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Association lacanienne internationale


Un XXIème siècle à l’enseigne de la crise

Mercredi 28 janvier, Emile Malet nous a fait le plaisir de venir présenter son livre "Défendre la civilisation face à la mondialisation",  lors d'une soirée organisée conjointement avec l'EPhEP et en présence de Cyril-Roger Lacan.

 

C’est avec plaisir, mais non sans appréhension, que je viens faire une présentation de mon ouvrage à l’A.L.I. Car, si je suis un peu familier de la psychanalyse, je ne suis pas psychanalyste et si je suis un lecteur de Freud, je n’ai fait qu’effleurer les écrits de Lacan. Peut-être que la présence amicale de Cyril-Roger Lacan, que je remercie d’avoir accepté l’invitation à discuter mon travail, et aussi de connaître son interprétation de l’histoire économique au présent permettra de franchir certaine résistance théorique pour aborder – j’aurai pu dire divaguer – une question au cœur de la mondialisation et des désordres observés dans les environnements écologiques, socio-culturel, politiques et humains… L’économie sans valeur, le sujet dont je souhaiterai vous entretenir, qui régit notre monde, apolaire et anomique et qui spécifie ce que je nommerai, avec un pessimisme, peut-être excessif, la fin de l’économie politique. Les néoconservateurs américains nous ont bluffés lors de la chute du communisme et de l’URSS en évoquant la fin des idéologies, la grave crise du capitalisme des années 2000 traduirait plutôt la fin de l’économie politique, et cette une idéologie de la consommation qui se met en place.

Comme il y a 27/28 ans, lors de la discussion autour d’un précédent livre : Adresse sur l’immigration, Charles Melman me fait l’insigne honneur d’être à mes côtés pour cet ouvrage qui lui doit tant, pas seulement par ce qu’il reprend imparfaitement le fil de l’Homme sans gravité, mais aussi de par ma démarche métissée entre une économie des jouissances, il s’agit bien souvent d’égoïsmes consuméristes, et une économie psychique qui se serait affranchie de toute filiation anthropologique et d’où par conséquent l’altruisme ferait défaut, sinon dans son expression humanitaire (ONG et autres…).

 

A l’instar de la gouvernance qui consiste à gouverner sans ancrage politique, l’économie contemporaine s’est délestée de sa marque de fabrique sociale et politique pour ne servir que ses propres fins et ses intérêts propres. Avec L’A.L.I qui m’accueille ce soir, je souhaiterai remercier Anne Videau et l’EPHEP d’avoir trouvé quelque intérêt à mon ouvrage en m’invitant à en faire la présentation. Je commencerai par un propos liminaire sur ce couple quasi-improbable entre civilisation et mondialisation ; puis j’aborderai cette chute de l’économie politique qui fait malaise aujourd’hui.

Civilisation et mondialisation

De quoi parle-t-on aujourd’hui, disons avant les derniers évènements tragiques, quoi que ça en fasse partie ? Aux informations du matin, au journal du soir, un mot revient : la crise. Mot générique, mot valise, épouvantail…cette crise qui submerge tout et empêche de penser. Ce n’est pas big brother, mais un totalitarisme d’un nouveau genre. Celle du zéro et du parfait en Europe et plus largement en Occident, je m’expliquerai plus loin sur cette double ineptie qui caractérise les sociétés de marché, satisfaction toute et individus infantilisés. (p.5).

