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Association lacanienne internationale


La question théologique dans Finnegans Wake

Bonjour à tous. C’est un plaisir de me retrouver de nouveau parmi vous, pour parler de James Joyce, alors que nous nous préparons pour le séminaire d’été. Un grand merci à Virginia pour m’avoir invité à nouveau.
 
On m’a demandé de traiter de « la question théologique chez Joyce », surtout dans Finnegans Wake. Le mot « théologie » est dérivé de deux mots grecs, Theos et logos, Dieu et parole ou discours. La théologie, c’est donc «parler de Dieu », et ce qui est intéressant, lorsque Joyce parle de Dieu, c’est sa reformulation de la doctrine chrétienne traditionnelle du Péché originel, de la Chute, à laquelle Lacan fait référence à plusieurs reprises dans le Séminaire 23. 
Ce qui est original chez Joyce, c’est qu’il attribue la responsabilité du Péché originel non pas à Adam, comme le fait Saint-Augustin, mais à Dieu. Toutefois, nous devons commencer par examiner comment Joyce conçoit la Chute en tant que telle. C’est là tout le sujet de Finnegans Wake. Depuis le troisième paragraphe du livre, c’est bien de la Chute qu’il s’agit, une Chute qui se répète, d’après la théorie cyclique de l’histoire de Giambattista Vico. Et cela apparaît clairement dès le début même du premier paragraphe:
 « riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to end of bay, brings us by a commodious vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs”. Sir Tristram, violer d’amores, fr’over the short sea… »
La chute d’Adam et la chute de Tristan. On avait envoyé Tristan depuis Angleterre  pour  qu’il ramène Iseult en Cornouaille afin qu’elle devienne l’épouse de son oncle le roi Marc. Cependant. Tristan lui-même tomba amoureux d’Iseult et cela entraîna sa chute. Adam et Tristan, deux fautes coupables, comme l’a noté Burgess, dans les quatre premières lignes du livre.
Finnegans Wake est une histoire universelle. Le deuxième chapitre nous apprend que ce roman concerne un homme, Humphrey Chimpden Earwicker, HCE, et sa famille. Mais en fait, ainsi qu’Atherton et Tindall l’expriment, il s’agit d’une histoire de l’humanité. C’est une histoire touchant n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. Ainsi, HCE n’est pas seulement un personnage au sens habituel du terme. Les lettres HCE sont les initiales de plus de soixante noms, à commencer par « Howth Castle and Environs » dans le premier paragraphe. HCE est Monsieur tout le monde, ou comme Joyce le dit : « Here Comes Everybody » (25 : 40). 
Earwicker, ce monsieur tout le monde, tient une taverne à Chapelizod, à proximité du Parc Phoenix à l’ouest de Dublin, ville divisée par le fleuve, « The Liffey ». C’est un pécheur, tout comme Adam dans le livre de la Genèse, comme Tim Finnegan, le maçon irlandais de New-York dans la ballade humoristique «Tim Finnegan’s Wake», qui tomba de son échelle et se fracassa le crâne; comme le Humpty Dumpty de la comptine pour enfants, assis sur un mur, Humpty Dumpty qui fit  une grande chute; comme l’homme politique Charles Stewart Parnell dont la chute politique était due à la relation qu’il entretenait avec Mme Kitty O’Shea; et en effet HCE est semblable à tous les hommes qui ont jamais vécu. Finnegans Wake contient un nombre incalculable d’allusions à des pécheurs exemplaires, ou à des personnages historiques déchus de la mythologie et de la religion, mais ils trouvent tous leur expression dans HCE, le «Phoenix culprit » (18 : 32) ainsi que Joyce l’appelle, unissant, comme Campbell a expliqué, le felix culpa du péché d’Adam et la soi-disant faute d’Earwicker dans le Parc Phoenix.
