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Association lacanienne internationale


Bilinguisme créole, français (III)

Notre dernier séminaire sera le troisième séminaire à propos du bilinguisme créole, français dans les sociétés des petites Antilles françaises  qui ont depuis 1946 le statut de département français.

Je vous rappelle que les femmes et les hommes dont l’histoire singulière s’est trouvée prise dans celle d’une colonisation, n’ont pas l’exclusivité des questions complexes que nous avons mises au travail depuis 2 ans. 

Au delà de leur élaboration nécessaire pour la transmission de la psychanalyse, ces questions concernent « des problèmes généraux de notre rapport à la langue et à l’habitation qu’elle nous donne en tant que parlêtres » (Charles Melman).

L’actualité de la montée des violences et des exclusions sociales, et pas seulement dans les sociétés antillaises, vient rappeler à ceux qui pourraient être tentés de ne pas les prendre en compte, ce que peuvent être les conséquences de la dégradation de la parole et du langage.

Interroger les conséquences subjectives de bilinguismes organisés par une colonisation nous impose d’articuler le bilinguisme à la question du traumatisme dont nous avons parlé précédemment.

Deux langues sont quotidiennement parlées dans les DOM, la langue française et la langue créole à base lexicale française.

Ces langues sont socialement situées dans une situation de diglossie : « situation linguistique dans laquelle 2 variétés de langue génétiquement apparentes entretiennent des relations hiérarchiques (l’une étant considérée comme la variété haute et l’autre comme la variété basse) et assument chacune des fonctions et des domaines d’emploi différent » (Fergusson).

La langue française a par rapport à la langue créole le prestige du statut de langue dominante. C’est la langue qui est parlée dans tous les domaines  où s’exerce l’autorité de l’État : administration, droit, et jusqu’à il y a quelques années c’était la langue exclusive de la transmission des connaissances dans l’enseignement scolaire.

Dans les premiers temps de la colonie, où s’est structuré le créole, la langue française parlée par les colons n’était pas une langue savante écrite, mais des parlers populaires de l’Ouest de la France. Il y aurait à  nous demander à quoi se sont trouvés réduits ces parlers des colons, à travers les vociférations, les commandements hurlés, la cruauté des châtiments qu’ils exerçaient sur les esclaves. Si dans la langue française en usage la plantation coloniale, les esclaves, Noirs, désignés comme objets de rebut, n’étaient pas reconnus dans la catégorie de  semblables, Aimé Césaire nous rappelle que la violence coloniale n’a pas été sans conséquences pour les maîtres "Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur à l'abrutir au sens propre du mot » A. Césaire, Discours sur le colonialisme (1950)

En 1635, quand commence la colonisation française, il y avait à peine 100 ans que l'ordonnance royale de Villers-Cotterêt,avait rendu obligatoire la tenue des registres des baptêmes et avait posé l'acte fondateur de la primauté et de l'exclusivité du français dans les documents relatifs à la vie publique du royaume de France. Avec cette ordonnance qui impose aux actes de l'administration et de la justice d'être rédigés dans cette langue, le français devient la langue officielle du droit et de l'administration, en lieu et place du latin.

Dans les Colonies, les textes administratifs qui vont régler les relations entre maîtres et esclaves (le plus connu est l’édit royal publié en 1685 et plus connu sous le nom de Code noir), écrits en français reconnaissent l’organisation sociale esclavagiste et racialisée des sociétés coloniales. Ils vont de ce fait rendre légale et donner consistance à la distorsion coloniale des lois de fonctionnement symbolique de la parole et du langage qui dans les colonies inscrivait la différence entre les parlêtres, à travers un trait de différence de couleur de peau, au détriment du trait de différence symbolique introduit par la parole.

 

En1848, l’abolition générale de l’esclavage permet à tous les enfants quelle que soit leur couleur de peau, d’accéder à l’Instruction Publique laïque. Le français est la langue exclusive de l’enseignement et le créole interdit dans l’espace scolaire.

En 1946, les populations des quatre « vieilles colonies » qui 100 ans après l’abolition générale de l’esclavage étaient toujours maintenus dans les structures sociale, économique et sanitaire coloniales héritées de l’esclavage, réclament l’accès au statut de département et deviennent des départements français par une loi dite « loi d’assimilation ».

