratiques, qui incluaient éventuellement le nombre de séances de la psychanalyse didactique, l’obligation de deux contrôles, le nombre d’années d’analyse avant d’accéder aux enseignements… Lacan en revanche devait mettre fin, au moins dans son École, à un tel fonctionnement. Ce qui m’apparaissait alors c’est qu’une culture telle que la culture brésilienne pouvait avoir quelque chance d’éviter, dans l’institution analytique notamment, le poids du formalisme bureaucratique. Mais ne peut-on dès lors revenir à partir de là, au delà de la question de l’institution psychanalytique, sur celle de la pratique ?

Si l’on suppose que c’est bien à une configuration de ce genre qu’on a affaire au Brésil devra-t-on dire que celle-ci risque d’empêcher totalement la rencontre, dans le transfert, de la dimension de l’altérité ? Ne doit-on pas plutôt concevoir que celle-ci suppose alors de tout autres conditions, qui seraient à chercher plutôt du côté de l’éthique des praticiens ?

Ce qui se maintient d’essentiel dans la psychanalyse dépend, partout et toujours, de la position éthique de l’analyste lui-même. Mais il me semble que celle-ci apparaît plus clairement, de façon plus nécessaire, lorsque nul formalisme ne vient masquer son rôle essentiel. Je ne sais pas si le retour actuel sur l’œuvre de Sérgio Buarque lui laissera la place qu’on a pu lui attribuer, celle d’un des « livres qui ont inventé le Brésil », selon la formule de Fernando Henrique Cardoso. Mais il me semble que la réflexion qu’on peut développer à partir de ses analyses continue à être intéressante pour tous les analystes, et pas seulement pour les analystes brésiliens.

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