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Association lacanienne internationale


De Pindorama au Brésil Post-moderne: sur la trace d’une psychanalyse brésilienne.

INTRODUCTION

En psychanalyse, on ne peut pas comprendre l’actuel sans le référer au passé. Comme le dit Ivan Corrêa, “il n’y a pas d’histoire sans proto histoire”[1]. L’histoire de la psychanalyse brésilienne serait-elle commencée avant l’arrivée des portugais? Je pars donc de la proto histoire.

La psychanalyse a fait son entrée au Brésil dans le tournant du XIXème au XXème, période pleine de significations pour l’histoire du pays. Le pays s’était émancipé de la tutelle colonialiste depuis moins d’un siècle, en 1822, l’abolition de l’esclavage avait eu lieu en 1888, devenu républicain en 1889. De la colonisation, il y avait le souvenir et les conséquences de l’exploitation et des abus de l’indien et de l’africain par les portugais à tous les niveaux: économique, culturel, artistique, symbolique et même physique. Il y avait donc une sorte de révolte contre l’influence colonialiste européenne, et en même temps une confusion identitaire. On ne savait pas bien qu’est-ce que c’était que d’être brésilien, qui était le brésilien, dans un pays où, aux populations autochtones, les indiens, étaient venus s’ajouter les portugais et les africains, et encore d’autres, puisque les français et hollandais y étaient passés aussi. La nation maintenant indépendante cherchait à se reconstruire, avec des caractéristiques propres. Mais qu’est-ce que c’était vraiment brésilien ? Comment faire avec une population aussi diversifiée? Comment trouver la marque propre, d’une identité brésilienne.

 Avant l’arrivée des portugais il y avait en territoire brésilien, à peu près 5 millions d’indiens, partagés en plusieurs tribus selon le tronc linguistique auquel ils appartenaient: tupi-guaranis, macro-jê ou tapuias, aruaques e caraíbas, tupinambás, marajoaras, tabajaras, etc. Actuellement, on estime qu’ils ne sont plus que 400 mil (200 etnies et 170 langues, dans des réserves indigènes protégées par le gouvernement).

Seulement, la plupart ne vit plus comme avant, ils ont perdu l’identité culturelle dans le contact avec la civilisation portugaise. Il existe encore des cultures intouchées, et d’après Sébastian Salgado, le photographe qui a beaucoup travaillé avec des indiens, la participation des indigènes dans la formation de tout le Brésil est beaucoup plus importante que ce que l’on imagine.

La lettre de trouvaille du Brésil, écrite par Pero Vaz de Caminha au Roi de Portugal Dom Manuel décrit l’étrangeté et la fascination des premiers contacts entre portugais et indiens. En voici quelques extraits:

“Nous avons aperçu des hommes qui marchaient sur la plage.... Ils étaient bruns, tout nus, sans rien pour couvrir leur hontes.” “....Face au gouffre linguistique, seuls les gestes et le troc d’objets permettaient un semblant de communication....” “Je ne doute pas que, d’après la sainte intention de Votre Altesse, ils se feront chrétiens et croiront en notre sainte foi, à laquelle, si Notre Seigneur le voudra, ils viendront, car c’est sûr, ce sont de bonnes gens et d’une bonne simplicité....” “Et s’imprimera rapidement en eux n’importe quelle marque qu’on voudra leur donner.”

Cette lettre est le premier document écrit de l'histoire du Brésil, point de départ de la littérature brésilienne, elle est inscrite dans la Liste Mémoire du Monde de l'UNESCO. C’est, dit-on, l’extrait de naissance du Brésil. C’est aussi l’origine du mythe de Pindorama. Pindorama, c’est le nom donné aux terres brésiliennes, avant l’arrivée des portugais, il signifie terre des palmiers. On avait, paraît-il, retrouvé Adam et Ève dans le paradis d’avant le péché originel: une riche nature, un peuple cordial et gai, simple et libre, (la cordialité et la gaité ont été reprises par la suite comme des caractéristiques de l’identité brésilienne), lieu de rêve, l’utopie cherchée par l’humanité depuis toujours. L’étrangeté provoquée par les différences culturelles était telle qu’ils se sont même demandé s’ils appartenaient à la race humaine. Seraient-ils vraiment des êtres humains ou étaient-ils dans une étape de l²évolution avant les humains ? Des pré-humains peut-être? Cette question a été plus ou moins réglée en 1537 par le pape Paul III, qui proclame l’humanité des indiens dans la Bula Veritas Ipsa[2]. Les premières impressions sur les indiens, se sont naturellement modifiées au fil des ans, par la suite ils seront considérés bons ou méchants, cannibales, des êtres sans âme, paresseux, incapables de travailler.                  

Les portugais sont donc arrivés, puis les africains et les autres. Du coup, on ne savait plus qui était le brésilien? Pour établir l’identité nationale il fallait répondre à cette question. Le pays du début du siècle XX était peu développé, l’économie était dominée par la production de café. La faute était à qui? C’était à la mixité et à la faible capacité de travail des indiens et des noirs du fait de leur trop exubérante sexualité (l’excès de sexualité nuisait la capacité de travail, disait-on) qui faisait obstacle au développement du pays.

La pensée scientifique brésilienne, et donc la médecine aussi, était très influencée par le positivisme, ayant adopté les thèses du darwinisme social et de l’eugénisme racial. L’idée de supériorité de certaines races sur les autres, était très répandue pendant cette période. C’était évidemment les élites, dans sa majorité blanches, qui considéraient que le pays ne pouvait pas se développer du fait qu’une grande partie de la population était de noirs et des métis. La mixité était aussi la cause de la dégénérescence du peuple et de l’infériorité biologique de notre société. Les maladies tropicales, - et on considérait qu’il y avait des maladies mentales typiques des tropiques, - étaient des signes de dégénérescences. Il faut souligner que la psychiatrie était devenue une discipline au Brésil, séparée de la neurologie e de la médecine légale très récemment, en 1884. Cette thèse sous-entendait la hiérarchie de la société et la division en classes sociales. Les asiles servaient alors à exclure les dégénérés. La maladie mentale était presque un synonyme de criminalité. Comme par coïncidence, la plupart des fous dangereux, les dégénérés, étaient des noirs. Aujourd’hui encore, la plus grande partie des populations dans les prisons est noire. Et les adolescents noirs ont 5 fois plus de chances d²etre assassinés que les blancs.                