Les affranchis et leurs descendants, créolophones dans leurs familles,  vont ainsi se trouver pris dans une situation langagière paradoxale. Dans ces sociétés coloniales, la langue française était confondue avec la langue du maître et c’est sur ce fond du rapport colonial à la langue française comme langue du maître, que l’accès à la scolarité pour tous va généraliser l’accès à une langue française standard transmise par l’école, langue dont la forme scolaire sera idéalisée en «français de France ». Dans les écoles, le créole restera longtemps limité pour les élèves à la cour de récréation (où il peut échapper aux oreilles des instituteurs) et aux toilettes où les inscriptions à connotation sexuelle en créole fleurissaient sur les murs.

C’est dans cette langue française transmise par l’école de la République que s’est opérée par une sorte de greffe, la référence à un ancêtre commun, qui leur avait été déniée dans la langue française parlée par les colons. Mais cette adoption généralisée par le français de l’école que portait le projet d’assimilation, avait comme condition d’abraser la référence à l’histoire de l’esclavage ou à celle de la colonisation.

Si à l’évidence tout le monde parle français aux Antilles, les psychanalystes ne peuvent pas manquer d’interroger une telle évidence. Est-ce si sûr que la langue créole, la muette, n’est pas à l’œuvre dans la langue française parlée par nombre d’Antillais ? Comme a répondu J-M Théodat, géographe haïtien à la journaliste qui lui demandait de parler créole au cours d’une émission de France Culture en direct d’Haïti, « écoutez moi bien et vous entendrez que le créole est là dans le français que je vous parle. Il y aurait par exemple à se demander si « parler français » c’est « parler en français » . « On peut avoir les mots d’une langue mais ne pas avoir de langue », (A.Appenfeld, au cours d’une interview à France Culture 17/6/ 2011)

 

L’étymologie du mot assimiler n’est pas sans intérêt. Le mot assimiler (dictionnaire Rey) est dérivé d’un mot latin qui veut dire « simuler, reproduire par imitation ». D’abord employé au figuré, « rendre semblable » puis au 16 ème en médecine « action d’absorber des aliments et de les utiliser pour un organisme ». L’idée commune est de rendre semblable.

L’assimilation dit l’insupportable du pluralisme, du multiple, du divers et indique « le coup de force » (Angela Jesuino-Ferreto) qui a tenté avec l ‘assimilation,  d’imposer à ces sociétés le passage au Un . Il était difficile que celle-ci ne  fasse pas valoir à terme ses conséquences subjectives complexes. « Les mots, dit V.Klemperer (in LTI), peuvent être de minuscules doses d’arsenic, on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ».

Pour des générations de Martiniquais, parler français c’était s’efforcer de parler la langue transmise par le biais de l’école. Aller à l’école et parler français c’était « apprendre un brin d’éducation et en finir avec le malheur dans lequel les pères ont foutu leurs enfants. (J. Zobel in La rue Cases-nègres »).

Pour des générations de Martiniquais parler français c’était maintenir avec le « français de France » appris à l’école, un rapport d’hypercorrection. Langue hantée par la crainte d’une faute (créolisme), ce qui peut interdire – et pas seulement aux enfants – la capacité de prendre le risque du jeu permanent d’une langue, pour  s’aventurer à la rencontre de signifiants nouveaux nécessaires au fonctionnement de la pensée.

 

Poème de L.G. Damas, « Hoquet » (lu au précédent séminaire sur ce bilinguisme).

 

La langue créole.Les travaux du GEREC fondé par le Pr Jean Bernabé, linguiste, ont donné au créole une écriture qui pose certains problèmes (dont je ne parlerai pas aujourd’hui) et ont conduit à l’enseignement de cette langue dans l’enseignement supérieur et scolaire.

Au cours d’une rencontre récente organisée par les collègues de l’école régionale ALI-Antilles, Jean Bernabé a souligné deux notions, celle de « continuum créole-français » de la langue parlée et celle « d’ancrage psycholinguistique » qui ne se superposent pas. À la Réunion par exemple, le « continuum syntaxique et lexical avec le français est important » mais il s’accompagne d’un « très puissant ancrage psycholinguistique des Réunionnais dans le créole », (par ex le mot « saboté » utilisé en créole réunionnais serait considéré en créole martiniquais (« dépotjolé ») comme signe d’une décréolisation). Bernabé associe cet ancrage dans le créole au taux d’analphabétisme important à la Réunion, 35%.