Nos sociétés, mon propos est plus européen-centré qu’universel, malgré l’évolution et le progrès, malgré les grandes ruptures intervenues avec Galilée, Einstein, Freud, d’autres savants encore, fonctionnent en temps de crise à distiller des peurs, de la pusillanimité, on commence par céder sur les mots, puis on cède sur les actes (Freud). N’est-ce pas ce qui s’est produit dans l’éducation ? Des exemples de la sorte fourmillent dans l’histoire comme lors de la grande Peste de 1348 et ses populations de flagellants partis sans savoir où… On a vu ça au cinéma, le 7e sceau d’Ingmar Bergman, dans la littérature avec la Peste d’Albert Camus. Certes, des siècles de culture sont passés par là, ont civilisés les mœurs, l’espérance de vie progresse partout, la pauvreté diminue même si les inégalités croissent (une contradiction forte de la mondialisation), les gens voyagent, échangent des textos 24h sur 24. Mais ce qui n’a pas changé, - sauf lors d’un évènement exceptionnel comme la manifestation du 11 janvier - c’est l’expression d’une fatalité toujours présente : c’est la faute à la crise ! La nouvelle peste des temps modernes. A la vérité, derrière le mot crise, il y a un constat d’impuissance et d’insignifiance qui frappe d’abord la politique, la culture et l’économie suivent. En somme, sous le vocable « crise », c’est un certain malaise de la civilisation qui surgit. Ce que Freud avait pu observer et dont la pertinence demeure, est-ce l’effet du hasard, si le concert des nations n’a rien d’autre que le climat comme enjeu stratégique à promouvoir en commun ? Les désordres économiques et même les troubles à la sécurité, notamment la lutte contre le terrorisme, ne sont pas des enjeux consensuels.

Cette crise qui sert de leitmotiv à un monde sans leadership est paradoxalement moins une crise de portée strictement économique, il n’y a jamais eu autant de biens en abondance, de monnaie en circulation réelle ou virtuelle, la pauvreté recule et continue de le faire, qu’une crise qualitative de civilisation : le concert des nations n’a pas de langue commune sinon le fourre-tout droit-de-l’hommiste, de savoir stratégique à partager pour mettre à la raison les extrémismes nationalistes et religieux et endiguer l’enlisement conflictuel qui menace la planète.. Les idéologies ont été broyées, comme le reste, au hachoir de la consommation et des jouissances illimitées, comme l’a montré Charles Melman dans son essai sur « l’homme sans gravité ». Au cœur de l’économie politique, qui a germé dans la mouvance des Lumières, il y a le fameux principe énoncé par Joseph Schumpeter de « destruction/création », un calque freudien en quelque sorte de la pulsion de mort et la pulsion de vie, avec également en filigrane chez ces deux auteurs quasi contemporains (Freud et Schumpeter), un éloge du risque, du progrès et un hymne à la vie. Mais comme l’avait prédit Marx peu auparavant, il y avait aussi le risque que tout enfin passe dans le commerce, dans une économie déshumanisée sinon par sa parodie humanitaire. C’est cette économie délestée de son versant politique qui est au cœur de la crise et du malaise actuel. Pour l’expliquer, je ferais quelques remarques préliminaires, ou plutôt je ne ferai que les énoncer pour des questions éventuelles qui viendraient dans le débat.

Faut-il opposer civilisation et mondialisation ?

C’est justement le travers à éviter car nous participons de la civilisation et de la mondialisation. Comment ? Par la culture et par l’économie, par la politique et la satisfaction des besoins, par les traditions et les modes. Par les religions et la laïcité. Mais il y a derrière cette dualité qui peut être source de malaise social grandissant- si l’on radicalise ce qui les distingue-, la difficile rencontre entre le temps long de l’histoire et les temps courts des satisfactions individuelles et bien souvent éphémères. C’est un problème qui se pose partout, notamment au sein des entreprises. A cela s’ajoute la dérive médiatique faisant primer la compassion des opinions publiques au détriment d’un décryptage réfléchi de l’information ; en matière d’éducation, la pédagogie est à un quid d’idées reçues, et parfois farfelues, en substitution des valeurs et des savoirs qui nous sont communs et que nous partageons. Bref, les marqueurs culturels comme les passeurs de transmission font les frais de cette marchandisation de l’éducation.

Le balancier pencherait-il trop du côté de la modernité ?

On peut penser ainsi dès lors que la modernité est synonyme de culture attrape-tout ou de relativisme culturel, de désenchantement à l’égard des valeurs cardinales (autorité, respect, solidarité), de relais culturel à une financiarisation illimitée de l’économie, d’abaissement de la valeur travail, de consumérisme indistinct et du brouillage des idées par des apprentis sorciers dont la clique littéraire s’enrichit chaque jour de nouveaux spécimens. Il n’y a pas que Zemmour, d’autres en apparence plus présentables : Onfray, Plenel… contribuent à cet affaissement culturel. L’hyper modernité qui caractérise notre époque conduit à cette amnésie contemporaine, relevée lors de la remise du Nobel de littérature à Stockholm par Patrick Modiano : « J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli ». Et, nul déterminisme historique pour en changer le cours : l’histoire, selon Hegel, nous enseigne que l’histoire ne nous enseigne rien. 