Si Earwicker incarne un homme universel, sa femme, Anna Earwicker, incarnée dans Finnegans Wake par le fleuve, The Liffey, et non seulement un seul fleuve, car quelque 800 noms de fleuves apparaissent dans le livre, elle est l’incarnation de toutes les femmes. Appelée « Anna Livia Plurabelle », ALP, elle est aussi plurielle que son mari. Que Lacan me pardonne, elle est « toutes les femmes » ! Elle est Eve, et la Vierge Marie, et la déesse Isis, ou n’importe quelle femme à qui vous pouvez penser. Bien que, selon la comptine, ni les sujets du roi, ni ses chevaux, ne purent recoller les morceaux de Humpty Dumpty, elle ramasse quand même les morceaux de HCE; elle les lave dans son fleuve, les recolle finalement, mais seulement pour voir l’histoire se répéter encore et encore, quand le fleuve retourne à sa source, tout comme la théorie cyclique de l’histoire de Vico, après s’être mêlée aux eaux salées de la baie de Dublin.
Les Earwicker ont des jumeaux et une fille. Les frères Shem et Shaun voyagent autour du globe, leurs orbites respectives se croisant en Australie et en Irlande, formant ainsi le cercle et la croix du nœud borroméen de Lacan. Mais ces deux fils rivaux incarnent tous les frères ennemis de tous les temps, à commencer par Caïn et Abel. Quant à la fille, Isabelle, ou comme le suggère Tindall, « Iseult la belle » car Chapelizod signifie la Chapelle d’Iseult, elle représente toutes les jeunes filles dans le monde. 
Tous les personnages qui figurent dans Finnegans Wake – et il y en a un millier – tous sont des « représentations » de HCE et d’ALP, Shem, Shaun et Isabelle. Cette famille représente toutes les familles, et chacun d’entre eux commet une faute. La Chute originelle, la Chute d’Adam et d’Eve se produisit dans le Jardin d’Eden. Le Jardin d’Eden de Dublin c’est le Phoenix Park, et c’est à Chapelizod, près du parc, que les premiers parents, HCE et ALP, ou « our forced payrents » ainsi que Joyce les appelle (449 : 2), commirent leur faute et contractèrent une dette à payer. 
Et ce qui arriva aux parents arriva également aux enfants. Ainsi donc Finnegans Wake peut s’interpréter comme l’histoire de Joyce lui-même et sa femme Nora Barnacle ; comme l’histoire du père de Joyce, John Joyce, ce père que Lacan appelle un père indigne, un père carent  et sa femme; comme l’histoire de HCE et d’ALP, l’histoire d’Adam et Eve, et ainsi de suite, avec un va et vient perpétuel, l’histoire se répétant insaecula saeculorum. Ce qui nous ramène à la thèse de Vico et, plus près encore, à la façon dont Joyce parle de Dieu. 
Vico pensait que l’histoire était la répétition cyclique de trois âges, l’âge des dieux, l’âge des héros, et l’âge des hommes, puis un ricorso, un retour aux sources et le cycle recommence à nouveau. L’âge des dieux, qui comprenait Eden et l’Egypte antique, vit l’émergence de la famille et de la religion. L’âge des héros et de l’aristocratie vit l’apparition du  mariage. Et l’âge des humains vit la construction des villes. Clive Hart a montré que Finnegans Wake est lui-même structuré comme les quadrants d’un cercle, divisé par une croix, avec un ricorso viconien qui en forme le centre. Et Tindall a associé la première partie du livre à l’âge des dieux de Vico, la deuxième partie à l’âge des héros, la troisième à l’âge des hommes, avec la quatrième partie agissant comme un ricorso prolongé. 
La structure du livre est circulaire parce que, dans Finnegans Wake, l’histoire est circulaire. Ce qui arrive est déjà arrivé et arrivera encore, exactement comme Vico conçoit l’histoire. Ou, comme Joyce le dit lui-même: « Teems of times and happy returns. The seim anew. Ordovico or viricordo » (169 : 6-7). Ordovico, l’ordre de Vico, fait en sorte que l’histoire se répète. Il en est ainsi dans Finnegans Wake, c’est une question de répétition. Une chute succède à une autre chute.
