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Association lacanienne internationale


Que devient l’identité si celle-ci est régie par le nœud Borroméen ?

Séance du 10 juin - Séance en commun avec l'Ecole de psychanalyse de l'enfant et de l'Adolescent et le séminaire « pour une clinique Borroméenne »

Michel Jeanvoine – Nous vous remercions d'avoir bien voulu être là ce soir. À la question de savoir sous quel titre vous alliez bien pouvoir parler, vous m'avez répondu par une autre question : que devient donc l'identité, si celle-ci est régie par le nœud borroméen ?

J'ai trouvé que c'était une question tout à fait pertinente. J'en ai parlé autour de moi et dans diverses occasions l'on me dit aussi que c'est une drôle de question. Vous allez donc nous éclairer.

Charles Melman – J'aurais aimé que ce soit vous qui vous la posiez. Parce que, pardonnez-moi, mais quand vous voyez le nœud borroméen, une des premières questions que vous pouvez vous poser c'est bien : « mais qu'est-ce que je deviens là-dedans ? »

Puisque je vois Marika, le groupe des enfants comme on dit, on va commencer très simplement ; on va commencer par le b. a. -ba. Le b. a. -ba, c'est le nœud borroméen à quelque chose près.

Le nom propre, qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas un signifiant comme les autres, puisqu'il ne se prête absolument pas ni à la métaphore ni à la métonymie. On ne peut pas dire non plus qu'il représente un sujet pour un autre signifiant. Un nom propre n'a jamais représenté un sujet. Il s'en fout du sujet le nom propre. Mais on va inventer et on va dire que le nom propre représente quelqu'un pour le Un qu'il attribue à son origine. Ça, ce n'est pas trop mal comme définition ! Un nom propre représente toujours quelque Un, et pour le Un qu'il prête à son origine.

Quand vous considérez les noms propres qui organisent, qui rassemblent une famille, vous constatez d'abord qu'ils sont organisés en un graphe. La famille, il n'y a pas que les enfants qui la dessinent, mais c'est comme ça, c'est un graphe. Sauf que la relation que ce graphe inscrit entre les membres de cette famille a cette particularité de désigner qu’entre ceux qui portent le même nom il n'est pas question de sexe. Autrement dit, le nom propre rassemble une collectivité qui relève de la même castration et qui en relève doublement, dans la mesure où s'il est usuel d'attribuer au père de la tribu le patronyme que portent ses descendants, ceci marche sans doute très bien dans les organisations totémiques : les membres du clan tortue ont pour ancêtre une tortue mère, je n'ai pas dit de mer, une tortue mère… ça c'est imparable ! Mais quand on sait que justement l'ancêtre de la tribu est dans un lieu Autre qui n'est pas dans le champ des représentations, qu'il est au ciel, dans les enfers… où vous voudrez, mais qu'il n'est pas dans le champ des représentations, dès lors, son véritable nom … quel est le vrai nom de Dieu ? Ça a été une question qui a bien embarrassé les théologiens. Eh bien, vous n'êtes évidemment absolument pas assurés le moins du monde qu'il porte le nom qui répond à votre patronyme, autrement dit qu'il est bien de la famille lui, puisqu'il est Autre.

