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Association lacanienne internationale


Viktor Tausk et la métapsychologie : à propos de "L’appareil à influencer" des schizophrènes. 19 01 1918.

 

Dans le cadre du travail de l'E.P.E.P. consacré cette année aux manifestations de psychose de l'enfant, Michel Dokhan a proposé, le 21 janvier dernier, un travail sur l'appareil à influencer de V. Tausk. Elle y développe les conditions de présentation par Victor Tausk de cette élaboration dans les années du début du sciècle et de la psychanalyse, et comment sa conceptualisation subtile éclaire la structure de la pensée et préside à ce que J. Lacan pourra développer plus tard, en ce que le sujet est parlé par le discours de l'Autre. Cette conférence a été programmée en articulation avec le cycle sur l'histoire de la psychanalyse.
Jean-Marie Forget
 

 

Tausk 1879 -1919 né en Slovaquie.

Cette étude historique a l’avantage de non seulement approcher l’histoire de la psychanalyse mais aussi puisque nous avons à l’étude la psychose d’entrer dans les prolégomènes de la schizophrénie, pathologie qui intéresse l’adolescence. 

Si Freud nous a introduit à la psychanalyse par l’hystérie, Lacan par la psychose paranoïaque, il  semble que l’on peut trouver dans ce texte sur la schizophrénie des appuis pour penser la clinique actuelle et que dès lors transmission il y a eu.

Freud écrit à Abraham le 04 05 1915. Il vient d'achever 5 articles sur lesquels il travaille depuis quelques mois, qui seront regroupés dans Métapsychologie Pulsions et destin des pulsions, Le refoulement, L'inconscient, Complément métapsychologique à la théorie du rêve et Deuil et mélancolie. 2 autres articles auraient dû suivre qui ont été vraisemblablement détruits.

 

Ce recueil est le laboratoire théorique dans lequel Freud expose ses recherches et les discussions qui ont eu lieu dans le cercle du mercredi depuis 1902. Tausk a été introduit dans ce cercle dès 1907.

Tausk, en 1907, a 28 ans et sort d'un état dépressif sévère. Avocat talentueux et célèbre il a, en 1905, quitté le barreau auquel seule une petite élite pouvait  accéder  et il s’est séparé de sa femme et de ses 2 fils. 

Il s'installe à Berlin, écrit des poèmes, devient journaliste. Après avoir lu des articles de Freud, il prend contact avec lui. En 1908 il s’engage dans des études de psychiatrie avec le soutien personnel de Freud et l'appui financier de la communauté psychanalytique. A cette date, seuls Bleuler et Jung peuvent se réclamer du titre de psychiatre et la Société Psychanalytique de Vienne ne comprend aucun des représentants de ce corps. Tausk, devenu psychiatre en 1914, sera parmi les premiers à étudier la clinique de la psychose avec les concepts psychanalytiques. Il est de tous les combats et défend avec âpreté les thèses de Freud contre celles de Adler et de Jung.

Il devient assistant dans la clinique psychiatrique de Vienne dirigée par le Prof. Wagner von Jarreg qui a pris la succession de Kraft-Ebbing. Mobilisé en 1915, il est psychiatre de l'armée à Lublin (Russie) et écrit des articles remarqués: Considérations diagnostiques sur la symptomatologie de ce que l’on appelle les psychoses de guerre (19 011916) et La psychologie du déserteur,présenté en 1916 (publié en 11 1917). A cette date aucun ouvrage de psychologie, aucune observation ou essai de classification n’est encore paru et Tausk fait office de défricheur. 

C’est à partir des observations  des névroses de guerre qu’un pan de la théorie psychanalytique de la psychose, notamment mélancolique, a pu se développer. Tausk va chercher dans la théorie des pulsions ses appuis pour penser l’effondrement des assises  narcissiques primordiales -ce que Lacan démontrera plus tard, en 64, dans les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. 

Sa contribution à la psychanalyse a été importante et son  premier exposé sur La mélancolie le 30 12 14 lui vaut des commentaires flatteurs de Freud.  D’ailleurs, Freud à la suite de cette contribution et alors que Tausk corrige ses épreuves donnera en 1915 une première esquisse de son article Deuil et mélancolie  (paru en 1917) et reprendra son travail sur Pulsions et destin des pulsions.