Comment expliquer alors que la Chine s’en sorte mieux ?

Parce que l’empire de Confucius agit dans le présent, sans faire table rase du passé et regarde délibérément vers l’avenir, se saisissant de toutes les opportunités de développement sans cesser d’en référer politiquement à une brillante civilisation et à des traditions millénaires. A la différence des Européens qui semblent pré cautionnement encombrés par leur capital culturel et social forgé par des siècles de monarchie et de révolution, les Chinois dynamisent cet Empire du milieu qui conjugue le risque sous toutes ses formes associé à une prudence de bon aloi dictée par une certaine sagesse du confucianisme. Le yin et le yang toujours. Ainsi le mot « risque » en chinois se décline comme les « mots originaires » de Freud, de deux sens opposés : opportunité et danger. Comment s’étonner dès lors que la Chine ait sorti de la pauvreté un milliard de personnes alors que l’Europe produit un chômage de masse. Cette interprétation duale est le signe d’un renouveau de civilisation mis au service du développement. Ce qui ne signifie pas que la Chine a tout bon.

A l’inverse, l’Occident culturel vit au rythme du parfait et du zéro que j’évoquais en introduction : santé, transparence, science, performance sexuelle…parfaites ; zéro risque, zéro responsabilité, zéro engagement. Il s’agit des deux faces d’une même attitude de facture totalitaire qui infantilise les individus et contribuent à dénaturer le vivre ensemble. Si on ajoute de surcroit les mélanges indigestes, conséquence de la pression des minorités mais aussi des experts et des tendances d’un certain prêt à penser, nous constatons l’assemblage baroque entre la biologie et le droit, la politique et la compassion des foules, la filiation et le genre… et d’autres mélanges aussi bizarres, il en résulte ce bazar sociétal, bariolé d’instincts populistes et qui produit la bouillie culturelle de la mondialisation au nom d’une bien-pensance supposée.

Peut-on considérer que nous vivons un conflit de civilisations ?

Ça y ressemble en apparence et bien qu’on s’en approche avec la guerre contre l’Etat islamiste et son terrorisme, c’est inexact dans la réalité. Il est vrai que la majorité des conflits touchent d’une certaine manière le monde arabo-musulman et de manière certaine sa composante radicale islamiste, les conflits se produisent essentiellement à l’intérieur de cette sphère géo-religieuse et très peu de conflits sont dirigés pour l’heure à l’encontre d’autres civilisations – un bémol peut être mis à cette affirmation au regard des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, d’autres attentats en Europe, notamment ceux de janvier 2015 en France. Maintenant qu’il y a en filigrane émulation spirituelle entre l’Occident chrétien et l’Orient arabo-musulman. C’est différent avec le monde juif car il y a d’abord un contentieux israélo-palestinien. Par ailleurs, il n’y a pas de conflit entre le confucianisme et l’Occident, pas plus entre l’Islam et l’Asie, sinon que l’émergence a pris le pas chez les uns et l’extrémisme ou la pusillanimité règne ailleurs. Plutôt qu’un conflit des civilisations, nous assistons à une crise des civilisations avec des éruptions intra-civilisationnelles : turcs contre kurdes, sunnites - chiites, Al-Qaïda - Etat islamique. A vrai dire, toutes les civilisations sont en crise, dans leur relation à la mondialisation, par leur regard sur l’histoire, le rapport aux traditions, la place des religions et le nationalisme renaît partout, même s’il prend des formes différentes géopolitiques.

Peut-on parler d’une défaite de l’Europe ?

