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Association lacanienne internationale


À propos des couleurs et de la logique borroméenne

J’envisageais en particulier de préciser les conséquences de cet acte sur les propriétés réelles du nœud. Vous le savez, Lacan indique que colorier chacun des ronds équivaut au fait de les nommer, mais à lire les traités philosophiques consacrés aux couleurs, je me suis rendu compte que c'était bien les études philosophiques consacrées aux couleurs qui pouvaient nous en apprendre sur la nomination et nous éclairer sur la logique signifiante comme sur celle du nœud borroméen. Je vous invite donc à un parcours dépaysant dans ces études des couleurs - les débats de Platon, Aristote, Newton bien sûr, puis Goethe, Locke et Wittgenstein aujourd’hui largement oubliés - pour vérifier, dans un deuxième temps, l’affinité que ces questions ont avec celles des années borroméennes du séminaire.

I / Rappel de quelques données élémentaires de physique :

La lumière est une forme d’énergie. Elle est composée de particules, les photons, dont les vibrations déterminent des longueurs d’ondes qui spécifient le champ des couleurs. Nous percevons ces longueurs d’ondes entre 400 et 700 Nanomètres. En dessous de 400 Nanomètres, débute l’ultraviolet au-dessus de 700 Nanomètres démarre l’infrarouge. Ces bornes constituent les limites au-delà desquelles notre perception s’arrête. Les objets qui nous entourent nous apparaissent colorés en fonctions des longueurs d’ondes qu’ils absorbent ou qu’ils renvoient. Ainsi, si un objet nous apparaît rouge lorsqu’il est éclairé c’est parce qu’il absorbe toutes les longueurs d’ondes du spectre lumineux mais qu’il renvoie les longueurs d’ondes autour de 650 Nanomètres, zone du spectre que nous identifions comme rouge. Un objet qui renvoie l’ensemble des longueurs d’ondes du spectre coloré nous apparaît blanc, un objet qui absorbe toutes les longueurs d’ondes perceptibles apparaît noir.

Newton en 1787, dans une expérience restée célèbre, faisait traverser un prisme par un trait de lumière et projetait cette lumière diffractée par le prisme sur un écran blanc. Il démontrait ainsi que les couleurs sont issues de la décomposition de la lumière et décrivait sept couleurs qu’il a dites primitives et qui se distribuent entre l’infrarouge et l’ultraviolet, respectivement le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo et le violet. Cette identification de sept tons différents, cette découpe dans ce qui se présente comme une continuité dans les longueurs d’ondes, paraît depuis faire consensus.

II/ Les couleurs, une structure signifiante :

Je vous ai proposé une image d’arc-en-ciel (Schéma 1) dont l’apparition est due à un phénomène très proche de l’expérience de Newton, celui de la réfraction de la lumière dans les gouttes d’eau en suspension dans l’air. Il est sensible, à l’examen d’une telle image, que l’identification, les nominations, de sept couleurs distinctes procède cependant d’un certain arbitraire. Il semble d’ailleurs que Newton n’ait choisi ce nombre que par analogie avec la gamme musicale. Ces nominations ne semblent pas toutes opérantes de la même manière et je ne suis pas certain que nous identifions tous l’Indigo avec la même certitude que le rouge, dans cette découpe des couleurs au sein d’une continuité de longueurs d’ondes. Sachez que les grecs (Xénophane en tout cas) n’en distinguaient que trois (le pourpre, le rouge et le vert-jaune) et que la langue des Dogons n’isole que quatre couleurs au sein de cet arc-en-ciel.

 

 

Présenter le champ des couleurs comme l’effet d’une découpe dans un spectre continu de longueurs d'ondes, c’est un schéma qui n’est pas sans évoquer celui du cours de linguistique générale et des deux masses amorphes du son et du sens découpées, délimitées, par l'arbitraire du signe. Un grand nombre des formulations du Cours de Linguistique Générale trouvent d’ailleurs des applications immédiates dans ce dispositif élémentaire qui est celui des couleurs. Je vous propose donc de partir de ce constat que le système des couleurs, dans sa simplicité, se propose à nous comme une structure signifiante – un dispositif où chacun des éléments ne vaut que comme opposé à chacun des autres – à même de nous éclairer sur la question de la nomination comme sur la logique borroméenne.

 

Identifier ce champ des couleurs comme effet de la nomination, peut ainsi nous ainsi permettre d’expliquer un certain nombre de phénomènes perceptifs qualifiés d’illusions d’optiques mais qui illustrent plutôt ce que, à la suite de Lacan, nous appelons la dénaturation de l’organisme par le langage. Ainsi, ces images qui nous font percevoir une même couleur beaucoup plus foncée selon qu’on la dispose sur un fond d’une teinte ou d’une autre (Schéma 2) illustre ce fait que « dans la langue il n’y a que des différences sans signe positif », ici que nous ne percevons une couleur que dans ses relations d’opposition à la teinte sur laquelle elle est placée. L’illusion est encore plus spectaculaire dans l’expérience d’Adelson (Schéma 3) présentant un échiquier traversé par une ombre, sur lequel une case noire A et une case blanche B nous apparaissent de deux teintes différentes alors qu’elles sont strictement du même gris. Cette illusion n’est-elle pas essentiellement due à notre impossibilité de percevoir deux cases de la même teinte quand le dispositif de l’échiquier nomme l’une d’entre elle « case blanche » et l’autre « case noire ».