Le 18 01 1918, devant la Société Psychanalytique de Vienne, Tausk  expose L'appareil à influencer des schizophrènes. Ilreprend dans ce texte les lignes de force cliniques de son travail  sur la mélancolie et met en évidence le rapport projection/ identification et son rôle dans la formation des structures pathologiques. Peut-on dire que ce faisant la question de l’objet est approchée? N’avançons pas trop vite.

Tausk n'est pas le premier à avoir repéré dans ses observations 'les machines à influencer'. La psychiatrie classique au 19 ème en avait déjà fait la description. Mais dans les années 14/15, il était important que les concepts psychanalytiques soient admis dans la clinique psychiatrique, Tausk reste attentif à ce combat. Il dit en introduction à son texte :"La psychiatrie clinique n'attache pas de valeur à la signification des symptômes isolés pour élaborer une vue d'ensemble du mécanisme psychique. L'origine et le but du symptôme ne sont pas pris en considération par la clinique car celle ci, refusant la méthode d'investigation psychanalytique, ne trouve aucune occasion de poser ces problèmes ".

Je n’ai pas souhaité rendre compte ici de tous les débats que la personnalité de Tausk a suscités dans la communauté analytique chez ses contemporains ni des rapports complexes et même, unheimlich, que Freud a pu avoir avec ce disciple qui manifestement le dérangeait. Tausk n’a pu faire son analyse avec Freud qui avait décliné sa demande, mais son parcours réputé brillant peut nous éclairer tant sur le plan institutionnel que théorique. 

Ce texte, le dernier publié de son vivant en mai 1919, sera traduit en anglais en 1933 et en français en 1958. Tausk se suicide en juin 1919, quelques mois après sa démobilisation  et son retour à Vienne, en laissant quelques lettres dont une adressée à Freud. Il demande que l'on brûle tous ses écrits, mais si son nom s’est effacé du paysage, est-il sans avoir transmis ? A savoir. De fait, on retrouve avec l’histoire de Tausk toute la violence du transfert qui se joue dans le monde analytique. Nous pouvons  en voir aussi bien quelque émergence  dans nos cercles car nous savons que l’objet du transfert est en premier lieu l’analyste mais par ce seul texte nous pouvons rendre compte des effets du transfert de travail. Ce que nous sommes amenés à lire, entendre ou élaborer dans une institution sont les effets de ce transfert. 

On retrouve dans L’appareil à influencer  les signifiants majeurs des discussions internes qui jalonnent les hypothèses de l’auteur. Tausk fixe notamment le cadre métapsychologique de la transmission de pensée par télépathie. En 1913, à la suite du congrès de Munich, Freud confie à Lou Andréa Salomé son tourment sur "les curieux cas de transferts de pensée ".

Cette question est débattue depuis 1910 par Freud et Ferenczy :"il faut rechercher le déterminisme de ces phénomènes". Ellesuscite pourtant l’inquiétude de Freud qui enjoint à Jung de "lutter contre le flot de vase noir de l’occultisme". Ce que Jung de son propre aveu ne supportera pas. 

Freud continuera dans un souci scientifique' à interroger ce rapport (qui l’a amené à la technique de la libre association) afin, dit-il, "d'étendre les connaissances psychanalytiques au monde spirituel si difficilement saisissables"(p.175) mais ses travaux ne seront pas publiés (1922 : Rêve et télépathie) ou publiés tardivement. (Rêve et occultisme 21, publié en 32, Psychanalyse et télépathie : 22 publié en 41).

Finalement, seul Unheimlich (1919), rédigé alors que Tausk écrit son texte  et publié peu après sa mort, témoigne  de cette recherche, car comme le  souligne C. Gaborit, “Les phénomènes dits paranormaux sont liés pour Freud à la résurgence dans le psychisme de couches pré-oedipiennes: le statut du déjà vu, du déjà rêvé dans l'inquiétante étrangeté, n'est pas une preuve des existences antérieures de notre moi psychique, la transmission de pensée relève plus d'une rencontre de signifiants et des modalités signifiantes du transfert en jeu “. 

Par ailleurs, le cercle psychanalytique travaille alors (1914)  à l'élaboration de 3 notions majeures pour la théorie: le narcissisme, l'identification comme constitutive du moi et la différenciation dans les instances du  moi. Freud écrit  dans Pour introduire le narcissisme (1914)que" la paraphrénie est la voie d'accès principale à l'étude du narcissisme" (P. 88).