C’est plutôt le contraire, la civilisation européenne à travers ses valeurs (Lumières, legs gréco-romain, judéo-chrétien, laïcité, modèle social…) est à l’œuvre dans beaucoup de continents, mais, elle est en échec économique en Europe, qui est très affaiblie dans la mondialisation. La Chine, en se développant, gagne en démocratie, c’est aussi vrai de l’Amérique Latine, de l’Afrique… mais l’Europe est moins compétitive, moins valeureuse aussi au sens étymologique, et cela nuit à sa prospérité et son rayonnement. La civilisation européenne de la maturité (Kant) est exportée et à l’usage presque partout mais parait obsolescente sur son terrain européen d’élection, dévorée par les passions démocratiques (Tocqueville) : la peur, l’indignation, l’envie, la jalousie, l’égoïsme, le dénigrement, le déclin. L’Europe, c’est là où désormais la crise a le plus d’effet. Faut-il alors plus ou moins d’Europe ? Il en faut plus (fédéralisme) et mieux (cosmopolitisme) et c’est pourquoi il faut combattre les apôtres du déclin (Le Pen, Zemmour…) et même les eurosceptiques (Mélenchon, Finkielkraut…) et plutôt s’appuyer sur l’optimisme raisonnable de certaines figures de la politique européenne (Joschka Fischer, Daniel Cohn-Bendit, les héritiers de Jacques Delors, Felipe Gonzales…). 

La fin de l’économie politique 

C’est le point important, la clé pour comprendre la singularité de la situation actuelle qui agrège les disparités et les difficultés socio-économiques, l’affadissement culturel, le triomphe d’un capitalisme sauvage, l’enlisement des conflits, peut être même la montée du terrorisme et le malaise grandissant des sociétés. Nous vivons, d’une certaine manière, un retour actualisé, ce que les sociologues nomment un revival, de l’âge des foules et de l’esprit grégaire. Qu’observe-t-on en effet : l’efficience du capitalisme n’est plus à prouver si on en juge par un monde qui regorge de biens, mais en même temps où les inégalités s’accroissent, même si la pauvreté est en recul presque partout ; la création artistique reste intéressante avec les grands plasticiens allemands mais manque de perspective et les humanités reculent à l’école ; une sécularisation des valeurs religieuses (hors islam) s’affirme dans de nombreux domaines en même temps que les masses s’abreuvent de passions démocratiques (envie, jalousie, peurs, indignation…). Comment comprendre ces décalages, ces contradictions entre une satisfaction des besoins et la frustration des sentiments entre le plus-de-jouir et des désirs insatisfaits sinon par l’idéologie consumériste qui s’est mise en place. Ce n’est pas nouveau, Marx prédisait cet avènement dans le Capital en 1847 : « un temps où ce que les hommes avaient, regardé comme inaliénable, devint objet d’échanges… où tout enfin passa dans le commerce ». De la bouffe à la malbouffe, la sexualité renvoyée à ses déviances, les ressources soumises au gaspillage, les relations sociales virtualisées par Facebook, Google, Yahoo, la culture de masse et son uniformisation culturelle… tout cela a démarré – et n’a cessé depuis l’essor du capitalisme industriel mais depuis la fin du temps de l’économie politique, au profit d’une économie consumériste, spéculative et à finalité financière, nous assistons à une déferlante consumériste.

Bien que l’expression « économie politique » date de 1615 (Antoine de Montchrestien), elle a pris sens et consistance avec les Lumières et sera reprise depuis par la plupart des penseurs européens, dont Sigmund Freud, à fortiori des grands économistes (Marx, Ricardo, Keynes), en ont fait usage pour élaborer leurs théories économiques.

L’économie politique ne vient pas de rien, elle est consubstantielle des grandes émancipations de la pensée et des évolutions politiques, même si elle ne s’est jamais défaite de l’utilité et du profit comme curseur des plaisirs et des peines. De la liberté au progrès, de la fin de l’esclavage à l’autonomie du sujet par rapport aux aliénations religieuses, obscurantistes et mercantiles : l’économie politique inscrit son action dans une perspective d’émancipation sociale. La lignée économique qui emprunte à Stuart Mill, Adam Smith, Marx, Keynes, Ricardo, vient en duplication de la lignée philosophique mêlant Spinoza, Voltaire, Nietzsche, Kant, Freud et ces deux lignées croisent à angle droit les fils de la Renaissance, des Lumières, des libertés démocratiques, des droits de l’homme et du progrès. Nul déterminisme socioculturel dans la rencontre de ces lignages philosophico-économiques, plutôt la conséquence logique d’un projet politique libéral authentique avec pour corollaire une économie politique. Aujourd’hui, nous sommes passés de cette économie arrimée au progrès, à la prospérité et à la dignité humaine, avec également des ratages et des aliénations, à la mondialisation des profits et des marchandises recyclées. Entre-temps l’Occident, et même la Chine, ont connu des périodes de prospérité. Essayons de comprendre.