 

                

 

III / Une grammaire des couleurs :

Dans le fil de ce constat, il me paraît essentiel de souligner que les penseurs et philosophes qui se sont intéressés à la question des couleurs ont progressivement centré leur effort sur la nécessité d’isoler une logique des couleurs. Je quitte les philosophes pour un peintre, c’est Cézanne qui affirmait : « Il y a un logique colorée, parbleu. Le peintre ne doit obéissance qu’à elle. Jamais à la logique du cerveau. »

 Wittgenstein a tenté de préciser ce qu’il en serait d’une grammaire, voire d’une mathématique des couleurs. Cette grammaire isole des articulations signifiantes entre différentes couleurs mais également un certain nombre d’impossibles. Pourquoi, interroge ainsi Wittgenstein dans ses Remarques sur les couleurs, peut-on parler d’un rouge pur alors que l’on a tendance à ne considérer l’orange que comme un mélange de rouge et de jaune, tirant toujours plutôt vers le rouge ou vers le jaune ? Nous ne considérons pas le rouge comme un mélange d’orange et de violet. Pour Wittgenstein, ces interrogations sont l’effet direct de jeux de langage qui organisent notre conception comme notre perception des couleurs. Notons que cette grammaire des couleurs a pour principale fonction d’instaurer des impossibles. On peut parler d’un bleu-vert, d’un bleu tirant sur le vert, mais pas d’un rouge-vert, ou d’un rouge verdâtre.

IV / Une topologie des couleurs :

Notons que nombreux sont alors les auteurs qui proposent, dans ce fil, une écriture de cette grammaire des couleurs et proposent des graphes divers et variés qui tous font valoir les articulations possibles et celles qui sont interdites. Autrement dit, ces écritures s’organisent naturellement en termes de voisinage et font valoir la continuité entre l’identification d’une grammaire et une écriture topologique. Toutes ces écritures témoignent d’une articulation, on serait tenté de dire « naturelle », entre grammaire et topologie - science du voisinage - à laquelle Lacan nous incite et nous familiarise dans son enseignement. Ces schémas sont particulièrement nombreux, je ne vous en propose que quelques-uns  (Schémas 3 : cercle chromatique de Chevreul ; Schéma 4 : solide des couleurs de Munsell)

 

 

Il y a en effet une affinité de la question des couleurs et de celle du voisinage. Vous connaissez ce problème classique de logique qui consiste à savoir combien de couleurs sont nécessaires pour colorier les pays d’une carte de géographie sans que deux pays voisins ne soient jamais de la même couleur. Lacan évoque ce problème dans son séminaire. Renseignement pris, la réponse est quatre, mais les cartographes se contentent souvent de trois couleurs. Nouvelle indication en tout cas qui nous permet de souligner ce lien entre le registre du signifiant et les questions de topologie, ici topologie des surfaces.

 

V / La questions des noms premiers et des couleurs primaires :

Il y a une autre question qui, je crois, est pour nous des plus intéressante et liée aux questions qui sont au travail dans ces années du séminaire, entre Les Non-dupes errent et Le Sinthome, c’est celle des couleurs primaires. Les couleurs primaires sont celles, minimales, à partir desquelles il est possible de reproduire l’ensemble du champ des couleurs. Je vous indique que l’on a longtemps oscillé, entre la conviction qu’il y avait quatre couleurs primaires jusqu’à parvenir au constat que trois couleurs suffisaient pour pouvoir reconstituer, par mélange et synthèse, l’ensemble des couleurs du spectre. Vous voyez que cette question des couleurs primaires, ou premières, c’est-à-dire de la batterie minimale des couleurs nécessaires à entrer dans le monde des couleurs, peut trouver des échos avec ce que Lacan appelle, dans RSI, les noms premiers. Je cite la leçon du 11 mars 1975 : « Ce n’est pas pour rien que je n’ai pas parlé du Nom-du-Père quand j’ai commencé, comme j’imagine que certains le savent parce que je le ressasse assez, j’ai parlé des Noms-du-Père. He ben, les Noms-du-Père c’est ça : le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel. (…) C’est ça les Noms-du-Père, les noms premiers en tant qu’ils nomment quelque chose, comme l’indique la Bible à propos de cet extraordinaire machin qui y est appelé Père. Le premier temps de cette imagination humaine qu’est Dieu est consacré à donner un nom à quelque chose qui n’est pas indifférent, à savoir un nom à chacun des animaux. » Il y a une homologie entre la question des noms premiers et celle des couleurs primaires, que je vous propose de formuler comme telle : Quelles nominations, combien de noms premiers, sont nécessaires pour pouvoir rentrer dans le langage ? Ou encore : Quelles couleurs sont nécessaires pour entrer dans le monde des couleurs? Cette homologie que je vous propose entre noms premiers et couleurs primaires me semble trouver un certain nombre d’échos dans les présentations que vous trouverez dans les ouvrages consacrés aux couleurs quand ils évoquent cette question des couleurs primaires et de leur synthèse. (Schéma 5 )