Il semble  donc que Tausk, avec L’appareil  à influencer, "bien que fondé sur un exemple unique", ainsi qu’il le souligne, ait donné à Freud un ancrage clinique structural dans l'approche des psychoses et qu’il en ait fait un concept opératoire, c’est à dire ce avec quoi il est possible de travailler. ‘Tausk était un nom qui comptait’, dit Paul Roazen dans son livre Animal, mon frère toi. Un titre qu'il a emprunté à L. A. Salomé, personnage incontournable dans l'histoire de la psychanalyse et dans les vies de Freud  et de Tausk. 

De cette étude deux traits se dégagent : le statut de l’objet et sa  fonction que Tausk approche par analogie  structurale avec le rêve et les  ratages de  la construction subjective observés dans la langue. 

I . L’appareil à influencer.

Tausk tient à dire d’emblée que cet appareil est " de nature mythique", (et non mystique comme il est traduit), signifiant qui renvoie à la nature mythique  du complexe d'Œdipe ainsi que Freud l’énonce. Plus tard, Lacan insistera aussi sur le caractère mythique pour dire que le mythe c’est du Réel. De même il précise que ce cas constitue une variante très rare de l’appareil à influencer : ‘il est admissible de tirer des formes aberrantes ou des variantes, des conclusions sur la structure de la forme commune’ .

Puis, après avoir distingué les idées d’influence et l’appareil à influencer, Tausk s'appuie sur la théorie du rêve pour conduire son hypothèse sur l’appareil à influencer. 

Quel est – il,  cet appareil à penser?

Qui construit cette machine ? Le malade ne sait pas répondre, note Tausk, mais l'idée de persécution et d'influence par la suggestion ou la télépathie peut déboucher sur cet appareil ‘qui est le terme final de l'évolution du symptôme, lequel a débuté par de simples sentiments de transformation’'

La fonction de cet appareil est de transmettre ou de dérober pensées et sentiments (p 42 ), mais Tausk signale que a contrario de la paranoïa, le délire ne se stabilise pas dans une causalité qui fait certitude. La cause est donc au cœur du dispositif délirant que le malade projette à l'extérieur comme l'effet d'une machination. L’appareil produit des "actions motrices (érections, pollutions,) des sensations électriques ou somatiques. " Il est perçu comme l'équivalent du corps qui se diffracte, se recompose puis s'écroule de nouveau, sans que jamais cela cesse. Un besoin de causalité alimente et complexifie le mécanisme de la machine au point de la rendre complètement indescriptible et incompréhensible pour le malade. 

Souvent cette maladie "est franchie à un stade précoce, avant la puberté qui la révèle, mais l’appareil est une manifestation plus tardive de la maladie. C'est un symptôme évolutif qui a été créé pour le besoin de causalité immanent à l'homme"( p52) .Un délire d’influence qui précède la projection du sentiment d’influence sur un persécuteur placé à distance dans le monde extérieur’.

A : Avec le cas Emma, Tausk amène la question du narcissisme sur le terrain de l'identification par le biais d’un mécanisme projectif.

Melle Emma se sentait influencée d’une façon insolite par celui qu’elle aimait. Elle disait que ses yeux n’étaient pas correctement placés dans son visage, qu’ils étaient tournés de travers. Cela venait du fait que son amant était un mauvais homme, qui faisait ‘tourner les yeux’. A l’église elle sentit un jour brusquement une secousse, comme si elle se trouvait verstellt, changée de place/déguisée, car son amant donnait le change et l’avait rendue mauvaise. "ce ne sont plus ses yeux, elle voit le monde avec d’autres yeux… Elle ne se sent pas persécutée et influencée ... il s’agit bien plutôt d’une influence par identification au persécuteur". Nous voyons combien cette observation reprise par Freud est fine et minutieuse.

Il y a dans ce mécanisme trois phases repérables (p106). La première (le sentiment d’altération) est une expérience de transformation des idées ou du corps. La deuxième est une phase où prédomine le sentiment d’aliénation. C’est le moment où cette transformation corporelle ou idéique atteint un tel point que le patient ne se reconnaît plus : « Ce n’est plus moi ». La troisième est une interprétation projective de cette aliénation en termes de persécution : "Ce n’est plus moi, c’est l’autre qui m’a changée". Voilà l‘influence télépathique.   