En ce qui concerne les Antilles, l’ancrage dans le créole est plus important en Guadeloupe «  les Guadeloupéens sont tellement ancrés dans le créole que même s’il ressemble au français, ils s’en fichent, c’est du créole… et la notion de décréolisation ne les intéresse pas ». C’est en Martinique où l’ancrage dans le créole est le moins important, que la problématique de la décréolisation a été posée.

Cette diglossie sociale ne se superpose bien sûr pas à l’usage que  chacun peut faire de l’une ou l’autre langue. Elle ne se superpose pas non plus à la langue où le sujet peut être chez lui, trouver un lieu d’où il pourra soutenir son désir.

Ce qui intéresse les psychanalystes dans une langue parlée ce n’est pas qu’elle soit grammaticalement « bien parlée » et châtiée, mais ce qui s’y fait entendre comme défaut : les inflexions, les erreurs, les lapsus. Pour un psychanalyste, l’assertion « tout le monde parle français aux Antilles » demande à être questionnée, de même qu’il y a à interroger ce que dit un locuteur francophone quand il dit que « le créole est présent dans le français qu’il parle ».

Les langues créoles à base lexicale française parlées dans les DOM, sont nées et se sont structurées dans le contexte de la mise en esclavage et dans l’espace de la Plantation coloniale liée à la traite négrière . Les créoles apparaissent de façon extrêmement rapide dans une situation historique de violence où la transmission normale d’une langue n’était pas assurée. Dans cette situation de désorientation linguistique et culturelle majeure sont entrées en contact  des langues non écrites : les parlers populaires régionaux de l’Ouest de la France parlés par les colons, et les langues africaines des esclaves ou plutôt ce qui leur restait des langues qu’ils parlaient dans les régions de l’Ouest de l’Afrique d’où ils venaient dans leur grande majorité.

Cette violence faite aux repères symboliques des femmes et des hommes africains réduits à l’état d’esclaves s’est accompagnée d’une violence réelle exercée sur leurs corps. Caroline Oudin-Bastide rappelle dans le n° 5 de la revue guadeloupéenne « Dérades » que « La violence esclavagiste a ceci de spécifique qu’il s’agit d’une violence privée qui ne se juge pas à l’aune des règles juridiques de la métropole. ». L’arbitraire des maîtres ne saurait plier devant la loi car ils avaient la jouissance juridique des esclaves. «La jouissance quand nous l’appelons comme ça tout court, c’est peut être de la jouissance pour certains, je ne l’élimine pas, mais vraiment c’est pas la jouissance sexuelle… Jouir, c’est jouir d’un corps. Jouir c’est l’embrasser, c’est l’étreindre, c’est le mettre en morceaux. En droit, avoir la jouissance de quelque chose c’est justement ça, c’est pouvoir traiter quelque chose comme un corps » (J. Lacan, Ou Pire… 15/12/71).

Actuellement le créole est parlé en Martinique dans tout le champ des professions manuelles. Dans les milieux populaires il est parlé dans les familles; dans la bourgeoisie et la petite bourgeoisie les jeunes parlent plus souvent le créole entre eux que ne le faisaient les générations précédentes, mais dans ces familles s’il reste la règle avec les employés de maison,  il est peu utilisé entre enfants et parents ; dans l’espace médiatique et publicitaire le créole est utilisé quotidiennement mais de plus en plus parlé dans un continuum avec le français.

Selon J. Bernabé, la diffusion du créole dans le social s’accompagne d’une francisation au cours de laquelle cette langue devient une « sorte de français régional mais dont les schèmes ne sont pas le français de France ». Exemples : « Je t’ai déjà dit de sortir dans la pluie » est un énoncé qui fait entendre une francisation apparente de la phrase créole, « manja diw soti adan la plia » ou« mets ton casque dans ta tête pour prendre ta moto » = « mété kasou adan tètou » ou encore« mets tes souliers dans tes pieds » francisation de la phrase créole« mété souliew an piéw ». Il y a à souligner le « adan » (dans), comme si le corps était effracté par les objets.

 

Quelques éléments de la structure des langues créoles :

 

- Fréquence des onomatopées : Ex. « i tonbé blip » (il ou elle est tombé brutalement), « mwen  bay an bok » (je lui ai donné un coup), « an vonvon » (un bourdon), « tchip » sonorité usuelle pour marquer le mépris.

- L’utilisation du mot « kô » (corps en français) comme marque de la forme pronominale réfléchie.