Quand Marx traitait de l’économie, il cherchait à faire pression sur l’exploitation des forces de travail et l’égoïsme en résultant pour servir une cause : réduire la désaliénation sociale de la classe ouvrière, dépossédée de la plus-value capitalistique née de son travail (ce que Lacan appelait le plus-de-jouir…) La démarche de Keynes visait à promouvoir une relance de la demande en injectant de la monnaie, qui stimulerait le processus économique et, ainsi, de palier en palier, de prospérité générée en production accrue des biens et des richesses, viendrait un effet multiplicateur global associant satisfaction sociale et développement économique. Autrement dit, il s’est agi dès l’aube des temps modernes d’ajuster l’économie politique au frémissement de la société en pensant au bien-être des individus. On peut ergoter sur le fait que Marx et Keynes soient d’abord des spécialistes de la science économique, leur réflexion demeure aussi politique que prégnante socialement parce qu’ils ont pensé l’économie dans le champ social en s’appuyant sur le politique. Qu’ils se soient fourvoyés ou qu’ils aient commis des erreurs, avec certaines conséquences récurrentes fâcheuses, la faillite d’une économie « collectiviste », peut nous conduire à plus de vigilance intellectuelle sans pour autant entamer le fil rouge de cette pensée qui n’a jamais cherché à dissocier les versants économique et social - imbriqués qu’ils étaient avec le politique. Même un économiste distingué et apôtre du libéralisme comme David Ricardo, Juif portugais émigré en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe siècle, s’inscrit dans cette lignée d’économie politique à propos de sa fameuse thèse des « avantages comparatifs ». S’agissant de savoir qui, de Londres ou de Lisbonne, devait produire du vin ou des textiles en abondance, il établit la thèse que la production de biens devait se faire prioritairement là où les coûts étaient comparativement les plus bas, et permettre ainsi aux nations de commercer par l’échange de biens et (plus tard) de services sur des bases équitables de prospérité partagée. Rien à voir avec le dumping social des économies émergentes qui ont induit au détriment des économies occidentales, des délocalisations industrielles désastreuses et le chômage de masse en prime.

Philosophe et économiste des Lumières, Adam Smith a promu le fameux concept de la « main invisible » : « L’individu […] est guidé par une main invisible à promouvoir une fin qui n’entrait nullement dans ses intentions […]. En poursuivant son intérêt propre, il promeut souvent celui d’une société d’une manière plus efficace que lorsqu’il entend vraiment la promouvoir. » Comme si une gravité inconsciente prenait le pas sur l’égoïsme naturel, ainsi que l’exprime dans La Fable des abeilles Bernard de Mandeville : « Les vices privés font le bien public… » Cette thèse, souvent mal comprise, a fait couler beaucoup d’encre par ce qu’elle révèle à la fois des penchants archaïques égoïstes des individus et l’efficience économique redistributive dès lors que le marché est véritablement régulé. L’intérêt général ne résulte pas mécaniquement de la

somme des intérêts individuels, mais cette « main invisible » d’Adam Smith qui orienterait le processus économique vers des fins sociales, voire socioculturelles, s’apparente à une espèce d’altérité instituante qui procède inconsciemment en piégeant l’égoïsme à son corps défendant pour le teinter d’altruisme et orienter vers le bien public.

Nous retrouvons le savoir freudien sur une humanité partagée entre l’égoïsme et l’altruisme. Cette ambivalence, à l’instar de ce que l’on a pu observer avec la destruction/création, va rythmer la vie économique des nations. En se financiarisant à l’extrême et en s’affranchissant des limites (politique et social), le capitalisme devient fonctionnellement hémiplégique et va perdre ses ressorts socioculturels pour ne plus dépendre que de ses actionnaires et de la seule finalité consumériste. Cette dépolitisation de l’économie conduit par ailleurs à une impasse en réduisant l’échange à la seule finalité du profit, comme si le capital pouvait fonctionner sans entrepreneur.  