La thèse de la dégénérescence remontait assez loin. Bien avant Morel, en 1749, Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, scientifique et écrivain, l’auteur de la célèbre frase reprise par Lacan “Le style est l’homme même”, expliquait déjà les variations raciales par un processus de dégénération qui se serait produit au fur et à mesure qu’on s’éloignait des zones tempérées. L’homme européen civilisé, serait au centre, le modèle originel, raison pour laquelle ils se seraient attribué le rôle de missionnaires de la civilisation, avec la tâche de coloniser et de purifier les races inférieures. Les indiens d’Amérique étaient considérés comme ayant une infériorité naturelle, conception qui s’étend aux populations noires, justifiant leur mise en esclavage, et puis aux juifs et gitans parmi d’autres ce qui a abouti à ce que nous savons tous, l’holocauste. L’eugénisme était le nom donné aux méthodes d’intervention sur le patrimoine génétique dans le but de supprimer les races inférieures. Théorie qui, par l’étymologie même du mot, (bien naître) cachait en fait les préjugés racistes. Il semble que depuis longtemps l’humanité fonctionne sous ce mode spéculaire, l’autre différent, l’étranger, ne peut pas être un semblable, c’est toujours considéré inférieur, il faut le neutraliser, autrement il risque de prendre ma place. C’est lui ou c’est moi. Or, l’eugénisme c’est le nom qui a précédé celui de la génétique pour l’étude de l’hérédité. Science qui justement était chargée de neutraliser l’autre différent.  

Donc pour dépasser les obstacles au développement du pays, il fallait blanchir la population. Le blanchiment devient ainsi une grande préoccupation nationale. Les politiques d’immigration étaient fortement influencées par les propositions de blanchiment. Les européens étaient les bienvenus, mais plus les africains. Il y avait des projets de loi pour interdire des mariages, pour favoriser des avortements... Une Société Eugénique de São Paulo a été fondée en 1918, ainsi qu’une Commission Centrale pour l’étude et la divulgation de L’Eugénisme qui recommandait des mariages précoces entre des individus considérés eugénisées et l’interdiction d’union entre dégénérés, sélection eugénique pour l’entrée dans l’enseignement supérieur et pour les postes publiques, et qui proposait encore des projets pour une éducation eugénique. Un Institut Brésilien d’Eugénie a été aussi créé. Seul l’eugénisme pouvait transformer, par l’hérédité, les dégénérés en élite nationale. Il y avait même un Bulletin d’Eugénisme qui organisait des concours d’Eugénie. Trois petites brésiliennes ont emporté le prix. Une petite fille de 3 ans a été sélectionnée, première brésilienne officiellement eugénisée, parmi 70 candidats pour recevoir le prix du premier concours réalisé à São Paulo. Les critères étaient le corps, les attributs physiques et mentaux, l’ascendance, les histoires familiales de maladie mentale, syphilis, lèpre, tuberculose, homosexualité, prostitution, alcoolisme, meurtres, tous considérés comme des tares de la dégénérescence. Il fallait dépasser l’hétérogénéité ethnique et le manque d’unité pour faire avancer le pays. Ce projet eugénique n’a pas eu besoin de devenir loi, il a été refoulé, mais la société brésilienne a toujours fonctionné avec l’exclusion  non déclarée des noirs et indiens. On comprend mieux le besoin des cotas instituées récemment.                

C’est donc dans ce contexte que la psychanalyse arrive au Brésil. Les conflits sociaux se multipliaient, il y avait des grèves ouvrières, insatisfaction avec la république, crise du patriarcat rural. On se battait pour des reformes dans la structure de pouvoir, pour l’institution du suffrage secret, pour reformer l’éducation, le mouvement féministe pour le droit au vote des femmes. Le tout conduisant à des mouvements de révolte: la Coluna Prestes, le Tenentismo, la fondation du Parti Communiste Brésilien (qui a eu lieu dans la même année de la semaine du modernisme en 1922), des mouvements qui ont préparés la révolution de 30 et la prise de pouvoir par GetulioVargas.

Dans les milieux intellectuels, on ressentait aussi le besoin de reconstruction de la nation avec des caractéristiques vraiment brésiliennes. Des mouvements à la recherche de la modernité débutaient. D’après Carmen Lucia Valladares, c’est plutôt comme une tentative de répondre à ces questions et comme une nouvelle forme de comprendre notre société que la psychanalyse s'est introduite au Brésil dans la période entre les deux guerres mondiales. Elle voit le mouvement moderniste, dont la semaine de 1922 est le point de départ, comme “en miroir’’ du surréalisme. Nous pensons cependant que le poids du mouvement futuriste a été plus fort sur le modernisme, les manifestes futuristes ayant parus en 1909 et 1913, bien avant le manifeste du surréalisme qui est paru en 1924.

QUI A PARLÉ LE PREMIER DE PSYCHANALYSE AU BRÉSIL?

La première personne dont on a connaissance, à avoir commenté les idées de Freud au Brésil c’est un médecin bahianais qui s’appelait Juliano Moreira. Il a parlé de psychanalyse, à L’Ecole de médecine de Salvador de Bahia en 1899. Et, paraît-il, il c’était déjà de l’Interprétation des rêves. Ensuite il a déménagé à Rio de Janeiro, où il a été aussi professeur de la faculté de Médecine, et où il a fait une autre conférence sur la méthode freudienne à la Société Brésilienne de psychiatrie neurologie et médecine légale en 1914, la même année où un cearense, Genserico Aragao de Souza Pinto, soutient sa thèse de médecine : « De la psychanalyse, la sexualité dans les névroses », qui sera le premier livre brésilien de psychanalyse.