C’est alors que l’appareil à influencer - c’est à dire la transformation du sujet par l’Autre se présente ; autrement dit le malade invente un mécanisme grâce auquel l'influence est émise. C’est là, nous dit Tausk, la trouvaille, l’invention d’un objet… qui suit la voie de la satisfaction pulsionnelle (p75). Nous y reviendrons.

Trois points forts dans ce travail :

1/ Cette "identification au persécuteur" est repérée dans le verbatim, les mots de la patiente: il a donné le change/ il l’a changée.

Freud relève à propos de ce cas que ce discours nous donne accès à la signification et à la genèse de la formation de mots chez le schizophrène. En accord avec Tausk, dit - il, " je fais ressortir de ce cas le fait que la relation à l’organe, à l’œil, s’est arrogée la fonction de représenter le contenu tout entier. Le discours schizophrénique présente ici un trait hypocondriaque, il est devenu langage d’organe " Ce mouvement de « changer de position, remarque Tausk,  est une représentation figurée du mot ‘donner le change’.

" L’identification est évidemment une tentative de projection des sentiments de transformation dans le monde extérieur. » 

Pour PH Castel, il y a une quatrième phase qui  est en réalité un moment de projection de ce que le sujet ne peut pas penser, de son propre appareil psychique, à l’extérieur. Il expulse ce qu’il ne peut pas penser en l’installant dans l’intentionnalité néfaste de son persécuteur: la pensée même de son persécuteur, ses machinations. Cette machine est une machine préœdipienne qui valorise l’investissement du corps propre sur les objets extérieurs que l’on retrouve chez Mélanie Klein et Bion ". A quoi s’ajoute  une autre lecture  que je vous propose en référence à ce que Lacan a nommé identification de la Jouissance au lieu de l'Autre : par l’identification projective, le malade fait exister un Autre qui le désire. Dans le cas Emma, il s’agit de l’identification à l’objet a, la machine comme fonction cause.

2/ Cette identification, nous dit Tausk (p50), représente un intermédiaire entre le sentiment d'aliénation -nous reprendrons ce point avec la clinique de l’enfant- et le délire d'influencequi est renvoyé en note par Tausk au cas Schreber pour souligner qu’il arrive aux mêmes conclusions que Freud : la libido est bien en deçà de l’autoérotisme dans la schizophrénie.

Dès 1914 et surtout en 1915, Freud  souligne avec Pulsions et destin des pulsions que le narcissisme n’est plus un stade entre l’auto-érotisme et l’amour d’objet, mais l’auto-érotisme devient le mode de satisfaction du narcissisme primaire compris alors comme un stade anobjectal, phase première du développement de l’individu. 

3/ Tausk pousse son analyse par le biais d’une analogie structurale avec le rêve qui pour Freud est le fondement même de la psychanalyse.

Freud, depuis quelques années déjà, s’est éloigné de Tausk…nous avons cette lettre à Abraham du 18 10 13 où il écrit que Tausk "porte atteinte à la science des rêves ". Cependant que  dans son article sur L’inconscient, il établit à l’appui de l’observation clinique  de Tausk le statut différentiel des formations de substitut entre les névroses hystérique et obsessionnelle et la schizophrénie  et discrimine la démence précoce de la paranoia, ce qui,  dit- il "nous rendra possible l'intelligence de la psychologie du moi'….car la machine à influencer est un symbole qui procéde du même mécanisme, celui du processus psychique primaire” selon lequel les mots sont soumis au même processus psychique primaire que celui du  rêve qui produit les images du rêve à partir des pensées latentes

L’analogie avec le rêve  permet à Tausk  d'avancer également  que si dans le rêve le ressort de l'inhibition se comprend par mutations symboliques successives, dans ce symptôme à chaque élément s'ajoute un autre constituant un écheveau inextricable et confus:” Les divers stades évolutifs de la construction de l'appareil sont oubliés par la malade au même titre que le mode de formation des images oniriques “.

Tausk insiste : “dans les rêves, les machines compliquées signifiaient toujours les organes génitaux , représentation figurée de phénomènes qui ont eu lieu avant l’existence du moyen d’expression ”. On y retrouve, dit il, la  projection dans le mondeextérieur de son propre corps, considéré en son entier comme organe génital. Peu à peu, son appareil perd morceau par morceau de sa forme humaine pour se transformer en une machine à influencer. C’est une de ses patientes, Natalia, qui lui a permis cette  dernière observation. 