Ceci a une conséquence qui nous intéresse au premier chef : en tant que Un dans le champ de la représentation et que vous appartenez au champ de la représentation, vous êtes quelqu'un dans le champ de la représentation, vous êtes quelqu'un qui, comme je viens le dire à propos de l'interdit de l'inceste, est castré, par votre nom même, mais qui d'autre part est amputé par rapport au Un idéal dont vous ne connaissez pas le nom, le Un premier. Comme on le sait, comme le savent tous les enfants et les psychanalystes d'enfants, eh bien, c'est un conflit intrapsychique permanent pour ne pas manquer à l'idéal, ne pas être trop défaillant, arriver à le satisfaire… C'est l'un des aspects de l'identité dans la mesure où elle conduit radicalement ce que nous sommes à la psychose collective. Puisque pour pouvoir affirmer la réussite de la filiation, il faudra se réunir en une foule, qui par sa masse même, et son nombre même, et par ses actes, ses actes violents, meurtriers, totalitaires, viendra valider la puissance et l'appropriation de ce Un problématique, le présentifier en quelque sorte dans la réalité de sa force et qui est toujours dans ce genre de cas, qui est toujours totalitaire, aussi bien vis-à-vis de chacun des membres qui s'en réclament. Je veux dire qui réclament la totalité de lui, qu'elle ne supporte pas la division de ce Un qui en fait partie… et c'est pourquoi il y aura sans cesse dans cette collectivité des hérétiques qui seront dénoncés parce qu'il faut sans cesse expulser ceux qui, malgré cet amour du Un, manifesteront la plus petite déviance… Et puis, totalitaire vis-à-vis de l'extérieur puisque les caractères de l'humanité se trouvent réservés à ceux qui se réclament de cette filiation qui a en outre l'avantage dans ce cas de figure de supprimer la distinction des sexes, hommes et femmes dans cette foule y sont à égalité, les femmes y porteront des piques et iront chercher le boulanger et la boulangère à Versailles. Sans problèmes, elles seront même aux avant-gardes, aux avant-postes ! Donc résolution radicale de la différence des sexes au sein de cette collectivité.

Ce genre de passion collective qui est notre ordinaire, il n'y a pas besoin de l'attribuer à autrui, nous sommes parfaitement capables de le ressusciter chez nous. Pas de problèmes, il suffit d'avoir le sentiment facilement partagé que l'ancêtre générateur est exposé par la fragilité du groupe qui s'en réclame, pour que ce genre de manifestation surgisse, c'est-à-dire des manifestations qu'il faut bien appeler de psychose collective. Je ne vais pas m'attarder sur les problèmes de psychose individuelle dans ces cas-là, ça n'a pas d'intérêt spécial. Mais, ça rend dingue notre rapport à l'identité, ça rend dingue les meilleurs ! Les meilleurs, c'est-à-dire ceux qui sont prêts au sacrifice, ceux qui sont pleins de courage, d'abnégation, qui ne s'intéressent pas aux petites choses médiocres de la vie mais qui ne s'intéressent qu'aux grandes causes et pour qui la mort est un cadeau.

Je suis en train de décrire notre, je ne dirais pas psychopathologie mais je dirais psychologie ordinaire, avec une petite remarque latérale, toute petite mais intéressante  : si le nom propre se caractérise évidemment d'être lui-même, de se distinguer du fait de faire un, de faire unité, en revanche, écoutez bien ça !, son identité tient à sa constitution littérale. Je veux dire que si vous venez à modifier une lettre de votre nom propre, vous avez bousillé tout le truc, vous trichez, c'est une fraude. Et pas seulement une fraude sociale, mais c’est une fraude, pour vous-même. C'est-à-dire que vous n'êtes plus le même… avec une lettre ! que vous pouvez faire sauter pour des raisons… les raisons que vous voudrez… ou parfois c'est l'État civil qui enregistre mal votre patronyme, etc. Et, bingo ! Vous n'êtes plus le même. C'est intéressant de voir que finalement cette identité qui embrasse le Un, eh bien finalement elle doit sa spécificité à l'élément littéral qui la constitue et qui en décide. Ah ! Ça c'est plutôt bizarre.

Alors, à partir de ce Un originel, au-moins-un de Lacan, vous avez évidemment la suite des nombres 1, 2, 3. Et nous vivons tous, c'est quand même formidable, cette trinité-là. Pas la Sainte Trinité avec le fait que le 3 y figure une colombe, c'est-à-dire ce qui va s'absenter entre le 1 et le 2, ce qui n'est là que pour s'envoler, mais le 3 bien matérialisé, 1, 2, 3. Et ce 1, 2, 3 va constituer non seulement l'ossature de notre organisation psychique mais également constituer un modèle des relations familiales et sociales. Moi personnellement, ça me gêne. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Mais enfin ça me paraît un type de contraintes… Alors s'il en naît un 4ème, s'il y a un 4ème dans la famille, ça vient déranger l'ordre de 1, 2, 3. C'est pourquoi celui qui vient en position 4ème, le second enfant, fait toujours problème ! La belle simplicité organisée par ce dispositif-là, est troublée, et on va choisir entre ces deux-là lequel va servir de 3ème. Ce n'est pas forcément le 3e qui le sera, enfin bref ! Je n'entre pas là-dedans.