Juliano Moreira est considéré le fondateur de la psychiatrie brésilienne et un important représentant national de la psychiatrie. Il a été membre des Sociétés de Médecine, de Rio et de Paris. Plusieurs hôpitaux psychiatriques du Brésil portent son nom. Il parlait plusieurs langues, lisait Kraepelin et échangeait avec lui une correspondance en allemand. Mais il s’opposait à la théorie de la dégénérescence du peuple brésilien. Pour lui cet argument pseudo-scientifique de faiblesse de la race par le métissage et le climat tropical ne faisait que cacher des préjugés. Si faiblesse il y avait, les causes seraient plutôt liées au sous-développement, à la misère et au racisme. Son existence et sa position d’ailleurs, suffisaient à démontrer le non fondé de la dégénérescence: métis, fils d’une famille modeste, descendant d’esclaves (il avait 15 ans lors de l’abolition de l’esclavage). Sa mère était domestique chez un médecin bahianais, et son père était un portugais, inspecteur de l’illumination publique. En dépit de ses origines et de sa couleur, il a pu dépasser le préjugé racial et devenir un homme de grande culture, reconnu internationalement. Et ce qui est très curieux, c’est qu’il a commencé ses études de médecine à Bahia, à l’âge de 13 ans, les ayant conclus à 18 ans avec une thèse sur la syphilis maligne précoce. A 23 ans il était déjà professeur de la faculté de médecine de Bahia.              

Juliano Moreira se situait dans un mouvement de revitalisation de la psychiatrie brésilienne, il soutenait que les maladies mentales étaient essentiellement les mêmes sous toutes les latitudes.

A São Paulo c’est le psychiatre Francisco Franco da Rocha, fondateur et directeur de l’Hôpital du Juquery, premier titulaire de la chaire de neuropsychiatrie de la Faculté de médecine de São Paulo, le premier a diffuser la psychanalyse. Em 1920 il a écrit le livre “O Pansexualismo na doutrina de Freud. Pour la deuxième édition, Freud lui a demandé de modifier le titre, il n’avait pas aimé le terme de pansexualisme. Il a été professeur de Durval Marcondes, le fondateur de la première association psychanalytique brésilienne.

En 1921 Henrique Roxo, un autre psychiatre, qui avait fréquenté des cliniques psychiatriques à Heildelberg et Munique, publie son Manuel de psychiatrie, où il consacre une trentaine de pages à la psychanalyse. Tous ces psychiatres, Arthur Ramos, Franco da Rocha, Osório César, Júlio Pires Porto Carrero, Durval Marcondes, quelques uns à Rio, d’autres a São Paulo, échangeaient avec Freud et lui envoyaient leurs travaux écrits sur la psychanalyse. Henrique Roxo lui a même rendu visite à Vienne en 1926, la même année où Durval Marcondes lui adresse une lettre annonçant le début des activités psychanalytiques dans la psychiatrie brésilienne à laquelle Freud répond :

"Cher et honoré collègue

Malheureusement je ne domine pas votre idiome, mais grâce à mes connaissances de la langue espagnole j’ai pu déduire de votre lettre et de votre livre que c’est votre intention de profiter des connaissances acquises en psychanalyse dans les belles-lettres, et, d’une manière générale d’éveiller l’intérêt de vos compatriotes pour notre science. Je vous suis sincèrement reconnaissant de vos efforts, et je vous souhaite beaucoup de succès, vous souhaitant beaucoup de succès et je peux vous assurer que vous trouverez riche et compensatrice en révélations votre association continuée avec ce sujet.

Mes salutations cordiales.

Votre Freud"

(Freud apud Folha de São Paulo, le 5 juin 1994:6-5).

En novembre 1927 Durval Marcondes fonde à Sao Paulo la première Société Brésilienne de Psychanalyse avec des membres psychiatres et des artistes du modernisme. Le premier et unique numéro de la Revista Brasileira de Psicanálise paru en 1928, sous sa direction a été aussi envoyé à Freud, qui a tout de suite répondu en disant qu’il avait acheté une grammaire brésilienne et un dictionnaire allemand-portugais afin de pouvoir lire lui même cette revue pendant les vacances. Cette revue n’est réaparue qu’en 1967. Et Freud a salué la fondation de la société par la lettre suivante :

"Cher collègue

Je vous remercie de votre minutieux rapport sur les évènements pleins d’espoir dans votre pays. Le docteur Porto Carrero m’avait écrit aussi à ce propos et je vous répète la demande que je lui ai faite. J’aimerais que vous élaboriez, ensemble, un exposé sur ces évènements, destiné à la Revue Internationale de Psychanalyse, et que vous l’envoyez au président, Dr. Eitingon, pour que l’intérêt pour notre nouveau groupe brésilien puisse être éveillé.

Mes salutations.

                           Votre Freud"

(Freud apud Folha de São Paulo, le 5 juin 1994:6-5).

Cette première société est devenue point de rencontre de psychiatres, intellectuels et aussi de peoples. Les conférences et réunions étaient de vrais évènements sociaux qui paraissaient dans les journaux et revues de la mode.

Jusqu’à 1910, les idées de Freud circulaient dans le pays, sans la pratique clinique, qui a commencé avec Durval Marcondes aux alentours de 1925, quand celui-ci a fini ses études de médecine, même sans avoir eu de formation particulière. Il a eu beaucoup de mal à faire venir des analystes didacticiens pendant la dictature Vargas. La première didacticienne est arrivée seulement en 1936, c’était Adelheid Koch, formée à Berlin et reconnue didacticienne par l'IPA. D’après Carmen Lucia Valladares c'est seulement, avec le rétablissement de la démocratie en 1945, que le mouvement psychanalytique brésilien commence à s'intégrer à l'IPA.