- L’usage de réduplications qui « jouent un rôle fondamental sans commune mesure avec ce qui se passe en français. Toute une série de valeurs comme les valeurs intensives, circonstancielles, d’insistance sont rendues par la réduplication » (J.Bernabé 1988- séminaire du GAREFP avec C. Melman) : « manzel tala sé bel i bel », « sé travay mwen ka travay », « palé ou palé ba moun tala, mwen paka palé baw ». La fréquence des réduplications vient-elle indiquer la nécessité de répéter le mot pour assurer l’efficacité de sa prise symbolique sur le réel ?

- L’organisation des phrases par la parataxe. Si la syntaxe exerce une contrainte sur l’ordre des mots d’une phrase grâce à des connecteurs de liaison, la parataxe est un mode de construction par juxtaposition de mots dans lequel aucun mot de liaison ne précise les rapports de coordination ou de subordination qui assurent leur enchaînement logique. : « musieu a pa télé madanmla pati i té ka fè bon mangé » ou « Sé gwo manzèl vini gwo i pasa maché an pil ». Est-ce que l’usage de la parataxe accentuerait le sentiment de précarité ressenti par les locuteurs créolophones à qui revient la charge subjective de trancher entre les équivocités, là où la syntaxe viendrait trancher en imposant son ordre ?

            - Les mécanismes prosodiques (intonations, accents d’intensité) ont une fonction majeure de discrimination, pour fixer le sens de certains énoncés : en créole dire « yè au swè mwen fè an manjé », (« Hier soir j’ai fait un repas ») où le ton du « an » est moyen, est différent de « yè au swè mwen fè an manjé » (hier soir j’ai fait un sacré bon repas) où le ton du « an » est haut et prolongé. La fonction importante de la prosodie, de la musicalité et du rythme pour donner sens à un énoncé en créole et qui rend la différence entre « oui » et « non », « anhan »  et « an-an », malaisée à repérer pour une oreille non exercée.

Ces quelques éléments concernant la structure du créole parlé aux Antilles, m’emmènent  à me demander ce que sont devenues les langues  africaines dans le contexte colonial.

Les créoles ne se sont pas structurés sans l’apport de parlers régionaux français : la quasi totalité du lexique vient des parlers français régionaux que parlaient les colons. Cet important héritage lexical a conduit Charles Melman à proposer une hypothèse qui situe les créoles à base lexicale  française en position de « dialectes de la langue française ».

Une telle hypothèse ne me paraît pas faire place aux langues africaines dans la structuration du créole. Dans son ouvrage sur les créoles, Valdman souligne que la coexistence des créoles avec ce que les linguistes nomment « langue base », langues européennes (français, anglais, espagnol, portugais, anglais, hollandais) d’où dérive la quasi totalité des lexiques des créoles, a longtemps fait considérer ces langues en termes de dialecte ou de patois des langues européennes base (Valdman p.IX).

C’est une façon de penser les langues en termes de filiation à partir d’une langue souche. Mais les langues créoles sont selon moi une occasion de nous déprendre de cette façon de penser à partir d’une langue souche, c’est à dire à partir d’une référence au Un, pour les penser en termes de multiple.

Cela n’est pas sans conséquences sur la question que je me posais à Bruxelles en 2010. Si pour la psychanalyse un corps humain est construit à partir des effets de la langue, que sont devenus les corps des africains réduits à l’esclavage dans les sociétés coloniales ? Que sont devenus ces corps où dans les sociétés africaines, la fonction des tatouages et des scarifications rituelles est « d’inscrire l’ordre symbolique sur la face visible de la peau, de l’incarner en le marquant et en le faisant éprouver, souvent par la souffrance, dans la chair même des individus » ? (M. Thevoz in Le corps peint).

 Un champ de questions à propos de ce que c’est qu’un corps reste encore en friche dans les sociétés antillaises. Pour y répondre il y aurait au préalable à préciser de quelle façon la psychanalyse peut rendre compte de la dimension du symbolique dans les sociétés où l’ordre symbolique se supporte d’un trait qui doit « s’incarner en marquant le corps et en le faisant éprouver, souvent par la souffrance ».  Trait unaire incarné ? Ces questions ne peuvent manquer d’interroger les conséquences de la mise en jeu du corps dans ces sociétés où l’inscription de ce trait ne peut se faire sans marquer le corps, donc pas sans qu’il participe de la jouissance. Pouvons nous encore parler ici de signifiant qui représente le sujet ou devons nous considérer le signifiant d’abord dans sa fonction « d’appareil de la jouissance? »

Les réponses à ces questions peuvent s’éclairer de ce dont parle É. Glissant dans son ouvrage « Le discours antillais » (édité pour la première fois en 1981 au Seuil et réédité chez Gallimard ?) : « Dans les petites Antilles francophones, « la langue maternelle, le créole, et la langue officielle, le français, entretiennent chez l’Antillais un même insoupçonné tourment ».