Il s’agit d’une étudiante en philosophie de 31 ans, qui après avoir repoussé une demande en mariage d’un professeur d’université pense que cet homme la suggestionne à l’aide d’une machine, elle et sa mère afin qu’elle l’accepte. 

Natalia  dit que la machine a été utilisée après échec de suggestion et qu’elle en subit l’influence depuis plus de 6 ans. (p 58 et 82). Cet appareil qui  provoque en elle odeurs et sensations dégoutantes possède une forme féminine (Tausk ne fait pas de commentaire sur ce point) quand il s’adresse à une femme. Au premier entretien (il y en aura 3), elle décrit des segments de corps, au deuxième, ces segments ne sont plus que dessinés,  et au troisième, Natalia devient réticente et Tausk est compté parmi ceux qui sont sous l’influence de la machine (objet a/fonction - cause et identification à a pour lui nuire).  L’appareil  dès lors, ne possède plus d’organes génitaux ni en conséquence de sensations sexuelles. Natalia est  devenue l’objet/ machine dans lequel elle projette ses membres.

L’appareil à influencer est bien la représentation des organes génitaux, projetée dans le monde extérieur après que son corps entier se  soit démembré, organe par organe. 

Nous pouvons trouver dans sa description (p 101) ce que Lacan dit du schizophrène  dans L’étourdit : ‘c’est celui qui n’a pas de discours pour lier ses organes en fonction’. 

B : Tausk pour spécifier le stade évolutif de ce syndrome prend appui sur la psychanalyse d'enfant en deux points : la formation du moi et le langage

Nous avons aussi vu que pour Tausk l’identification représente un intermédiaire entre le sentiment d'aliénation et le délire d'influence.

1/ Constitution subjective. Tausk nomme narcissisme inné le temps dans lequel le corps propre est encore considéré comme monde extérieur (autoérotisme/Schreber). Ce temps  qu’il appelle  moment anobjecal  antécéde la formation du moi, l’enfant n'a pas encore  trouvé son objet, autrement dit son corps propre. C’est la période aussi où l'infans est dans son corps comme morcelé ; étranger, extérieur à lui :" il n’y a pour l’homme ni monde extérieur, ni objet et par consequent, ni moi, ni conscience du sujet” La formation du moi est créée par l'identification de l'enfant à ses objets extérieurs (l’aliénation)". Quand ce  disjecta membra se constitue en un tout par voie de l'identification au corps propre, le jugement d’attribution advient. " Ce moi trouvé "est alors investi par la libido : narcissisme acquis que Tausk associe à la Kulturpsyche. (P 89). L'excitation est alors  attribuée à un objet extérieur qui viendra fixer sa libido et permettre la fonction de jugement. C’est le temps de la constitution Symbolique du lieu de l’Autre que Tausk formule par la notion de" moi psychique, les membra disjecta (propres au stade anobjectal) trouvent un moi qui les rassemble par  le langage. 

Tausk  conclut par une vignette clinique de H. Deutsch : le schizophrène, de même que l’infans  encore au sein, ne reconnait pas son corps propre et paraît régi par des puissances extérieures, " les fonctions du moi sont abandonnées et le renoncement au monde extérieur est exprimé dans le langage des organes ". Ce trait  a été repris par  Freud et par Lacan, comme nous le verrons à propos du cas Isabelle. 

2/ Au cours de la discussion du travail amené par Tausk, Freudobserve que L’enfant avec le langage reçoit la pensée des autres et  de ce fait croit que  les autres connaissent sa pensée…tant qu’il n'a pas encore réussi son premier mensonge, ajoute Tausk (P. 72). Ainsi  ‘le droit de posséder des secrets est un des facteurs les plus puissants de la formation du moi pour sauvegarder un plaisir interdit et prend sa source dans l'apprentissage de la parole’…Si les parents lui ont fait la parole, ils connaissent donc ses pensées. Par analogie, le symptôme pour le malade  est :" on me fait des pensées ". Cette  régression à un stade infantile fait prévaloir des symptômes tels que la catatonie, la flexibilité cireuse qui sont pour Tausk l’analogon psychique de la transmission de pensées. (p94). Tausk oppose cet analogon à la capacité de leurre chez l'enfant. 