La doctrine de la dégénérescence dominait aussi la psychiatrie brésilienne et prétendait même donner des réponses aux questions sociales et identitaires de notre société. L’hygiénisme en était le corrélat. Mais l’hygiénisme au Brésil se confondait avec eugénisme. Si l’étiologie des maladies mentales était attribuée a une prédisposition héréditaire plus un facteur de l’environnement, l’hygiénisme se proposait à combattre les tares et les maladies par la prévention, la pédagogie et la rééducation. Selon Elisabeth Roudinesco, Freud avait inscrit lui-même la psychanalyse dans cette tradition progressiste et hygiéniste, en dépit de son hésitation entre le discours rational de la Science et l’attachement à l’irrationnel de la pulsion, de la folie et du rêve. Ce conflit à l’intérieur même de l’hygiénisme, s’est trouvé accentué au Brésil. L’idéologie hygiéniste considérant que les classes populaires étaient atteintes de dégénérescence morale, se servait des idées psychanalytiques pour l’éducation morale des enfants, visant la formation d’une personnalité saine et la construction d’un moi fort. Dans les traitements des malades, la psychanalyse était utilisée dans la lutte contre les mauvaises habitudes qui conduisaient aux maladies telles que syphilis, tuberculose et alcoolisme, cherchant à dévier les pulsions sexuelles vers des activités sublimées. D’une certaine manière ça éloignait quelques psychiatres de la perspective purement organiciste faisant rupture avec la pensée dominante à l’époque, mais la psychanalyse était utilisée surtout dans le but d’adaptation et de contrôle social.                

Du côté culturel et artistique, des nouveaux modèles d’avant-garde surgissaient partout dans le monde, c’était un moment de changement de paradigmes qui étaient annoncés par des manifestes. La pratique des manifestes était, paraît-il, très caractéristique de la modernité. Le manifeste marquait la coupure entre l’ancien et le nouveau. Donc des manifestes paraissaient un peu partout, avec des lignes de pensée très diversifiées et parfois même opposées: Le Manifeste Futuriste de Marinetti (1909), Um deuxième manifeste futuriste intitulé L’Art des bruits de Russolo (1913) qui est à l’origine du courant appelé bruitisme), Manifeste de l’ordonnance du son (1918) (C’est le poème phonétique, fusion de la dissonance et de l’onomatopée, qui introduisait dans la littérature l’irrationalisme total), Manifeste Surréaliste de Breton (1924), Manifeste des Intellectuels Antifascistes de Benedetto Croce (1924), Le Manifeste des Intellectuels Fascistes de Gentille, etc... Le Manifeste Communiste (1847) avait précédé cette prolifération de manifestes de quelques années. Ils annonçaient des nouvelles expériences esthétiques culturelles ou même politiques. Les intellectuels brésiliens des années 10 et 20, mécontents de l’ordre esthétique dominante à l’époque, se sont mis aussi à faire des Manifestes. D’après Oswald de Andrade, le Brésil avait 50 ans de retard en culture. En 1912, il revient d’Europe très influencé par le Futurisme de Marinetti (mais pas du côté fasciste, c’était plutôt les transformations langagières qui l’intéressaient). En 1917 il devient ami de Mário de Andrade et bientôt l’appelle “Mon poète futuriste”, désignation que Mário refuse dans son Prefácio Interessantíssimo. Le futurisme prônait une objectivité verbale, l’usage fréquent de l’onomatopée était indispensable, il proposait même l’accord onomatopéique psychique et niait au langage traditionnel le pouvoir de rendre le “sentiment” de la dynamique industrielle. Car c’est la dynamique industrielle qui était importante. Le concept de beau change, le beau maintenant c’est la vitesse des voitures, le bruit des machines. Le mot ne devait plus évoquer les images, mais des choses concrètes, (par exemple, il ne fallait pas dire la mitrailleuse crépite, mais écrire le bruit même de la mitrailleuse) le son ne devait pas réaliser le sens de la proposition, mais être un son en soi-même interchangeable avec le signifié ou la chose; le plan du langage devait produire le rythme de la production au nom d’un progrès qui avait l’obligation morale de détruire le passé, et de se purifier dans la catharsis de la guerre. Marinetti parle d’un complet changement de la sensibilité humaine. Il veut révolutionner la grammaire, prône la destruction de la syntaxe, de la ponctuation, le verbe devait se dire à l’infinitif (pas de pronoms personnels), l’adjectif doit être aboli, et introduit le concept de mots en liberté, de l’imagination sans fils. Ce manifeste qui était très nationaliste et antiféministe (il prônait le mépris pour les femmes), devient auxiliaire du fascisme.

                  

Mais l’influence étrangère, n’était plus accepté de manière passive, comme des conserves toutes prêtes sans que les brésiliens y mettent sa main dans la fabrication. Dorénavant, ils vont se l’approprier, la déformer, la transformer, pour qu’elle prenne des caractéristiques brésiliennes. Il fallait manger, dévorer, digérer, et faire le tri du contenu, pour n’incorporer que le meilleur. La digestion des idées étrangères, se fera donc au Brésil. Ce n’était pas un refus de l’étranger, de l’européen, mais une manière de faire la critique, et de chercher a effacer la dissymétrie dominant-dominés, une nouvelle manière de rapport à l’Autre. Et les caractéristiques brésiliennes on devait les chercher dans un retour au primitif, le paradis perdu, élu comme la représentation de l’identité brésilienne. La psychanalyse était capitale à ce-moment-là, avec ses notions de refoulement, d’inconscient, de rêve, de répression du désir, de retour au passé, de répétition. Assez de règles imposées, ces nouveaux langages dépourvus de règles proposés dans les manifestes, allaient révéler un art brésilien à la hauteur des mouvements européens. La psychanalyse servait ainsi non seulement à dénoncer la répression culturelle colonialiste, à dénoncer le patriarcat qui avait réprimé l’oisiveté, l’excès de sexualité, la paresse et la joie des indiens et des noirs, mais aussi à retrouver la brésiliannité par un retour au passé.

Dans le mouvement moderniste nous aurons deux versants: D’un côté le Manifeste Pau Brasil (Bois-Brésil, 1924) qui propose une littérature attachée à la réalité brésilienne, une redécouverte du Brésil, maintenant par les brésiliens eux-mêmes, et une poésie d’exportation de la même manière qu’on exportait le Bois-Brésil; Le manifeste Anthropophage (1928) qui proposait une assimilation (déglutition) critique des avant-gardes et cultures européennes, pour les recréer, dans le but aussi d’une redécouverte de l’authenticité primitive du Brésil; et de l’autre Le Vert-jaunisme ou Escola da Anta, qui critiquait le nationalisme à la française de Oswald et proposait un nationalisme primitiviste, intégraliste et fasciste. Ce mouvement idolâtrait la langue Tupi. Ils font paraître le manifeste "Nhengaçu Vert-Jaunisme en mai 1929. Il y a eu encore un Manifeste Régionaliste en 1926, présidé par Gilberto Freire, qui se proposait à diffuser le modernisme dans les autres états brésiliens.