Cet « insoupçonné tourment » m’a fait penser à l’expression créole « mwen embarrassé épi kô mwen »… quelque chose en trop dans le corps ,qui m’a renvoyée à« l’embarras" dont nous a parlé une psychologue qui avait eu à mener des entretiens en créole avec une patiente reçue  à l’HP . Embarras des filles de la bourgeoisie et la petite bourgeoisie à parler créole et qui prend le masque des convenances à respecter( « je parle créole comme une fille » : quelques expressions ou phrases qui font irruption dans le français qu’elle parle avec copines ou copains) ; embarras aussi des garçons ou des hommes de ce même milieu social qui parlent créole entre eux et se mettent à parler français quand des femmes viennent se joindre à leur groupe ; embarras des psychologues, psychanalystes et des patients, lié à l’usage du créole dans les cures.

Que nous dit  la psychanalyse de l’embarras ? C’est pour Lacan, le nom de « la forme la plus légère de l’angoisse» ( séminaire de 1962-1963). L’angoisse « met à l’épreuve à tout instant » dit-il un psychanalyste : d’une part parce qu’un psychanalyste a à sentir ce que le sujet peut supporter d’angoisse et d’autre part, « pour peu qu’il ait de bonnes dispositions à être un psychanalyste, en entrant dans sa pratique il ne manque pas de ressentir quelque angoisse de ses premières relations avec le malade sur le divan ». L’embarras concerne le sujet.(14/11/62). Il indique un vacillement de la barre de la division qui marque le rapport du sujet  au langage, le refoulement qui lui est structurellement lié et indique une proximité angoissante avec l’objet habituellement voilé par le fantasme.

La langue parlée dans les cures est la langue française.

Alors même que le psychanalyste est créolophone, les patients rapportent en les  traduisant en français, les propos qui leur ont été énoncés en créole.

Au delà des convenances sociales liées au statut de diglossie de ces 2 langues, parler créole peut selon moi renvoyer à des questions angoissantes. Certains peuvent se trouver dans une position subjective où ils auraient à transgresser l’interdit posé dans leur enfance par leurs parents. L’embarras manifesté dans l’usage du créole dans certaines situations ou moments d’une cure, peut  faire signe d’une proximité angoissante avec l’objet habituellement voilé par le fantasme. Peut-on alors penser que pour certains et à certains moments d’une cure, parler français serait une nécessité subjective pour introduire une distance nécessaire pour éviter au sujet de se trouver confronté à cet objet ?

D’une façon habituelle les patients ont opposé un « je ne peux pas » quand je les ai sollicités à dire en créole ce qu’ils me traduisaient en français. « Je ne suis pas à votre hauteur pour vous parler en créole » m’a répondu une femme au cours d’un entretien dans un hôpital ; pour cette femme l’usage de cette langue avec un interlocuteur impliquait une certaine intimité. Une femme née à Paris où elle occupe un poste de responsabilité dans une société internationale et dont la mère parle uniquement créole à la maison, dit aussi son impossibilité à parler créole dans sa cure « Je ne peux pas ». À partir de cet énoncé, des associations lui sont venues à propos de sa relation à sa mère à l’omniprésence de la sensorialité du corps de sa mère : de sa jouissance à sentir l’odeur de certaines parties du corps de celle-ci, aux contacts corporels avec sa mère, des plats antillais que sa mère cuisine et qu’elle allait régulièrement chercher pour nourrir sa famille.

Certains  ont pu dire un peu plus de ce que pouvait avoir d’embarrassant pour eux l’usage du créole :

Un enfant de 7 ans, créolophone dans sa famille, que je recevais dans un CMPP de banlieue parisienne pour d’importantes difficultés dans son apprentissage de la lecture, m’a répondu effrayé quand je lui ai proposé, en créole, de me parler de ses difficultés, « Ayayaï tu parles créole, c’est une langue malélevée, ta maman va te donner des coups ».