1, 2, 3. Et comme vous le savez, l'organisation sociale est une sorte de duplication de l'organisation familiale. Je veux dire il y aura non seulement les mêmes principes hiérarchiques, mais il y aura également le développement ou la projection sur l'organisation sociale du type des jalousies, des revendications, des préférences, des élections, des démissions, etc. qui furent celles dans le champ familial. C'est tout à fait banal, ordinaire, qu'on poursuive dans le champ social ce qui a été le type de malaise spécifique dans le milieu familial. Et c'est normal. Il faut être humain quand même !

Donc ce type de dépendance dans lequel nous sommes, ce type de dépendance a comme nous le voyons les conséquences les plus vivantes et les plus néfastes puisque désormais l'ambition de chacun, ce sera de s'accomplir comme Un.

L'erreur de Freud, c'est de croire que le traumatisme est d'être privé de l'objet d'élection, le véritable objet d'élection c'est soi-même. Il est bien plus important ! le narcissisme est quand même plus important que la relation objectale ! Vous n'êtes pas d'accord je vois. Ça ne vous plaît pas. Et cependant c'est bien comme ça.

Toute la vie du couple va être marquée par la dispute de savoir qui est le Un le plus accompli. Non ? Eh oui ! Les enfants perçoivent ça tout de suite, les enfants sont au courant tout de suite, ils ont parfaitement repéré ce genre d'affaire, ça veut dire que du même coup le conflit conjugal sera aussi vif que le conflit social, et puis vraiment cette espèce de guéguerre absurde pour savoir qui est le Un le plus accompli ! Je ne vais pas développer ce thème qui est évidemment très amusant comme vous voyez… Ça s’écrit ou bien en tragédie ou bien en comédie, c'est selon, comme on voudra. Mais enfin pour parler sérieusement, c'est beaucoup plus comique que tragique. C'est comique. Nous les Humains !!

C'est pourquoi quelqu'un que je connais a écrit quelque chose pour substituer au complexe d'Œdipe de Freud le complexe de Moïse. C'est-à-dire cette prétention qu'ont certains à se présenter comme étant “élus”, c'est-à-dire ceux-là seraient parfaits, ils seraient des modèles. À tuer, hein ! Je ne vois pas d'autre solution. Donc le complexe de Moïse qui est revenu là porter les règles qu'il faut au peuple qu'il faut, on ne va pas lui pardonner à celui-là…

Là-dessus, arrive ce type, Lacan, Jacques Marie. Jacques Marie Lacan, qui était un célèbre pisse-vinaigre. Vous savez qu'il venait d'une famille de vinaigriers. En plus il s'appelait Dessaux, enfin le vinaigre… pas sa famille ! Alors, on y arrive, et puis il vous sort ce truc : il n'y a plus de 1, 2, 3. Fini, éliminé ! Il n'y a même plus de 1. Et du même coup il n'y a plus de 0.

– Il n'y a plus la fameuse suite des nombres avec le zéro originel !

– Alors il y a des signifiants ?

– Non, il n'y a même plus de signifiant. Parce que le signifiant c'est 1. Si vous dites « réel, symbolique, imaginaire », ce n'est pas la même chose que si vous écrivez « RSI ». Parce que si vous le parlez, eh bien ça fait des signifiants, c'est-à-dire vous entrez dans l'espace ordinaire. Mais si vous écrivez « RSI », vous entrez dans un autre domaine qui est celui justement où prévaut la lettre et qui est entre autres, celui de l'inconscient. Et où il n'y a plus d'ordinal : 1er, 2ème, 3ème, bien qu'il y ait un ordre de succession, fait remarquer Lacan. Il y a un ordre de succession mais qui ne relève pas de l'ordinal. Vous ne pouvez plus vivre dans un monde où il y a un 1er, un 2ème, un 3ème : "R, S, I".