Cette observation est saluée par Abraham dans une correspondance. Bien plus tard, Jean Bergés insistera  sur la capacité de leurre pour discriminer chez l’enfant névrose et psychose. Jeu de leurre essentiel à la constitution des objets et qui autorise l’accès  aux apprentissages. 

II.  Jeux de  transmission/ jeux de la transmission.

A sa mort, Freud a rendu  hommage à Tausk : " il s’est jeté de tout cœur et sans aucun égard aux conséquences dans la tâche de révéler les nombreux abus que tant de médecins toléraient en silence ou dont ils partageaient la responsabilité ". Témoignage fort, mais en privé Freud n’a pas caché les réticences qu’il pouvait avoir à son encontre.

Jones ira jusqu’à dire que "Tausk a attrapé la schizophrénie ". Mais peut-être, évoquait-il l’épidémie d’encéphalite léthargique qui sévissait depuis 1917.  

Tausk pas plus que Freud ne dispose des outils de Lacan mais il ne faut pas oublier que sa clinique se construit en temps de guerre à partir de cas de mélancoliques et  de névroses traumatiques.

J’ai indiqué au cours de cet exposé les éléments qui pouvaient retenir l’attention de Freud ou celle de Lacan, même si ceux-ci  ne  se sont pas expressément référés à ses travaux. Nous pouvons penser que  Tausk a soulevé une  question  d’importance : quel rapport entre l’objet et l’identification ? Et nous pouvons inférer  de ses observations que Tausk montre que c’est par l’objet que s’opère cette identification et que le corps/ machine se diffracte.

Ainsi il relève que “le malade fait une " trouvaille de l'objet...dont il importe peu qu'il soit hostile ou bienveillant... mais qui s'accompagne d'un sentiment d'étrangeté". 

'Trouvaille de l’objet ? Voilà qui nous ramène à Lacan lorsque il identifie l'objet a  comme ayant été "sa trouvaille fondamentale .. Si j’ai inventé l’objet a c’est que c’est écrit dans Deuil et mélancolie, dit Lacan à Louvain le 13 10 72, or Deuil et Mélancolie reprend les observations de Tausk. 

Nous pouvons  aussi inférer que lorsque Tausk précise que “le sujet dans la psychose se détermine d’un objet", il démontre qu’il en est surtout l’effet.Et, quand il précise qu’il" s’agit d’une construction intellectuelle de la présence de l’objet à distinguer du choix objectal qui, lui, désigne  l’investissement libidinal", nous pouvons encore penser que Tausk note la discordance propre à la psychose mais aussi que les registres Symbolique (intellectuel) et Imaginaire (libidinal) sont pressentis et attendent Lacan pour être nommés. 

C. Dorgeuille, dans un article paru dans le bull n°4, Sex et gender,  dit que Tausk s’en tient au terme de "défense " et ne s’intéresse pas à la question cruciale du mécanisme. Il  me semble, au contraire, que Tausk, par l’appareil  à influencer, a décrit minutieusement les mécanismes en jeu et la mise en déroute par l’objet :”il y a des ”forces antagonistes (pulsionnelles) dépouillées de la possibilité d’un fonctionnement automatique “ (p103). 

Illusion rétrospective ? Les descriptions cliniques  de Tausk montrent en tout cas comment la pulsion  est à l’œuvre dans l’objet, comment la pulsion renvoie à l’irruption dans le Réel d’un objet voix / regard qui prend la commande. Un objet – cause, en quelque sorte, et cet objet cause, rappelle Czermak, le psychotique le tient dans sa poche, il le connaît. Non chu, incarcéré dans la langue, cet objet va produire des effets sur le corps. (Passions de l’objet). Il n’y a pas de trou autour duquel  la pulsion peut tourner. S’il n’y a pas chute de l’objet, nos fonctions se déglinguent, dit Lacan dans L’étourdit.ou encore, dans Subversion du sujet,, que “ la position de l’objet, c’est un trait qui est lié à la fonction “.

Une observation qui ouvre donc un champ  aux concepts de despécification  pulsionnelle, mis en avant par M. Czermak dans la clinique des psychoses  (avec le Côtard ) et à celui de fonctionnement de la fonction avec lequel J. Bergés nous a familiarisé dans la clinique de l’enfant (avec l’ hyperactivité).