Un homme que j’interrogeais sur le fait qu’il  traduisait en français des propos qui avaient été dits en créole dans sa famille où ses parents parlaient créole : « Je ne peux pas parler créole, c’est une langue trop proche, trop explicite ».  Qu’est-ce qui dans cette langue se faisait entendre comme « trop proche, trop explicite » ? Est-ce que la langue française lui offrait la possibilité de se protéger de la rencontre avec sa mère, « l’orque tueuse » qui menaçait de dévorer son sexe ? Est-ce ce « trop explicite » du créole qui contraint des hommes à parler français quand une femme arrive dans un groupe où  ils parlaient créole ? Qu’est-ce qu’une langue « trop explicite » sinon une langue « mal élevée », une langue  dans laquelle l’objet trop explicite, mal tenu, mal voilé par le refoulement, risque de manifester sa présence ?

Dans toute langue parlée la dimension du sexuel est présente mais se « donne à entendre » sous une forme voilée par le refoulement. Au cours de son séminaire de 1989/90 (15/3/90), « Refoulement et déterminisme des névroses », C. Melman souligne que « le refoulement originaire freudien est au principe du fonctionnement physiologique d’une langue » et que « faute de ce refoulement –que CM appelle refoulement réel - on bascule dans ce qu’on appelle l’obscénité ou la pornographie ». Comme si dans la langue créole, une dimension de jouissance ne se donnait pas à entendre mais était toujours là à peine voilé, pouvant surgir et se donner à entendre à travers n’importe quel mot.

Se pose là une question : peut-il y avoir des mots d’esprit en créole ? Dans « Le discours antillais » E. Glissant souligne que « les mots d’esprit en créole sont toujours gros et roulent de calembours en calembours, d’assonances en assonances ».

Pour ce qui concerne le créole parlé aux Antilles, il semble qu’il ne s’agisse pas tant de traits d’esprit que de calembours, fondés sur les ressemblances de sonorités, sur l’homophonie, les doubles sens de mots . Freud dans « Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient », (ch. sur « La technique du mot d’esprit ») : un mot d’esprit nous fait rire parcequ’il nous affranchit des contraintes habituelles du refoulement. (Veau d’or) ; « Les calembours passent pour la variété la plus basse du mot d’esprit fondé sur les mots », vraisemblablement parce qu’il permettent le mieux de faire de l’esprit « à bon marché » et en se donnant le moins de peine possible ».

Ce que nous pouvons évoquer à propos du plaisir que procurent les calembours c’est le plaisir que manifestent les enfants en jouant sur les sonorités verbales, sur les assonances. Nous y reviendrons.

« L’insoupçonné tourment » ne renvoie t-il pas les être parlants à une confrontation avec des signifiants que C. Soler nomme « signifiants intrus qui ne sont pas des S1, maîtres représentant le sujet »?

Les études linguistiques ont recherché dans le créole les traces lexicales qui pourraient faire entendre des restes des langues africaines mais elles ne semblent guère avoir orienté leurs recherches sur la structure de ces langues orales. Il semble que les langues africaines parlées dans les régions d’Afrique d’où venaient en majorité les hommes et les femmes transbordés comme esclaves aux Antilles, sont majoritairement des langues à ton.

Les tons sont des unités distinctives au même titre que les phonèmes, mais dans les langues à ton, la prononciation des syllabes s’accompagne d’un ton précis (hauteur et modulation) pour donner le sens du mot et une modification du ton sur la même syllabe, prononce un autre mot et introduit donc un sens différent.

À ce point où je suis de mon travail, je propose l’hypothèse suivante :

Dans la situation historique de violente mise en contact de langues non écrites, de structures différentes ( langues africaines de structure tonale et parlers régionaux français de structure phonématique)à partir desquelles se sont structurées les langues créoles et du fait de la position des locuteurs de ces langues, les créoles se seraient structurés en gardant la marque de restes des structures distinctives des langues africaines, restes qui auraient été mis à nu dans la violence de la situation de privation linguistique des esclaves. La structure complexe des langues créoles aurait ainsi mis en relation des unités distinctives phonématiques renvoyant à la structure du langage articulée à partir des parlers régionaux français, avec d’autres unités distinctives, venues des langues africaines à ton, une lalangue où nous dit Lacan, la batterie différentielle du signifiant est donnée mais   sans faire sens ni sans faire langage structuré syntaxiquement.