Qu’est-ce que tout cela a à voir avec Dieu, ou avec l’idée de Dieu dans Finnegans Wake? Selon Vico, chacun de ces âges avait son propre langage. Les premiers hommes étaient muets mais ils communiquaient au moyen de grognements et de gestes. Ceux de l’âge des héros développèrent l’alphabet et la métaphore, et ceux de l’âge des hommes utilisèrent le discours vulgaire, aussi bien qu’abstrait. Mais Vico fonda sa théorie du langage sur l’idée que le tonnerre était, à l’origine, interprété comme la voix de Dieu. Les premiers hommes étaient des géants qui vivaient dans les montagnes. Lorsqu’ils entendaient gronder le tonnerre dans le ciel, ils étaient terrifiés et l’associaient à la condamnation. Ils apprirent, d’après les paroles de Vico, « to hold in check the bodily motion of lust ». Ces géants entraînaient de force leurs femmes dans des grottes, par crainte de la foudre divine. C’est ainsi que naquirent les premières familles et que furent fondées les premières villes. Selon cette théorie, on peut retracer l’origine des villes à la foudre divine, punissant le péché des géants. Elles résultèrent, ainsi que l’exprime Joyce, de « this municipal sin business » (4 : 36-37). Mais Joyce lui-même va plus loin encore et attribue le Péché originel, non pas aux géants, mais à Dieu lui-même. Vico imaginait que les premiers hommes commencèrent à imiter la voix de Dieu telle qu’elle s’exprimait par le tonnerre, et que leurs premières paroles furent des balbutiements ou bégaiements, comme le montre dans Finnegans Wake le dialogue entre Mutt et Jute :         
Jute dit: « Whoa? Whoat is the mutter with you?»                                                                      Mutt répond: « I became a stun a stummer ».                                                                                               À quoi Jute réplique: « What a hauhauhauhaudible thing, to be cause » (13 : 19-21).
Ce qui, une fois encore, renforce l’idée que, pour Joyce, c’est bien Dieu qui est responsable, qui bégaie. Dieu ne bégaie pas parce que les hommes ont péché, mais bien parce que Dieu est coupable, c’est Dieu lui-même, le cause, qui a péché.
Dix coups de tonnerre éclatent dans Finnegans Wake et chacun est exprimé par un mot de 100 lettres. C’est le tonnerre qui engendra l’histoire de l’humanité et non l’inverse. Le fracas du tonnerre est dû au propre péché de Dieu. Et ce même tonnerre apprit aux hommes à parler. « The sibspeeches of all mankind have foliated », dit Joyce, « from the root of some funner’s stotter » (77 : 4-6). Atherton suggère que Joyce utilisa le mot « stotter » plutôt que « stutter » en référence à la pièce d’Ibsen Sanfundets Stotter pour illustrer le fait que la société est fondée sur le bégaiement. Mais, plus important encore, une autre pièce d’Ibsen eut une influence plus marquante encore, Bygmester Solnes, The Masterbuilder. Elle établit le lien, non seulement avec la chute de Tim Finnegan, le maçon universel qui construisit le bâtiment Woolworth, la Tour Eiffel, et la Tour de Babel, mais également avec la théorie de Joyce que Dieu lui-même a péché. Ainsi qu’il le dit: « Inmaggin a stotterer. You may suppoutre him to been one biggermaster Omnibil» (260 : 13-14). Pour  Joyce, la voix tonitruante de Dieu bégaie, car c’est lui, et non Adam, qui est responsable du Péché originel.  