Edmund S. Phelps, prix Nobel d’économie 2007, émet à ce sujet cette judicieuse appréciation : « Sigmund Freud, qui était meilleur psychologue que Adam Smith, considérait la prise de risque et l’innovation comme deux ingrédients indispensables à toute vie pleinement accomplie ». L’économie est une science du hasard et de la conquête, du réel et de l’utopie, de la grande transformation

et des aléas sociaux. Comme toute science, l’économie n’est pas parvenue seule à la conscience des hommes; elle a emprunté des passages et des idées au monde de la connaissance. Seulement, la mondialisation économique va toujours plus loin que la mondialisation politique, les profits l’emportent sur la solidarité, l’égoïsme sur l’altruisme. L’économie politique, était-ce alors un rêve des réformateurs libéraux du XVIIIe siècle ? On peut le penser dans un monde où tout passe dans le commerce et la consommation. Pour ceux que ça intéresse, Freud a traité de la dynamique entre le capitaliste et l’entrepreneur et des diverses modalités du rapport économique dans « L’interprétation des rêves » PUF, p.615.

Ce que Freud n’avait pu imaginer, et pas plus Adam Smith ou Keynes, en hommes des Lumières qu’ils étaient, c’est que le capitalisme n’a cessé de se transformer en carte blanche donnée aux spéculateurs pour qu’ils poursuivent leurs intérêts propres.

Quoi conclure… qui puisse intéresser plus spécifiquement des psychanalystes, encore que comme tout-un-chacun ils sont confrontés aux battements du monde et participent du débat d’idées. Je pourrai peut-être faire remarquer que mon exposé avait pour acteurs : la politique, l’économie et la société et que ces trois milieux ne font pas harmonieuse alliance, c’est le moins qu’on puisse dire, au regard du désordre mondial et plus spécialement de l’apathie européenne. La politique semble guidée aujourd’hui par les revendications de proximité et à lâcher constamment elle est à son tour lâchée, faute de leadership. A l’exception de circonstance(s) exceptionnelle(s) (manifestations du 11 janvier 2015). L’économie a pour finalité l’argent, ce qui nourrit les passions fiévreuses dont l’égoïsme n’est pas la moindre. La société consomme sans limite, du moins ceux qui le peuvent, et oppose son bouclier individualiste à tout ce qui viendrait entraver sa propension aux jouissances.

Tout cela n’est pas nouveau, mais les relations entre ce trio d’acteurs sont exacerbées par la crise et aucune médiation ne semble proposée, sinon admise. J’hasarderai cette hypothèse : dans Moise et le monothéisme, Freud a recours à un prophète étranger pour interpréter les ardeurs telluriques et religieuses des Hébreux à l’approche de la terre promise. Toutefois, le peuple élu est soumis aux commandements de la Loi dictés par Dieu. Il y a là une espèce de castration symbolique qui se trouverait en concurrence avec le veau d’or des jouissances et place Moïse en position de passeur, de médiateur, de guide.

Dans un monde où nul leadership ne pointe à l’horizon, ni au niveau d’une économie Casino dérégulée de manière systématique, pas plus en ce qui concerne l’enlisement conflictuel (avec ses mini-guerres, la renaissance du nationalisme et un terrorisme d’inspiration religieuse, et de sociétés partagées entre jouissances et passions, nul Moïse onusien – malgré des efforts, l’ONU n’est pas cette altérité instituante – pour guider le troupeau et réintroduire un peu de civilisation dans la mondialisation. Par ailleurs, aux capacités d’armement illimitées des états, ce qui prédispose à se faire la guerre, phénomène entrevu par Freud dans le malaise dans la civilisation, s’ajoute un élément nouveau : les technologies sont supposées avoir réponse à tout en tant que telles et dans leur emprise sur le champ social. Elles contribuent à changer la donne, sans que nous puissions véritablement appréhender ce qu’il en sera demain des valeurs à portée universelle, du moins celles qui nous tiennent à cœur. 

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