C’est les versants Bois-Brésil et Anthropophage qui ont tout de suite incorporé la psychanalyse comme une nouvelle possibilité de connaissance et de compréhension de l’identité brésilienne. On attendait d’elle, de la psychanalyse, qu’elle réponde à la difficile question de l’identité. C’était en fait une deuxième lutte pour l’indépendance, maintenant symbolique et culturelle, la culture européenne étouffait l’expression populaire, il fallait rompre avec. Mouvement de retour aux origines, les indiens étaient maintenant considérés comme l’identité génuine brésilienne. Les mythes indigènes, africains et sertanejos, le primitif enfin, seraient les sources d’inspiration. Ces artistes étaient contre l’assujettissement à l’ordre, y compris les règles de la grammaire, contre la politique de blanchiment de la peau, rejetaient le darwinisme, le positivisme, l’évolutionnisme, la littérature romantique référée à la tristesse, ils étaient pour l’expression des idées venant des impulsions et de la simultanéité. C’était une vraie révolution subjective dans le sens de la libération pulsionnelle, tandis que dans la psychiatrie la psychanalyse était plutôt utilisée pour le contrôle social.

LA PRÉFACE TRÈS INTÉRESSANTE DE MARIO DE ANDRADE : 

Mário de Andrade c’est l’écrivain qui déclenche le mouvement moderniste avec son livre Paulicéia Desvairada, escrito em 1920 e publicado em 1922. Il propose la rupture avec toutes les structures du passé. Dans la préface de ce livre, dont le titre est Prefacio Interessantíssimo dédié à son maître qui est lui même, il lance les bases esthétiques théoriques du Modernisme. On y perçoit clairement l’influence de la psychanalyse.

Il commence avec la phrase très provocatrice: “Le délirisme est fondé”. (Está fundado o desvairismo). De même que le manifeste futuriste, il critique l’ordre, les règles poétiques, les règles de grammaire, pour proposer l’ordre du subconscient, des associations libres. "La grammaire, dit-il, est apparue après que toutes les langues se soient organisées. Seulement mon inconscient ne connaît pas l’existence des grammaires ni des langues organisées".

La langue portugaise était considérée par lui comme un moyen d’oppression sur l’écrivain brésilien. Il revendique la liberté, loue la richesse de la langue brésilienne. Il se sert des mots en liberté, parfois sans connexion entre eux. Des mots phrases. Il parait avoir la notion d’une conception structurale du langage. Avait-il eu vent de Saussure une fois que son livre Éléments de linguistique générale est paru en 1916? Il prend de la musique les notions de mélodie et d’harmonie pour mettre en évidence les deux axes du langage: l’axe horizontal, la mélodie, la succession ; l’axe vertical, l’harmonie, la simultanéité, ; proposant la polyphonie poétique, les harmonies inconscientes et l’enchantement de la dissonance. La notion d’après-coup y est aussi perceptible: “La compréhension des arts du temps n’est jamais immédiate mais médiate”. Il met en valeur la plurivocité contre l’univocité: “Le langage admet la forme dubitative que le marbre n’admet pas”.[3] Avec des nouveaux sens, dit-il, le monde serait en transformation permanente. Ce serait le glissement de sens à l’infini. La stabilité précédante serait rompue. L’homme nouveau serait marqué par des désirs et des intensités.

LE MANIFESTE ANTROPOPHAGE:

Le manifeste anthropophage écrit par Oswald de Andrade (1928) était une radicalisation des thèses modernistes. Freud y est cité trois fois. Il propose une révolution Caraíbe plus grande que la Française: La mort du patriarcat et le retour au matriarcat de Pindorama là où l’anthropophagie était permise, mais tout en acceptant des valeurs de la modernité comme l’industrialisation et le développement technique (la barbarie technique) qui pourraient permettre au brésilien de retrouver sa paresse et sa joie réprimées et refoulées:

En voici quelques fragments :

“Avant que les Portugais ne découvrent le Brésil, le Brésil avait découvert le bonheur”.... “La joie est la preuve par neuf.”

“ Contre la réalité sociale, vêtue et répressive, décrite par Freud — la réalité sans complexes sans folie, sans prostitutions et sans pénitenciers du matriarcat de Pindorama.”

Pour ce qui est de l’identité et de la mixité brésilienne: “Seule l’Anthropophagie nous unit. Socialement. Économiquement. Philosophiquement.”

“Tupi, or not tupi that is the question”. Les modernistes se demandaient pourquoi parlait-on le portugais, pourquoi les langues natives, et surtout le Tupi qui pendant un moment de la colonisation avait été dénommé langue générale, n’avait pas subsisté comme une deuxième langue, comme cela s’était passé dans d’autres pays colonisés? Il semble que c’est parce que la langue portugaise, a été utilisée par le colonisateur, non seulement dans le but de dominer, mais aussi dans celui de maintenir le statut privilégié de l’élite par rapport aux classes défavorisées. Mais le portugais brésilien s’est quand même configuré de manière très différente, car il n’a pas été sans subir des influences des langues indigènes et africaines ce qui lui a donné des particularités très différentes de la langue parlée au Portugal.

“Notre indépendance n’a pas encore été proclamée.” La transfiguration du Tabou en totem. Anthropophagie.”

“Contre toutes les catéchèses.”

“Contre tous les importateurs de conscience en boîte.”

Et Oswald signe le manifeste à Piratininga (nom tupi de la ville de São Paulo), dans une temporalité anthropophagique:

“En l’an 374 de la Déglutition de l’Évêque Sardinha” (Premier évêque de la colonie brésilienne, il a naufragé et a été capturé et dévoré par les indiens Caetés.

Pour Freud, la naissance de la culture commence avec une première transgression de l’ordre patriarcale primitive par le geste libérateur de l’assassinat et dévoration du père totémique par les fils, geste qui aurait pour conséquence la création du tabou de l’inceste et de l’assassinat rituel. C’est ainsi que pour Oswald de Andrade, le temps commence en l’année de la Déglutition de l’Évêque Sardinha”. Ce serait la naissance de la culture brésilienne. Le cannibalisme serait le refoulement primordial brésilien et le manifeste serait la recherche de la libération pour retourner au matriarcat originel.              