Lacan  a - t -il lu Tausk ? il n’en a, semble -t -il pas parlé , peut - être pour éviter tout collapse avec les théoriciens d’un Moi fort, tel Paul Federn, ami très proche de Tausk qui  voulait traiter les symptômes psychotiques  au regard d’un moi effondré. Pourtant  nous pouvons trouver des correspondances  dans la séance du Sinthome (17 02 76) quand Lacan fait le lien entre schizophrénie  et télépathie en évoquant Lucia,"Le fait que Joyce articule à propos de sa fille qu’elle est télépathe me paraît indiquer de ce dont Joyce témoigne en ce point même que j’ai désigné comme étant celui de 'la carence du père'.

En tous cas, dans  L’angoisse, Lacan fait référence à un cas quasi similaire à celui de Tausk, une patiente qui condense dans la vue la jouissance du langage d'organe, que Lacan va commenter. Isabelle parle d'un de ses dessins : Un arbre. Dans le tronc trois grands yeux ouverts. Du tronc épais sortait une branche de laquelle pendait un écriteau, la formule de son secret : io sono sempre vista (je suis toujours vue)… Lacan met l'accent sur vista, la fonction d'être vue et celle de vue ( i.e, elle comme paysage) avec les deux sens subjectif et objectif : elle est elle - même la carte postale, en étant vue.  Ce que Lacan ponctuera par "vista " qui devient l'organe Réel qui condense la Jouissance et l’angoisse ; pour elle le Symbolique est Réel) ».  

Quoiqu’il en soit, seuls B. Bettelheim et  M. Klein ont payé leur dette à l’endroit de Tausk ; M. Klein en reprenant explicitement le concept d’identification projective en 46 pour parler du “prototype d'une relation d'objet agressive", sachant que l’identification projective n'apparaît pas chez M. Klein comme une modalité de l'identification, ainsi que le reprendra Lacan,  mais comme une modalité de la projection. 

Bion, analysé par M. Klein, psychiatre dans l’armée anglaise en 1916 puis à la Tavistock, reprendra ce qu’il appelle : l‘appareil à penser les pensées pour en faire un concept en lien avec l’identification projective et travailler avec les groupes, tandis que Winnicott reprendra la piste de la régression à un stade précoce.

Et les lacaniens de l ‘ALI ? J.J. Tyszler a lui aussi repris des syntagmes qui font écho à la clinique de Tausk, notamment quand il dit que le schizophrène  fait état d'une déroutante machinerie pulsionnelle ou quand il décrit un "circuit (qui) paraît dissocié alors que les liens sont tyranniques car irreprésentables, hors représentation". Enfin J.J Tyzsler poursuit son étude en citant  B. Bettelheim,  qui s’est lui-même expressément inspiré de Tausk pour décrire Joe l'enfant - machine dans La forteresse vide. (67). Alors que pour Tausk, (P.116), les batteries de l’appareil représentent l’enfant, qui est la patiente elle-même, Bettelheim décrit comment Joe doit établir des raccordements pour dormir et manger… Le commentaire fait machinerie pour la pulsion orale ou scopique, souligne J.J. Tyszler. 

Tausk anticipait trop vite pour Freud mais les mécanismes décrits à partir de ces deux patientes, Emma et Natalia, ne portent-ils pas en friche ce que Lacan a pris soin de déplier avec l’objet a pour éviter les débordements imaginaires et plus tard avec RSI pour montrer comment les registres pouvaient se confondre ou se recouvrir.

Quand Tausk dit (note 1 p 100) que, "dans la mélancolie, il y a détachement de la libido des organes qui ne garantissent plus la fonction physiologique qui se trouve atteinte, voire suspendue et que la mélancolie démontre dans sa forme la plus pure la dépendance du narcissisme organique au narcissisme psychique », Czermak n’a-t-il pas formalisé l’intuition de Tausk en posant la question de savoir« Qu’est-ce qu’une fonction ? ". 

Et sur ce point de transmission, je reprendrai les observations de J.J Tyszler, qui,  pour interroger la clinique actuelle, part comme Tausk de la schizophrénie  pour penser non pas tant la psychose que les supports cliniques propres à une nouvelle économie psychique : " La schizophrénie parce qu’elle plaît comme concept, devrait mieux nous aider à comprendre l’homme contemporain. L'image du corps du patient tout l’être du patient, est suspendu à un regard, une voix, un signe qui le guide car en tant que sujet il a disparu… Quand le Réel n'est plus pris en compte et que les découvertes scientifiques repoussent l'impossible, quand le signifiant glisse vers la codification, le comptage, quand le sujet moderne veut imposer sa jouissance , quelque soit son mode et que le langage s'émancipe de son référent (théorie du gender qui veut abolir la différence H/F ) la Spaltung, la dissociation est  devenue le vœu produit dans le discours social qui encourage tout fantasme à  vivre enfin plusieurs vies, séparées et gavées d'objets». 