Alors quelque chose d'abominable, la pire des abominations : il n'y a plus de Un. C'est-à-dire ce qui constitue la colonne vertébrale, le support général, le grand totem, l'agent de la verticalisation, il n'y en a plus. Ça alors ! Il n'y en a plus puisque la ligne droite qui pourrait après tout être parfaitement représentante du 1, après tout un 1, ce n'est rien d’autre qu’un bout de ligne droite. Moi j'imaginerais même que c'est celle qui fait dans le graphe de la famille que j'évoquais tout à l'heure, ce 1 qui fait liaison entre les éléments et donc fait castration, dit la castration. Pas d'inceste entre les membres de ce graphe-là. Pas de rapport sexuel entre eux. Eh bien, avec le nœud borroméen, cette droite supposée se bouclant à l'infini, elle fait cercle. Et donc maintenant voilà que le 1 lui-même ne tient que par le trou. C'est quand même très gênant. Puisque ce à quoi il nous servait ce trou, c'était à l'obturer, à le fermer, à l'occuper ce trou. On n’était jamais seul avec lui. Dans le dialogue intérieur, c'est avec lui qu'on papote. Il répond même de temps en temps, il dit : « T'es un crétin ! », par exemple, « T'es un beau crétin, tiens ! », « Tu vas leur parler alors que tu pourrais te reposer ! »

Donc vraiment, voilà la question que je voulais moi vous renvoyer, vous reposer : qu'est-ce qui devient dès lors support de l'identité, à laquelle nous sommes tellement attachés, avec l'écriture du nœud borroméen ? Ah ! En reste-t-il une ? Alors s'il n'en reste pas, que devenons-nous ? Et cependant chacun de nous a quand même une certaine permanence, en général. En général il a une espèce d'obstination à vouloir se maintenir dans son être. Autrement dit, le matin quand il se réveille, il préfère se retrouver identique à celui qui s'est couché la veille. Sinon, on est un peu inquiet, on se demande où il est passé celui-là !

Donc, voilà la grande révélation du nœud borroméen.

M. J. – Il est 9 heures et demie.

Ch. M. – Encore 7 minutes ! (Rires).

Et la grande révélation du nœud borroméen, c'est que ce qui fait l'identité tient au type spécifique de désêtre que constitue le nœud dont vous vous soutenez. Autrement dit, voilà que l'identité bascule complètement du côté du sujet du fantasme, du côté du petit a qui est là, au centre, et qui va se trouver en quelque sorte le conjoncteur, terme bizarre, des jouissances phalliques et des jouissances Autre.

Si nous avons affaire avec le nœud borroméen à la prévalence de la lettre, il est bien évident que nous ne sommes plus dans le champ du signifiant, mais effectivement dans le type de langage qui va se mettre à parler, à notre grande déception, à notre déception amusée ou à notre amusement déçu, c'est-à-dire, parler, dans ses équivoques permanentes, c'est-à-dire parler non plus le signifiant mais la lettre. Et la lettre en tant qu'elle passe son temps à déjouer le sens qui est phallique, puisque c'est la seule chose qui nous intéresse, c'est la seule chose qui nous passionne, va le déjouer à en montrer l'inanité ou la relativité si vous voulez. Freud faisait remonter, attribuait l'identification au trait unaire, einziger Zug, un trait quelconque. Il est bien évident que nous fonctionnons, Lacan ne le dit pas mais moi je le dis parce que je suis moins pudique que lui, il est bien évident que le pénis est particulièrement apte à venir figurer ce trait unaire. Sauf que, pour paraître dans le champ des représentations, c'est-à-dire pour s'autoriser de l'au-moins-un, eh bien il faut à ce pénis coller une petite pastille, petite ou plus ou moins grande, ça dépend, une pastille qui vient le cacher, puisque nous ne fonctionnerons justement dans le champ des représentations, nous n'aurons accès au champ des représentations qu'en tant que castré et donc du même coup en tant que bon fils… et digne de figurer dans le champ des représentations.

Et dans tout ça, comme vous le remarquez, comme d'habitude, les femmes sont en souffrance, puisque je n'en ai parlé à aucun moment, alors que, bien évidemment l'identité féminine pose de tout autres problèmes.