“Enfin, la psychanalyse se colle au Modernisme pour inventer le Brésil du 20ème.”[4]

Depuis la publication de ce manifeste, le terme anthropophagie devient non seulement le symbole de cette nostalgie du passé, mais aussi le représentant de la culture considérée génuinement brésilienne. Ce serait donc par le retour aux origines, au primitif, au matriarcat de Pindorama, à la préhistoire, qu’allait se constituer le sujet brésilien. Mais l’anthropophagie est devenue aussi une nouvelle manière de comprendre la culture brésilienne, appuyée sur les notions de horde primitive et de tabou développées par Freud dans Totem et tabou. Le Tropicalisme et le « Cinéma Novo » sont des héritages du Modernisme.

LE MOUVEMENT LACANIEN :

Les modernistes finissent par oublier la psychanalyse, mais celle-ci continue a évoluer et á se propager dans le pays dorénavant dans le champ de la santé, plutôt dans le but de la cure. Dans un premier temps suivant le modèle européen de l’IPA. C’était une profession de riches et pour les riches: une formation très chère, peu d’analystes didacticiens, elle se développe surtout dans les élites, éloignée des mouvements politiques sous le prétexte de maintenir la neutralité, et de ne rien faire qui aurait pu provoquer une interdiction des associations par le pouvoir, surtout pendant la deuxième période de dictature commencée en 1964. Pour être admis dans la société, le candidat devait se soumettre à plusieurs interviews, plusieurs examens, y compris un électroencéphalogramme. On pourrait presque penser qu’ils étaient aussi partisans de la théorie de la dégénérescence. Cet éloignement chaque fois plus grand de la réalité brésilienne, c’est surement un des motifs qui ont conduit à la formation de groupes parallèles à partir des années 50, surtout après l’implantation des études de psychologie à l’université, qui étaient au début très liés à la psychanalyse. La profession de psychologue a été officialisée en 1962. Il y avait alors une psychologie dite psychanalytique, et les professions de psychologue clinicien et de psychothérapeute ont été créées.

La même question que se posaient les brésiliens sur l’identité commençait à être posée aussi parmi les psychanalystes et candidats à psychanalystes. Qu’est-ce que c’était qu’être psychanalyste? Qu’est-ce que la psychanalyse? Pouvait-on être psychanalyste sans suivre le chemin proposé par les sociétés affiliées à l’IPA? Comment devenir psychanalyste sans à la fois trahir les principes freudiens ni rester dans une bureaucratisation excessive, autoritaire et élitiste?

Les groupes lacaniens commencent à apparaitre à partir des années 70 qui proposent un modèle de formation assez consistant du point de vue théorique et politique, pour faire face au formalisme élitiste de l’IPA. Les lacaniens ont fait eux-aussi, leur révolution dans la psychanalyse brésilienne. Révolution dans la formation, mais aussi une révolution dans la psychanalyse en soi, en introduisant la question du langage, et particulièrement avec la primauté du signifiant, qui est ce qui constitue l’humanité même. Non seulement la formation du psychanalyste a complètement changé, mais aussi la forme même d’intervention s’est trouvée modifiée à partir de là.

C’est en 1975 que les deux premiers groupes lacaniens ont été fondés dans le pays :

Le CEF, Centre d’Etudes Freudiens, fondé le 4 octobre 1975 par Jacques Laberge, Ivan Corrêa, Jeanne Marie Machado, Luis Carlos Nogueira e Durval Chechinato. “Notre groupe, nous dit Jacques Laberge, ne s’attend pas à entendre à son propos: ceux-là, appartiennent à une famille traditionnelle! Nous voulons être des enfants de rue plutôt que des fils de famille. « Quelle ingénuité, continue Jacques. Le didacticien a disparu, centre d’attraction et de pouvoir. Mais de toute façon, les chemins qui se refont conduisent à la structuration hiérarchique. » Ils s’étaient quand même rendu compte que l’absence totale de hiérarchie était impossible. ”....Mais, dit encore Jacques Laberge, ”Elaborer un projet de Centre doit signifier, tout d’abord, une attention aux projets de chacun.”...

Le CEF avait des membres dans diverses villes du pays, Recife, São Paulo, Brasília, Salvador, mais actuellement il n’existe qu’à Recife. Ce groupe s’est montré indépendant dès le début, et n’a pas accepté de se soumettre au centralisme parisien. « Quelle était la différence d’être analyste à Paris ou au Brésil ? Aucune ?! »... « Nous avons Freud et Lacan en commun ».

Le CEF fut la seule institution à représenter le Brésil dans la Première Réunion sur la psychanalyse et l’enseignement de Lacan, convoquée par Jacques Lacan lui-même à Caracas, en juillet 1980. C’était des membres de Salvador et São Paulo, parmi lesquels Gustave Etkim.

La deuxième institution psychanalytique qui a surgi en même temps que le CEF, il a été même question de fusion entre eux, c’est le Collège Freudien de Rio de Janeiro, qui a évolué vers un culturalisme radical et a fini par s’éteindre. MD Magno se présentait comme le fondateur d’une psychanalyse brésilienne, une psychanalyse subversive qui cherchait aussi, un retour à la pureté originelle de la psychanalyse, qui cherchait à percevoir dans l’écoute, la spécificité de la culture brésilienne, ce qui la distinguait des autres cultures latino-américaines et de la culture européenne. En 1985, ils ont organisé un grand congrès à Rio de Janeiro, au Copacabana Palace, La psychanalyse au Brésil. Ont participé des artistes et intellectuels de domaines très divers, dont Gilberto Freire et ils ont réunis près de 1000 personnes. La clôture s’est faite avec un bal animé par une célèbre école de Samba, Beija-Flor. Ils ont, paraît-il, poussé à l’extrême l’idéal moderniste, poursuivant cette quête éperdue de brésiliannité, avec des bananes, des cocotiers, l’école de Samba, etc...Ils se sont peut être perdu dans l’errance infinie du signifiant.