Et, 7 ans plus tard, J .J Tyzsler s’appuie aussi comme Tausk sur la clinique de la mélancolie : "c’est ce qui permet de penser les Jouissances qui sont vraisemblablement le versant maniaque d’une zone d’ombre, de dépressivité, celle qui est portée sur le nom du père ».

Il faut signaler également en ce point  qu’en lieu et place de la dépression peut aussi se trouver la barbarie.

Ainsi, tel un serpent de mer, deux modèles se proposent à nous, conjoints dans l’article de Tausk et que finalement nous retrouvons au fil des interrogations de J. J Tyzsler : la mélancolie et la schizophrénie.

Alors, la schizophrénie comme névrose narcissique, comme la nommait Freud avant 1920 avant de l’intégrer dans le champ des psychoses ? Cette classification est problématique mais quelques traits me semblent devoir être relevés que je vous propose comme expérience de pensée. Pour l’illustrer, je vais prendre appui sur la clinique, qui vient toujours  au rendez-vous lorsque  nous sommes pris par une question. Ainsi ce petit bout d’énoncé d’un gamin de 8 ans, dans l’impossibilité de se concentrer, confus, qui s’égare et égare ses affaires. Il vient à sa séance. Sans attendre de fermer la porte, il me parle de Kizo, un dessin animé : Pour être super héros, il doit être habillé en fille… en rose ".

"… (S)chizo ? Voilà, nous nous trouvons ici en butte à l’effacement de la différence, à la colonisation de l’imagination par l’image. Pour d’autres patients le trait sera celui d’un lieu d’inscription  éphémère (dans la famille, le travail ou les amis), ou de  crises clastiques ou encore d’un état panique récurrent et dans la plupart de ces  cas se retrouvent des affects en berne et une langue en miettes… 

J’ai entendu récemment une jeune femme, anthropologue, sociologue d’origine algérienne qui disait lors d’une réunion que la plupart des jeunes français  de la 3ème génération tout en restant dans le lien/lieu familial n’accordait aucun poids à ce que pouvaient leur dire leurs parents (Coulibaly était dans ce cas, si l’on en croit le témoignage de sa famille). 

Il n’est pas de référent (pas même le texte sacré) qui compte pour ces hommes tel ce super héros qui doit son pouvoir à être habillé en fille, c’est l’image qui fait référence, l’image portée par les médias au prix du sang rouge.

Enfin,  faut-il souligner que cette machine à influencer est maintenant au cœur de notre modernité avec les lunettes Google qui permettent d’envoyer des documents d’une seule pression ? J’ai lu cette info (15/10/14) récemment à propos d’un cas d’addiction : un ancien membre de la Marine, 31 ans, disait que la nuit les songes apparaissent dans le Google glass et privé de ces lunettes, il se retrouvait irrité, avait des troubles de mémoire, une pente parano commençait à se déclarer. "Le problème avec ces objets connectés que l’on porte sur soi, c’est qu’ils permettent d’être en permanence enfermé dans un monde tout en donnant l’impression d’être présent sur le moment. " (Doan).  

De fait, si la norme devient d’être connecté à un objet, on peut entendre que les classifications du DSM ont éjecté les psychoses classiquement repérées par la psychiatrie  au profit des "troubles de comportement " qui sévissent dans la clinique infantile, faute de pouvoir leur donner un statut métapsychologique. 

Pour conclure, Ch. Fierens nous rappelait que dans L’étourdit, Lacan parle du dit schizophrène, dit qu’il oppose au dire… un dit qui n’est pas hors discours mais qui est sans le secours d’un discours établi  qui fait lien social. 

Il me semble que c’est sur ce point que le travail dans la cure est en délicatesse ou en tous cas présente un défi : quand la métaphore ne se présente pas, qu’il faut aller la chercher ou l’attendre un certain temps avant de discriminer la psychose de la névrose ou quand la carence du père fait sinthome.  

 

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