Ce que j'aurais dû dire tout à l'heure et qui va me permettre de dire quelques mots sur l'identité féminine, c'est que la génération peut se faire dans les deux sens, c'est-à-dire qu'un groupe humain peut très bien venir s'imaginer, je dirais, généré par l'ancêtre fondateur et donc s'attribuer une descendance, se vivre comme descendant de lui ; mais la remontée peut parfaitement se faire c'est-à-dire qu'une foule, par sa masse, par son nom, peut parfaitement venir constituer de façon imaginaire l'instance fondatrice, on pourra appeler ça comme on veut, « une nouvelle royauté » mais aussi bien « la république »… que l'on tend aujourd'hui à vouloir sacraliser, faute de savoir… que nous reste-t-il aujourd'hui à sacraliser ? Il ne reste plus grand-chose. Alors, pourquoi ne pas sacraliser la laïcité ? ou sacraliser la république ?

Alors les femmes là-dedans ? Eh bien comme on le sait, leur grand problème et on ne les aide pas pour ça, c'est de se faire reconnaître puisqu'il y a pas moyen de se faire reconnaître autrement, de se faire reconnaître comme participant de ce trait unaire. Je dis bien comme participant de ce trait unaire. Alors il y a toutes les façons de participer. On peut aussi bien contribuer à le valider chez son partenaire, chez son conjoint. Dans ce cas, ce sont les femmes dévouées. On peut aussi estimer, compte tenu de la castration, qu'il n'y a pas de castration mieux vérifiable que celle justement que réalise une femme et que c'est donc elle qui est la véritable représentante de cet au-moins-un. Alors que le type, lui, à cet égard n'est pas parfait.

En tout cas, je ne vais pas développer là toutes les modalités qui sont possibles pour participer de ce trait unaire, ce serait un catalogue que vous connaissez et qu'il n'est pas nécessaire de développer, si ce n'est pour faire remarquer, là encore, comment la satisfaction narcissique prime sur ce qui serait à proprement parler la satisfaction sexuelle, le narcissisme en fait partie bien sûr. Mais en tout cas c'en est une forme sublimée.

Donc, dans le nœud borroméen, pas d'autre identité que celle, non plus du trait unaire, mais de la faille qui supporte le désir. Et au fond c'est ce que raconte le dessin lui-même du nœud, puisque, en quelque sorte il n'y a plus d'autre substance que celle de la corde et au profit de ce qui n'est plus que serrage ! C'est étrange quand même : une instance essentielle qui est assurée par un serrage de cordes. Ça n'a jamais été pensé une affaire pareille !! Je crois l'avoir déjà dit, le seul exemple que l'on ait, c'est le modèle japonais du bondage, c'est-à-dire de la façon dont on ligote le partenaire sexuel, qu'il soit homme ou qu'il soit femme. Nouage qui ne se fait pas n'importe comment. Il faut strictement respecter des règles. Il ne faut pas croire qu'on le fait comme ça. Un peu de ficelle là et puis ça y est ! Pas du tout. C'est extrêmement élaboré, dans le type de nœuds, dans leur agencement, etc. et ça se termine ordinairement, le bondage, par une relation sexuelle avec un objet enfin bien possédé. Il ne peut pas s'échapper. Et puis ça ne peut pas en être un autre. C'est vraiment celui-là. Mais enfin, je crois qu'on n'est pas disposé à donner des cours de bondage à l'Association.

En revanche, l'étude du nœud qui est incroyable, et moi je ne sais même pas comment il y a des gens qui acceptent d'étudier ça ! C'est incroyable cette affaire. Et cependant, si vous mesurez cette véritable folie que nous vaut le rapport à l'identification, à l'identité, on a envie de se dire « mais… si on peut se sortir de là tout est bon, hein ! » On n'est pas sorti de là, mais en tout cas la question est posée. Elle est posée… et par ce pauvre Lacan elle est élaborée autant qu'il l'a pu… et sans qu'on arrive très bien à le suivre, malgré le talent et la persévérance de certains parmi nous, dont Marc [Darmon]. Mais l'enjeu, l'enjeu est considérable.