Burgess nous dit que, lorsque Joyce était enfant, sa gouvernante, Mrs. Conway, lui apprit à faire le signe de la croix chaque fois qu’il entendait un grondement de tonnerre. Même beaucoup plus tard, dans sa vie d’adulte, Joyce avait encore peur du tonnerre, et à ceux qui lui demandaient pourquoi, il répondait: « Vous n’avez pas été élevé dans l’Irlande catholique ». Si cela se réfère à son rejet des condamnations foudroyantes, prononcées du haut de l’Eglise catholique, le jeune Joyce reçut de ses professeurs jésuites une éducation approfondie en matière de doctrine catholique. Et s’il critiquait l’Église, il garda toute sa vie les principes fondamentaux de la philosophie et de la doctrine catholique. Il  savait, par exemple, que la doctrine classique du Péché originel remontait à Saint-Augustin. Il est probable qu’il savait que la pensée de saint Augustin avait été élaborée en opposition au pessimisme des Manichéens et à  l’optimisme des Pélagiens. Mais il est peu probable qu’il en ait connu les détails les plus fins, tel le fait qu’il existait déjà une précompréhension de la doctrine, dès l’ère patristique. Cyprien de Carthage, par exemple, avait parlé de nourrissons dont les propres péchés n’étaient pas effacés par le baptême mais « les péchés d’un autre », et que ces mêmes enfants avaient contracté  « la contagion de la première mort de la première nativité ». De même, Saint Ambroise avait parlé de « péchés héréditaires » ainsi que d’une tendance héréditaire à la concupiscence.
Mais Joyce savait que c’était Augustin qui explicitait la théorie selon laquelle le premier péché, en tant qu’événement historique, affectait non seulement Adam, mais aussi tous ses descendants; et que ce n’était pas seulement la culpabilité du péché d’Adam qui avait été transmise à l’humanité après lui, mais ses effets également: l’ignorance, la concupiscence, la mort corporelle, et la perte de la liberté de faire le bien. Alors que le théologien irlandais – selon Saint Jérôme il était irlandais, pas britannique – Pélage considérait qu’Adam n’était qu’un mauvais exemple, Augustin arguait que le Péché originel était transmis par propagation, et non pas imitation. Et c’est sa pensée qui devint la doctrine officielle de l’Église.
Joyce semble appartenir à cette tradition lorsqu’il fait référence au Jardin d’Eden et aux conséquences pour nous après la Chute originelle. « Though Wonderlawn’s lost us forever », dit-il, « Alis, alas, she broke the glass! Liddell looker through the leafery, ours is the mistery of pain » (211 : 21-23). Ici, le personnage d’Alice de Lewis Carroll, Alice Liddell de Through the Lookingglass and What Alice Found There, est présentée comme representant Eve du Jardin. Elle brisa le miroir et nous qui la suivirent avons hérité  de sa culpabilité, la « cutletsized consort » d’Adam (201 : 40). Comme Joyce citait à Frank Budgeon l’extrait du English Mail-Coach de De Quincey: « Even so in our dreams…each several child of our mysterious race completes for himself the treason of the aboriginal fall », bien qu’il laisse de côté « the treason of ». Atherton pensa que c’était Budgeon lui-même qui l’avait omis, mais pourquoi pas Joyce lui-même? Joyce est allé plus loin encore que l’approche traditionnelle, et attribua la faute à Dieu. La chute n’est pas une trahison commise par un  humain contre Dieu, mais bien un événement pour Dieu lui-même.
Quelle est donc cette Chute? C’est l’acte même de la création, et c’est Dieu qui est la cause, bien que, comme le note à juste titre Atherton, Joyce s’appuie sur le mythe égyptien de la création d’Atem qui créa le monde en crachant sur ​​de la boue. Alors que Thomas d’Aquin interprétait la création comme le monde dépendant du Créateur, Joyce appelle Dieu un « spitter that can be depended upon » (211 : 20-21). Et ailleurs il dit: « First mull a mugfull of mud, son…..take your mut for a first beginning, big to bog, back to bach. Any liffle mud which cometh out of Mam will doob, I guess » (221 : 24; 27-29).