Lacan a fait le choix d’écrire en seul motlalangue en raison de l’assonance avec la lallation qui est l’émission de sons plus ou moins articulés par un enfant avant l’acquisition du langage et qui précède le babillage où les sons sont articulés. C’est du fait de  lalangue que « ce n’est pas un hasard que par ex. en français « le vœu » (le souhait) soit aussi le « veut » (vouloir, troisième personne de l’indicatif), que le « non » niant et le « nom » nommant ce n’est pas non plus un hasard ; ni que d’eux (qui désigne ceux dont on parle) ce soit fait de la même façon que le chiffre deux »(J. Lacan in La Troisième). Il faut concevoir dans ces homonymies la marque de la lalangue qui « est le dépôt, l’alluvion, la pétrification qui s’en marque du maniement par un groupe de son expérience inconsciente » . « C’est ce que le discours a ordonné et véhiculé de jouissance dans un lien social donné, toujours historique qui fait dépôt dans une langue », précise C. Soler

Si « tout le monde parle français aux Antilles », encore est-il nécessaire qu’un psychanalyste prête l’oreille à ceux qui disent que « le créole est présent » dans le français qu’ils parlent souvent fort bien. L’écoute pourra alors se faire plus attentive et permettre d’entendre que certains parlêtres, sans doute plus nombreux qu’il n’y paraît,  parlent  en français. Comme le dit Appenfeld « on peut avoir les mots d’une langue mais ne pas avoir la langue ». Comme si le lexique de la langue française parlé était noué au savoir parlé d’une lalangue, dont les éléments langagiers sont hors-sens, éléments  d’avant le langage structuré syntaxiquement .

Pour vous rendre sensible la complexité de ces questions je voudrais prendre appui sur un poème d’Aimé Césaire, publié pour la première fois en 1955, qui fait entendre la question à la quelle il s’est trouvé confronté après de brillantes études littéraires françaises : quel lieu trouver en tant que sujet, quel peut être mon domicile  dans la langue française ?

En 1955-56 a eu lieu un débat  resté largement méconnu en France mais qui a eu une importance et une vivacité extrême chez les écrivains et poètes francophones de la Caraïbe.

Je ne développerai pas aujourd’hui les termes de ce débat initié par Césaire et dont j’ai tenté une lecture il y a quelques années, dans le texte « Habiter le pan d’un grand désastre ». Mais il n’est pas anodin que ce débat ait été initié avec un poème, « Le verbe marronner ». Ce poème est une réponse adressée par Césaire au poète haïtien, son ami René Depestre, qui a rendu public son ralliement aux thèses de Louis Aragon concernant l’écriture poétique.  Publiées dans  « Journal d’une poésie nationale », ces thèses d’Aragon, membre influent du PCF, concernent l'écriture poétique et invitent les poètes à "faire retour aux formes traditionnelles fixes de la poésie nationale". Rime, sonnet, alexandrin sont les seules formes poétiques de « ce clavecin bien tempéré, cet instrument des bords de Loire » (Aragon).

Selon Depestre « les enseignements décisifs d'Aragon apportent la solution à ceux qui comme lui cherchent à intégrer "l'héritage africain" à l'écriture poétique en langue française ». "Nous avons à discerner dans le patrimoine culturel qui nous vient d'Afrique, ce qui peut s'intégrer avec harmonie (souligné par moi) à l'héritage prosodique français". C'est précisément cette intégration harmonieuse (souligné par moi) du patrimoine culturel africain dans l'héritage prosodique français que refuse Césaire dont le projet poétique, inscrit dans la lignée de Rimbaud et des surréalistes, est d'affronter à partir de sa dualité culturelle le lieu d’où il peut se tenir en tant que sujet.

Un poète a à se confronter à « la puissance originelle qu'a le signifiant de faire coupure dans l'opacité du réel » (Césaire).À l’aide de ce qu’on appelle l’écriture poétique, vous pouvez avoir la dimension de ce que pourrait être l’interprétation analytique » (19/4/77,J. Lacan in L’insu que sait de l’une bévue…), parce qu’un« psychanalyste peut faire sonner autre chose que le sens, le sens c’est ce qui résonne à l’aide du signifiant mais ce qui résonne ça ne va pas loin, c’est plutôt mou… »

« Faire sonner autre chose que le sens », c’est pour Césaire la tâche du poète. Laisser "les formes qui s'attardent" pour que puisse se lever le neuf » et comme il l'a écrit dès 1939, pour assumer "la seule chose au monde qui vaille la peine, « la fin du monde…
Parbleu »...