Alors ce qui fait que, pour ma part, je me suis volontiers plaint de ceci, c'est que la leçon des événements de la Seconde Guerre mondiale n’avait jamais été tirée. On avait pu s'apitoyer, larmoyer, accuser, pendre, mais finalement écrire beaucoup… beaucoup… beaucoup. Mais décrire en général les grandes passions que l'on a vues se déchaîner à cette occasion, on les a toujours décrites comme des phénomènes étrangers. C'est ces gars-là qui sont tombés là-dedans, eh bien, l’une des premières leçons à retenir, c’est que ce ne sont pas des phénomènes étrangers. Et comme il m'arrive de le rappeler à l'occasion quand on a à en débattre, chacun des parlêtres, est propre à devenir dans certaines circonstances un djihadiste. Chacun. Il suffit qu'on sache lui parler, comme il faut. Qu'on sache jouer de la trompette, comme il faut. Et hop ! Ça se met en marche. Pour la plus noble des causes.

Donc moi, tout petit, je me suis toujours plaint que la leçon de ces événements je ne l'ai vue nulle part, je ne l'ai lue nulle part, sauf peut-être des débuts, chez Freud, avec Psychologie collective, avec L’Avenir d'une illusion, avec L'homme Moïse « roman historique » – bouquin extraordinaire puisqu’il vient dire tout simplement que l'ancêtre fondateur, vous pouvez faire ce que vous voulez, il est Autre. Alors vous pouvez faire des pieds et des mains pour vouloir vous faire à son image, de toute manière vous ne le rejoindrez pas. Même à mourir pour lui. Vous aurez une bonne surprise à ce moment-là, tiens ! Vous ne reviendrez pas... (Rires). Voilà !

Donc, je dois vous dire que lorsque j'ai vu arriver le nœud borroméen, comme tout le monde je me suis senti bien ébranlé dans mes certitudes, on se construit toujours un petit système élémentaire, des assises sur lesquelles on est sûr de pouvoir prendre appui, des bateaux pour ne pas couler trop vite, mais cette affaire du nœud borroméen est beaucoup plus sérieuse que nous ne le sommes nous-mêmes. Et donc ne serait-ce qu'à propos de la question de l'identité, lui Lacan, ne le faisait pas pour ça, il le faisait pour la question qui le tourmentait, lui, spécifiquement. Une question à ce propos et je termine là-dessus puisque ça fait plus de 7 minutes : est-ce qu'il y a d'autres psychanalyses possibles que la lacanienne ?

C'est possible. Parce que la lacanienne est organisée par ce qui est le repérage de ce qu'il estimait, lui, être un symptôme : l'absence de rapport sexuel. Le fait qu'entre l'homme et la femme et pour ces questions d'identité entre autres, ça ne marche pas. Mais si vous prenez un autre type de réel que celui-là, que cet impossible-là, il n'y a pas de raison pour que ne surgissent pas d'autres conceptualisations, d'autres modalités, d'autres procédures. Donc il disait toujours « l'inconscient lacanien » qui n'est pas « l'inconscient freudien » et qui ne sera pas un autre …, sauf que les autres justement on ne les voit pas formulés. Ce serait intéressant si on voyait des formulations de la démarche analytique dont l'incubateur ne soit pas ce réel-là. C'est-à-dire ce qu'il en était de la problématique propre à Lacan et que nous aurons tendance à généraliser en disant avec Freud que c'est l’insatisfaction sexuelle qui est cause du malaise dans la culture et pas seulement à cause de l'interdit des relations sexuelles – ça n'existe plus beaucoup – mais du fait que l'empêchement est à l'intérieur même de la relation, quel que soit ce que l'on peut autoriser.

Cette identité enfin, qui est celle de la faille, ne se supporte pas du Un, elle ne se supporte d'aucun narcissisme. Essayons d'imaginer ce que sera un rapport entre un homme et une femme qui ne serait plus soutenu par l'exigence réciproque d'un accomplissement narcissique et d'une affirmation de l'identité virile pour l'un, féminine pour l'autre. C'est donc là-dessus que nous suivrons, ceux parmi nous qui veuillent bien avancer dans le déchiffrage de ce que Lacan, là, a raconté et qui comme nous le voyons est susceptible, éventuellement, et même certains soirs de juin, d'avoir un petit peu d'intérêt. Merci pour votre obligeante attention.

Transcription : Monique de Lagontrie

 

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