Finnegans Wake est donc une nouvelle Bible. Elle contient une pléthore de références à la Bible – chaque page en contient au moins une. Bygmester Finnegan est supposé avoir vécu avant que « joshuan judges had given us numbers or Helviticus had committed Deuteronomy » (4 : 10-12). Mais plus encore, Finnegans Wake se place sur un pied d’égalité avec la Bible. En fait, Joyce prétend que c’est la lettre d’ALP, la lettre utilisée pour défendre HCE, qui inspira la page Tunc du Book of Kells, le grand Evangéliaire irlandais du huitième siècle. Tout particulièrement, Joyce écrit un nouveau Livre de la Genèse, qu’il appelle régulièrement « Guinness », la bière irlandaise, et un nouveau récit de la Chute biblique. Son livre se compose de toute une série d’histoires basées sur le péché du père, et toutes s’inspirent de l’histoire de sa propre famille. L’idée de Dieu que se fait Joyce est basée sur l’expérience de son propre père, le père carent de Lacan, qui peut être compris comme étant responsable de la Verwerfung de fait que Lacan voit en Joyce lui-même. Malgré le fait que Joyce aimait son père, il savait que son père était responsable des déboires de la famille. Mais ce n’est pas seulement John Joyce, le père de Joyce, qui a péché; ce n’est pas seulement notre père Adam qui a péché,  le « Father of Truants » (201 : 39) comme Joyce l’appelle ; ou même Earwicker, le père de Shem et Shaun et d’Isabelle, qui a peché ; mais la figure du Père suprême. Ainsi au lieu de  « Notre Père qui es aux cieux » (« Our Father who art in heaven »), Joyce écrit : « oura avatars that arred in Himmal, harruad bathar namas » (467 : 31-32). 
La cause de la chute du maçon Tim Finnegan avait été l’ivresse. Il tomba, et se fracassa le crâne. Mais le livre de Joyce ne fait qu’allusion à la cause de la chute d’Earwicker. Il semble qu’elle ait impliqué deux jeunes femmes dans le Phoenix Park, deux filles de joie, et que trois soldats furent témoins de la scène. Ce qui explique les commérages des lavandières au bord du fleuve, faisant allusion aux trois et aux deux : « Or whatever it was they threed to make out he thried to two in the Fiendish Park » (154 : 8-9). Mais lorsqu’un malotru à la pipe demande l’heure à Earwicker, il nie, en bégayant, avoir fait de mal. Burgess suggère qu’Earwicker a commis un acte incestueux, car en anglais le nom d’Earwicker se prononce comme “earwig”, qui est une sorte d’insecte, ce qui fait penser à inceste. Mais toutes les références à Noé, qui dans la Bible non seulement s’enivre, mais révèle sa nudité, laissent supposer que le crime de HCE impliquait une forme d’indécence, peut-être lorsque les deux filles virent son derrière alors que, ivre, il était en train de se soulager. Cela semble être confirmé par les remarques de Joyce sur « a supreme piece of cheeks » (439 : 13-14), qui combine les termes de « cheek » et « cheeks ». Le fait qu’il s’agisse d’un péché du père est indiqué par « And yet he begottom »” (453 : 11),  qui combine les mots « begot » et « bottom » et reprend également l’association biblique de la Chute d’Adam et d’Eve avec la nudité.