Ces deux groupes ont favorisé une grande expansion du mouvement lacanien, indépendamment du modèle médical et du discours universitaire. Lacan représentait la pensée française, mais s’opposait à l’IPA où les critères de sélection étaient aberrants, et dont l’autoritarisme était comparé par Betty Milan au gouvernement militaire qui avait pris le pouvoir en 1964.    

A la fin des années 80, les groupes milleriens ont commencé à se former et finissent par fonder L’École Brésilienne de Psychanalyse avec une discipline bien plus rigide que les deux précédentes, et une vision mondialiste de la psychanalyse. Actuellement ils sont très répandus au Brésil. Ils ont d’une certaine manière voulu continuer dans l’hiérarchie autoritaire, ce qui a fini par une scission en 1988, provoquée par une “opposition au mésusage de l’Un dans la psychanalyse”. De cette scission sont nés les Forums du Champ Lacanien, qui sont aussi assez nombreux au Brésil.  

LA PSYCHANALYSE DANS LE BRÉSIL POST-MODERNE

Quelle est donc la situation de la psychanalyse dans le Brésil postmoderne ?

D’après J.F.Lyotard le terme postmoderne « désigne l’état de la culture après les transformations qui ont affecté les règles du jeu de la science, de la littérature et des arts à partir de la fin du XIXème siècle » (p.7). La postmodernité se caractérise par l’idéologie néolibérale, et l’universalisation de la flexibilité. Si la modernité était centralisée autour des valeurs occidentales, la postmodernité aurait une extension planétaire. J.F.Lyotard. Il dénonce encore la fin des grands récits et une crise du discours. Les discours sont devenus pluriels, fragmentés, contradictoires, les conceptions du monde deviennent incohérentes, incompréhensibles. Du coup il y a un grand développement des techniques et des technologies, avec une informatisation de la société dans le passage à une  société postindustrielle. Le savoir est réduit à une simple “marchandise informationnelle” ce qui va donner naissance à un être qui n’est plus embarrassé par des valeurs symboliques. Le sujet se croit libre de tout assujettissement, mais cultive un rapport de soumission au marché. L’idéologie des machines, de toute sorte, domine le monde.

Nous percevons dans la postmodernité la concrétisation des propositions des manifestes de la modernité, le futurisme, le bruitisme, le délirisme: Les langages scientifique et informatique envahissent tout les champs, suppriment la polysémie, tout devient signe. Il y a une sorte d’éclatement du langage, le mot devient la chose, la parole n’admet plus le doute, l’ambigüité du monde est effacée, on reste dans la certitude du marbre et du bruit des machines, des voitures. La parole est comprise dans sa dimension utilitaire, il y a une croyance à l’univocité. Par son message le sujet croit qu’il ne dit pas autre chose que ce qu’il veut dire. La syntaxe est perturbée, la ponctuation supprimée. La valeur de la parole est oubliée, le langage est menacé. Une novlangue se forme, qui se ressemble beaucoup à celle décrite par George Orwel dans son livre 1984 : Un nombre de mots réduit, des concepts simplifiés, la syntaxe aussi, les finesses du langage supprimées, la capacité de réflexion par conséquent est très diminuée. Les gens deviennent bêtes, dépendants et facilement manipulables par les médias, ce qui évite les critiques subversives.

Quelle est la situation de la psychanalyse au Brésil dans ce contexte ?

Les brésiliens oublient la quête de brésiliannité, le progrès maintenant c’est de suivre la vague des mouvements du monde, du progrès scientifique et technique. Les brésiliens veulent ressembler à tout le monde. C’est le phénomène de globalisation, on veut s’identifier à tous, on veut l’égalité.

Les artistes ont oublié la psychanalyse. Récupérer l’identité originaire est de toute façon une cause perdue depuis toujours. Le paradis perdu est impossible à retrouver. Et le travail de la psychanalyse n’est pas celui de récupération d’identité, ce n’est pas la réponse à la question ‘qui suis-je’ ? Mais plutôt à : ‘quel est mon désir’ ? nous rappelle Gustave Etkim. Car ce qui fonde l’identité est la rencontre avec l’Autre. Le moi est un Autre. Notre identité c’est l’Autre, c’est les autres, c’est la diversité. L’énigme de nos origines reste d’ailleurs insoluble. La Pedra de Inga, n’a jamais été déchiffrée. Il y aurait des signes que ce ne sont pas les indiens les premiers habitants du Brésil, et que d’autres peuples y auraient vécus dans des époques encore plus lointaines.

Actuellement il y au Brésil plusieurs institutions psychanalytiques, des groupes, des courants et pratiques diverses dans toutes les grandes villes du pays. Il y a eu une grande expansion dans la clinique pendant les années 70, mais il semble qu’actuellement cette clinique soit en train de diminuer. De toute façon nous avons l’impression qu’il y a moins de jeunes intéressés par la psychanalyse. Et qu’il y aurait une recherche d’enseignements plus objectifs dans la formation.

Les psychiatres, eux aussi, ne s’intéressent plus à la psychanalyse, il y en a même qui la combattent. Pendant les années 60 et 70 la psychiatrie dite dynamique était assez répandue, mais après les nouvelles recherches des neurosciences elle a été oubliée au profit de la psychiatrie biologique qui prédomine de nos jours. La vague du monde, dans ce domaine, originaire des Etats Unis est de suivre le DSM, exemple type de novlangue postmoderne: Rupture d’avec l’ancien, langage de signes, un savoir constitué sous forme de catalogue de comportements hissés au rang de maladies, et des substances qui sont supposées contrôler ces comportements. Le sujet du comportement n’est pas pris en question. Aucune complexité, aucune énigme. Tel comportement, égal à tel médicament. Le symptôme ne renvoie à rien d’autre. Le signe colle au sujet, devient presque un de ses noms, et se fixe. C’est la théorie de la dégénérescence remaniée. Car les comportements malades sont considérés innés, héréditaires et incurables, et condamnent le patient à rester dans la mêmeté. Or d’après J. Allouch, la santé mentale c’est justement passer à autre chose. Passer à autre chose mais en passant par l’Autre du transfert. Le transfert n’est pas du tout pris en compte dans la psychiatrie actuelle. Il y a aussi un retour à l’idéologie hygiéniste. Les comportements difficiles des enfants, par exemple, sont signalés par l’école, envoyés au Psychiatre, et catalogués comme des troubles mentaux qui demandent un traitement pharmacologique dès le très jeune âge. Devant le malaise dans la culture, les remèdes sont recherchés du côté de ce qui tamponne le manque et qui évite la réflexion: les objets de consommation, la religion qui promet le salut, ou la fausse guérison par les médicaments distribués un peu partout, l’addiction aux drogues, aux images, etc... Des solutions qui, toutes, réduisent la capacité de penser et qui rendent les gens facilement manipulables par les médias comme l’avait bien prévu G.Orwel. Les médias d’ailleurs, dominent la pensée, c’est très difficile de pensée différemment du sens commun, il y a une vrai dictature de la pensée.
De cette manière, la psychanalyse qui travaille avec le langage, avec la plurivocité, avec le changement de sens n’a plus de place dans la psychiatrie.