 

   

 

Vous vérifiez qu’il y a là de quoi pas seulement nous confirmer certaines données mais nous en apprendre sur des questions qui sont au cœur de ces années de séminaire. Toute entrée dans le langage implique la présence de trois dit-mensions, de trois noms premiers, déjà là, déjà nommés, que sont le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique. L’accès au monde des couleurs, à l’ensemble du spectre coloré nécessite quant à lui trois couleurs primaires, trois noms de couleurs dont le choix comporte certaines contraintes. Ces couleurs primaires sont au nombre de trois mais, même si par convention elles ont été limitées au rouge au bleu et vert, elles ne sont en fait pas fixes : le cyan, le magenta, le jaune par exemple peuvent aussi bien convenir pour reconstituer l’ensemble du spectre coloré (Schémas 6).

 

Par contre le choix de ces trois couleurs comporte un type de contrainte : le jaune, le vert et l’orange ne permettent pas de reconstituer l’ensemble du spectre coloré, elles sont en quelque sorte trop proches entre elles sur le cercle chromatique de Chevreul. Il y a un écart nécessaire entre ces couleurs qui tout en gardant une commune mesure - toutes trois sont des couleurs - doivent comporter une registre d’altérité absolue entre elles – elles doivent être autre les uns aux autres - pour pouvoir se constituer en couleurs primaires. Vous voyez donc que lorsque Lacan, en un geste qui pourrait sembler anodin, colorie les trois ronds borroméens de trois couleurs distinctes, son acte est non seulement équivalent à une nomination qui vient distinguer les trois ronds, mais il est cohérent avec l’instauration d’une différence absolue entre les trois ronds tout en maintenant une commune mesure entre eux.

VI / Les indications de Lacan, l’abord de la différence des sexes par le biais des couleurs :

Je termine par une surprise et une question pour rejoindre des difficultés qui sont présentes dans le séminaire sur Le Sinthome. Un constat d’abord : lorsque Lacan évoque ces textes classiques consacrés à la couleur, c’est presque systématiquement pour souligner que cette question de la couleur permet de situer la position respective des sexes non seulement dans une altérité mais dans un accord possible. Dans le séminaire sur L’objet de la psychanalyse, dont vous savez qu’il s’intéresse beaucoup à l’histoire de la peinture, Lacan souligne que cette altérité interne au monde des couleurs peut venir rendre compte de la différence des sexes, ou plus précisément de l’altérité des jouissances masculine et féminine, autrement que dans une opposition binaire, actif / passif ou homme / femme tout aussi bien. Il s’agit, à la faveur de la prise en compte de trois registres hétérogènes les uns aux autres, de pouvoir spécifier ce qu’il en serait d’une altérité entre les deux sexes qui ne soit pas rabattue sur une polarité homme / femme, c’est-à-dire une simple opposition signifiante.

Vous savez que dans le séminaire sur Le Sinthome la question de la couleur apportée aux différents ronds vient se centrer sur la question de l’instauration d’une altérité interne au nœud. Il s’agit pour Lacan de savoir si le fait de colorier les trois ronds qui composent le nœud borroméen permet d’introduire une altérité interne au nœud borroméen sous la forme de la distinction réelle d’un nœud dextrogyre et d’un nœud lévogyre. Lacan semble surpris que le coloriage des ronds ne suffise pas à introduire cette différence et qu’elle nécessite d’orienter les différents ronds. Vous savez que c’est Pierre Soury et Michel Thomé qui viennent rectifier l’erreur de Lacan dans cette année du séminaire. La question est donc de savoir si cette distinction entre nœud lévogyre et dextrogyre est une modalité, dans ces années de séminaire d’attraper la question de la différence des sexes et, si c’est le cas, que faire de la surprise qui semble être celle de Lacan lorsqu’il vérifie que l’opération de colorier les ronds ne suffit pas à introduire cette altérité interne au nœud et qu’il faut y rajouter l’orientation d’au moins un des ronds ?

 

Pour conclure sur un mode ouvert, je vous cite un extrait de la leçon du Sinthome du 9 mars 1976 : « La notion de couple, de couple colorié, est là pour suggérer que dans le sexe, il n’y a rien de plus que, je dirais l’être de la couleur. Ce qui suggère en soi qu’il peut y avoir femme couleur d’homme, dirais-je, ou homme couleur de femme. Les sexes en l’occasion, (…) sont opposés comme l’Imaginaire et le Réel, comme l’Idée et l’Impossible pour reprendre mes termes. »

Nicolas Dissez

 
 
 
 

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