Fait intéressant, Joyce compare la persécution d’Earwicker, après sa chute, avec la persécution subie par Président Schreber. Joyce n’a pas lu les Denkwürdigkeiten, mais il a toutefois lu le cas Schreber de Freud et pris des notes. Malgré l’antipathie de Joyce envers Freud, le fait qu’il s’inspire du livre de Freud sur les rêves, ce qu’il appelle la « intrepidation of our dreams » et «mon Messongesbook de Jungfraud » (261 : 17; 357 : 16-17), ainsi que les études de cas de Freud, montre qu’il protestait trop. Dans les années 1980, Daniel Ferrer  découvrit les notes de Joyce sur les cas Petit Hans et L’homme aux loups que Joyce utilisa dans Finnegans Wake. Mais dans les années 1990, Wim van Mierlo découvrit que Joyce connaissait également le texte de Schreber de Freud. Nous avons déjà vu que dans Finnegans Wake, Joyce avait transformé son père en Dieu. Mais l’œuvre de Mierlo nous amène à conclure que Joyce n’avait pas emprunté cette idée à  Schreber. Joyce ne commença à insérer le texte de Schreber dans Finnegans Wake qu’en 1926, ce qui veut dire qu’il ne le fit que pour confirmer ce qu’il avait déjà écrit. Mais ce qu’il a emprunté à Schreber, c’est l’idée d’être un lépreux, ce que Schreber dit sur les rayons-nerfs, les rayons de Jéhovah, la Grundsprache parlée par les oiseaux miraclés, ses deux dieux Ormuzd et Ahriman, le fait que Dieu ne comprenne pas les êtres vivants, ainsi que les idées de dessin, de féminitude, de félicité. Mais la chose la plus importante, pour nous, est que Joyce associait le fait que Schreber était persécuté par la menace de castration à la persécution d’Earwicker après sa chute dans le parc.
Mais dans le récit de la création de Joyce, c’est Dieu qui a commis le Péché originel et non Adam ou Earwicker. Et alors que, dans le Livre de l’Exode, Dieu dit à Moise: « J’ôterai ma main et tu me verras le derrière, mais tu ne verras pas mon visage »  (King James Version: Ex 33:23). Joyce utilise une telle traduction pour sa théologie hérétique et il emploie le terme de « culious » pour parler de cette épiphanie de Dieu, ce qui suggère la manifestation de son derrière (394 : 37). Le lien avec l’acte de création est que dans la tradition chrétienne Dieu crée le monde pour se manifester. Le théologien irlandais ancien, Jean Scot Erigène, connu à Joyce, croyait que Dieu se manifesta nécessairement au monde. Et donc Finnegans Wake parle de Dieu « erigenating », jouant sur le mot anglais « originating » et le nom du théologien célèbre (4 : 25). C’est cela la Chute originelle dans la théologie de Joyce. Dieu se manifeste dans son acte de procréation ou d’engendrement du monde. Dieu met le monde en mouvement avec tous ses problèmes. Car, après Adam, vinrent Caïn et Abel, qui se réincarnent dans Shem et Shaun. Et dans la théologie hérétique de Joyce, Dieu dit: « let there be fight  (que la lutte soit) » (72 : 2), et non pas « let there be light » (fiat lux, que la lumière soit)
A la fin de Finnegans Wake, fidèle à la théorie cyclique de Vico, la nuit donne naissance au jour, le cauchemar est terminé et il est temps de se réveiller. Comme le dit Tindall : se lever, tomber, se relever à nouveau, dormir, se réveiller, la mort et la résurrection, le péché et la rédemption, les conflits et l’apaisement, et surtout le temps lui-même in saecula saeculorum, constituent la matière même de l’essai de Joyce. Le livre avait raconté l’histoire de tout ce qui s’était passé, alors que le maçon Tim Finnegan, ou le légendaire Finn McCool, ou Humphrey Chimpden Earwicker, étaient étendus sur le lit. Mais maintenant il est temps que la mort fasse place à la vie. Maintenant, il est temps de se réveiller. D’où les nombreuses références au Book of the Dead, le livre des morts égyptien que les Pharaons emportaient dans l’au-delà et appelé également Le Livre pour sortir au jour. Ainsi donc, Finnegans Wake se termine avec la résurrection ou, comme le dit Joyce, « Array! Surrection! » (463 : 2). Dans la ballade « Tim Finnegan’s Wake », quand « Shillelagh law was all the rage, and a row and a ruction soon began », lorsque Mickey Maloney baissa la tête pour échapper au seau de whiskey, qu’on lui lançait dessus, le seau le manqua, et la liqueur se répandit sur Tim. Il sauta du lit comme un Troyen et s’écria :  « Thunderin Jesus, do ye think I’m dead?». Ainsi, la fin du Finnegans Wake de Joyce contient des références à Pâques, au Phoenix, au lever du soleil au-dessus de Stonehenge en Angleterre. Tim Finnegan se réveille à sa veillée funèbre et Finn McCool peut redevenir Finn à nouveau. Dans la mythologie irlandaise, Finn était un géant bienveillant, haut de quinze coudées, qui ramassa une poignée de terre pour la jeter à un ennemi. Il manqua sa cible et la terre retomba dans la Mer d’Irlande pour former l’Ile de Man, tandis que le trou devint Lough Neagh. Ce qui nous intéresse davantage est le fait que, selon le mythe, Finn n’est pas vraiment mort, et qu’il reste endormi sous la terre d’Irlande, et qu’il ressuscitera un jour, pour défendre l’Irlande et redevenir Finn! Présent également est le EasterRising, l’Insurrection de Pâques, dont les Irlandais vont commémorer le centenaire en 2016: « Array! Surrection. Eirewecker » (463 : 2-3). L’insurrection de l’Eire, d’Irlande, eut lieu la semaine de Pâques, 1916.