« Forer »la langue française pour aller à la rencontre du « dépôt, de l’alluvion, de la pétrification qui s’en marque du maniement par un groupe de son expérience inconsciente », c’est selon moi affronter la jouissance de la lalangue, jouissance de la lalangue qui s’est déposée, pétrifiée et engrosse la langue française. . "Nous n'avions pas le choix : nous sommes le produit d'une civilisation, d'une culture, nous étions formés à l'école française et nous ne pouvions que l'accepter" écrit Césaire. L'accepter mais pas sans "savoir quel usage nous allions faire de cette langue... nous servir du français en le pliant à nos exigences intérieures ». Il faudrait faire l’analyse de l'importance majeure du rythme dans l'oeuvre poétique de Césaire, "antérieur à la parole, au mot qu'il appelle et apprivoise, séduit et nécessite, j'y vois la forme du poème ; mieux que la forme (mot ambigu), c'est sa structure, son projet dictant...". Importance majeure du rythme pour "mettre hors d'elle-même" (selon la belle expression de Derrida) la langue française, pour y "mettre le sceau imprimé, la marque nègre - ou la marque antillaise, comme vous voulez - sur le français"(A.C.).

Avec l’écriture du "Cahier d'un retour au pays natal", Césaire a commencé une oeuvre qui ne cessera pas d'introduire dans cette langue des césures inédites, de "l'exténuer" pour révéler sous la carapace des mots, l'inouï d'où pourra enfin résonner le silence séculaire de cultures effondrées en son nom, pétrifiées dans la  lalangue coloniale d’où son dire de sujet pourra trouver place.

"...Marronnons les Depestre, marronnons-les
Comme jadis nous marronnions nos maîtres à fouets."

Le recours métaphorique que fait A.Césaire à l'expérience du nègre-marron, précise l'enjeu de son poème « Le verbe marronner- réponse à René Depestre, poète haïtien ». Il pose la  nécessité pour un écrivain francophone des anciennes colonies de la Caraïbe d’avoir à dés-apprendre un certain rapport à la langue française, pour trouver en tant que sujet un heim dans cette langue. Dés-apprendre c'est "marronner" des formes traditionnelles de la poésie qu'ils ont apprises. "Qu'ils arrondissent des sonnets ... Fous t'en Depestre..."
Que le poème tourne bien ou mal sur l'huile de ses gonds
Fous t'en Depestre, fous t'en, laisse dire Aragon ".

Il y a à dés-apprendre. Dés-apprendre une certaine manière de compter dans la mesure, dés-apprendre "les formes qui s'attardent" pour "laisser se lever la bourrasque". Trouver un "chez soi", une "habitation", dans cette langue, c'est pour Césaire, "infléchir" la langue apprise pour "la porter à ce maximum d'écart avec elle-même qui lui ferait parler une autre langue( E. Tellerman, « Entre mangrove et chiens) ». Pour rendre subjectivement habitable la langue que le maître colonial a prétendu s'approprier, il aura fallu renoncer à maintenir la langue française en position d'idéal et pour que le poète ne réduise pas la poésie à une poésie d'imitation, à une "poésie de décalcomanie"il a à la bouleverser pour faire surgir "l'étrange" de cette langue si bien apprise.

En soulignant l’importance majeure du rythme dans son œuvre poétique, en invitant René Depestre  à dés-apprendre, Aimé Césaire s’est acharné à mettre hors d’elle même la langue française pour y "mettre le sceau imprimé, la marque nègre - ou la marque antillaise », pour faire entendre  lalangue , « le dépôt, l’alluvion, la pétrification qui s’en marque du maniement par un groupe de son expérience inconsciente » (J. Lacan, La IIIème). L’expérience inconsciente, c’est « ce que le discours a ordonné et véhiculé de jouissance , dans un lieu social donné, toujours historique, qui fait dépôt dans une langue ». La transmission de la psychanalyse nous impose de prendre en compte ce qu’a véhiculé de jouissance l’expérience de la colonisation dans les sociétés antillaises. Effets de jouissance de la lalangue  dont la présence peut être envahissante dans le créole peut rendre son usage si embarrassant dans les cures psychanalytiques et qui n’a pas manqué de faire dépôt dans le français que d’évidence « tout le monde parle ».

Il y a à prendre en compte la présence envahissante dans le créole de l’effet de jouissance de lalangue et de ce que chacun (en fonction de son histoire personnelle et de là où aura pu mener sa propre psychanalyse )  a pu faire bouger de son rapport au créole et d’un recours idéalisé à la langue française.

Vient de paraître

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L'histoire de l'A.L.I.

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