La psychologie, qui est née avec la psychanalyse s’en éloigne de plus en plus, se tournant vers les neurosciences et vers des théories qui, elles aussi, évitent la réflexion, l’élaboration des conflits, telles que les théories cognitivistes et comportementalistes.

Du point de vue légal, l’exercice de la psychanalyse est considéré maintenant comme une spécialité de la psychologie, il faut donc être psychologue pour être psychanalyste. Mais comme l’avait déjà remarqué Franco da Rocha, un de nos précurseurs, du fait que ce n’est pas une science mensurable et que ce n’est pas une profession réglementé, la psychanalyse a depuis toujours attirée de charlatans. Dans les années 20 Durval Marcondes a du demander à Freud de démasquer une personne à São Paulo qui se disait psychanalyste télépathe et ancien élève très cher à Freud, ce que Freud a fait volontiers./. Aujourd’hui, il y en a beaucoup d’autres. Il y a une certaine demande d’objectivité pour la formation, des demandes de certificat, qui sont parfois nécessaires pour l’accès aux postes dans les services publiques.

Il y a finalement les évangélistes qui s’y intéressent de plus en plus et qui avaient même l’intention de s’en approprier, présentant un projet de loi pour réglementer la formation du psychanalyste à leur manière, projet qui heureusement n’a pas été approuvé. Cette avancée évangéliste sur le champ de la psychanalyse est une particularité brésilienne difficile à comprendre. Serait-ce pour attirer des fidèles avec la promesse d’une psychanalyse plus complète qui promet à la fois la cure et le salut? La société brésilienne est très en détresse en ce qui concerne les traitements des toxicomanies, qui avancent de manière alarmante. Les évangélistes proposent des cures pour les drogués dans des communautés isolées, qui son parfois assez efficaces. C’est la dévotion religieuse en échange de l’addiction. Seraient-ils à la recherche de fondements théoriques pour soutenir leur travail? Seraient-ils aussi à la recherche d’une identité ?    

Une autre particularité brésilienne et qui fait partie de la petite révolution lacanienne est que les psychanalystes travaillent souvent dans des institutions publiques, dans le champ du social. C’était d’ailleurs un rêve de Freud, que les populations défavorisées puissent avoir accès à la psychanalyse. Mais du coté des politiques publiques, la situation de la psychanalyse est dans un moment de transition, impossible de prévoir dans le jeu d’échecs des lobbies, quel sera son destin. Une tendance à l’exclusion de même qu’en France ou l’inverse? De toute façon, pour ce qui est de l’autisme, il y a un mouvement Autisme, Psychanalyse et Santé publique, qui paraît assez forte.

Les psychanalystes participent aussi de la vie universitaire. Nombreux analystes appartiennent au corps enseignant. Ce n’est pas forcément parce qu’on est à l’université qu’on est dans la position de maître. Tout dépend de la manière comment l’enseignement se fait. On peut être maître aussi en dehors de l’université, dans les associations psychanalytiques. Il est de toute façon indispensable pour la diffusion de la psychanalyse que les analystes soient présents dans la vie universitaire. Là où et la science .

Qu’est-ce qu’être psychanalyste? Quelle est la fonction du psychanalyste dans notre société? C’est non seulement la cure. Ils ont aussi la tâche essentielle de préserver le langage, le signifiant, le sens, vu il n’y a pas de sujet sans sens. Veiller à la conservation du doute et de l’équivoque. Puisque c’est le langage qui définit l’humain. Faire violence au langage, c’est faire violence à l’humanité. Selon Nasio, la psychanalyse est la seule discipline qui réunit les conditions nécessaires pour s'opposer à la barbarie. C’est n’est peut-être pas un hasard que la psychanalyse lacanienne, celle qui justement donne la primauté au langage, soit arrivée au Brésil dans la Postmodernité.

Tous ces manifestes de la modernité, avec les bouleversements qui se sont suivis, (un complet changement de la sensibilité humaine comme disait Marinetti, une révolution de la subjectivité prônée par les modernistes), la rupture avec l’ancien, les modifications du discours, qui ont profondément modifié les divers champs de l’expérience humaine, étaient peut-être les premiers signes des transformations subjectives qui vont constituer ces nouveaux symptômes, cette nouvelle clinique, que Melman a réuni sous le nom de Nouvelle Economie Psychique. C’est donc une des tâches de psychanalystes, celle de veiller à ce que la postmodernité ne produise pas l’homme post humain.

 


[1] CORRÊA Ivan : Os Trinta anos do CEF p. 9

[2] Veritas ipsa est une lettre du 2 juin 1537 du pape Paul III au cardinal Jean de Tavera, archevêque de Tolède rappelle que, les Amérindiens sont des êtres humains, qui ont droit à la liberté et à la propriété, puis condamne et interdit la pratique de l'esclavage de tout peuple connu ou qui viendrait à être découvert.

[3] ANDRADE, Mário de. Prefácio Interessantíssimo. Paulicéia desvairada.

[4] Marcella Figueiredo de Almeida E Silva : Psicanálise e modernismo: enlaces, p.42

 

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