Saint-Augustin enseignait que la faute d’Adam était effacée par le baptême. Et donc une autre figure du père, Saint-Patrick, venu en Irlande en l’an 432, est présentée par Joyce, non seulement comme celui qui allume le feu pascal sur la colline de Tara, mais comme celui qui baptise le peuple tombé d’Irlande. Il met fin, (Finnegends), aux effets de la Chute. En lui, Dieu, le grand « Je suis » (mishe en irlandais), est « Avoice from afire » qui «bellowsed mishe mishe » pour demander à Patrick de baptiser la terre d’Irlande : « tauftauf thuart peatrick » (3 : 8-9). Taufen signifie baptiser en allemand ; l’Irlande est le rocher de peat, de tourbe ; et le « tu es Petrus » est là aussi. Et le baptême est la clé. Dans Finnegans Wake, Shaun devient Yawn, qui devient Saint-Patrick, et il dit aux Quatre, à Mamalujo, aux quatre « avunculists », les quatre évangélistes, Matthieu, Marc, Luc, et Jean : « Moy, jay trouvay la clee dang les chants » (Moi, j’ai trouvé la clé dans les champs) [371 : 25-26]. Ce que Patrick a trouvé dans les champs c’est le shamrock, le trèfle, avec lequel il a enseigné la doctrine de la Trinité aux Irlandais. Bien sûr, la clé du propre problème de Joyce, la Verwerfung de fait, comme Lacan l’appelle, est également trinitaire. Grâce à son œuvre, par laquelle il fait son sinthome, il est capable de nouer ensemble la trinité du Réel, Symbolique et Imaginaire d’une manière que l’Imaginaire ne s’échappe pas. En d’autres termes, il est capable de réparer en lui-même les effets héréditaires (c’était son père, et le père de son père, qui étaient responsables pour la Verwerfung de fait) de la Chute.
Quant à Finnegans Wake, ce que nous avons à la fin, avant le renouveau, avant que l’histoire se répète à nouveau, est une renaissance, ce que Burgess appelle une « renaissance théocratique ». Il a raison, car c’est non seulement the maçon Tim Finnegan qui se réveille à sa veillée funèbre, ou le géant Finn McCool qui se réveille de son sommeil pour défendre l’Irlande, ou HCE qui se réveille du cauchemar dans lequel il a été emporté par le fleuve, Anna Livia, mais Dieu lui-même, le père divinisé qui ressuscite de la mort à Pâques pour voir le cycle, la recirculation, commencer une fois de plus. Comme l’a noté Atheron, chaque civilisation selon Vico a son propre dieu et chaque dieu commet à nouveau le même péché originel dont dépend la création pour commencer son cycle. C’est cela la théologie de Joyce.
Voila. C’est cela que je voulais essayer vous dire aujourd’hui sur la question théologique dans Finnegans Wake. Merci. 
 

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