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Y a-t-il mieux que le narcissisme ?

Conférence de Charles Melman aux journées Grandeur et misère du narcissisme(juin 2013)                                                                

Ces excellentes Journées qu’ont bien voulu préparer pour nous Jean-Paul Hiltenbrand, Jean-Pierre Lebrun et Jean-Jacques Tyszler ont eu, entre autres, le mérite de nous rappeler que finalement notre sensibilité clinique pouvait rester vaine dès lors que nous ne nous autorisions pas à nous servir des références structurales que la psychanalyse a permis de dégager. Autrement dit, la question du narcissisme est exemplaire pour nous des limites de ce que l’appréhension directe, la connaissance directe est susceptible de mettre en place, dès lors que nous laissons de côté, que nous négligeons nos références structurales, même si c’est bien à l’expérience clinique qu’elles-mêmes doivent leur légitimité.

C’est ainsi que la question du narcissisme débouche peut-être aussitôt sur le fait que nous avons pu vérifier au cours de ces Journées qu’il y a, en réalité, des narcissismes ; qui sont, qui peuvent être de types parfaitement différents.

Le narcissisme que je qualifierai de normal — car après tout, il existe, il est à l’œuvre dans toute participation sociale — ce narcissisme vient fonder, appuyer le moi sur une valeur ; c’est bien une valeur dont il est question, une valeur qu’il s’agit de faire valoir auprès d’autrui, valeur qui peut-être, n’est pas homogène. Rapidement, provisoirement, il y en a au moins deux, le phallus, et l’objet a. Et déjà, nous voyons qu’il y a deux façons parfaitement différentes de soutenir le moi, la valeur du moi, celui que l’on propose à ses interlocuteurs.

Cette affaire a ceci de remarquable que la présentification de cet objet, pour faire valoir le moi, peut parfaitement se faire par l’invocation du sacrifice auquel j’ai consenti pour y renoncer. C’est formidable ! Il y a un narcissisme du sacrifice, du renoncement à cet objet qui permet tout aussi bien de le présentifier que son exhibition, si je puis dire, directe, immédiate. Les exemples cliniques ne manquent pas. Le narcissisme de l’ancien combattant : c’est bien son sacrifice qui fait là valoir l’instance dont justement son moi se réclame. Le narcissisme du sacrifice de la femme qui renonce à sa féminité pour l’amour de ses enfants ; et après tout, quelle meilleure façon de faire valoir ce moi au nom de cet objet auquel elle témoigne qu’elle a renoncé ? Donc ce paradoxe : l’objet peut valoir au titre du narcissisme, aussi bien par l’impudence de son exhibition — le Narcisse n’y renonce pas — que par le renoncement dont la mise sur scène vient soutenir la valeur du moi. L’ennuyeux pour le Narcisse, et c’est là son impasse, son tourment, c’est qu’il ne peut pas jouir de lui-même contrairement à ce que voudrait faire valoir le mythe. Il lui faut toujours un autre, qu’il soit petit a, ou grand A pour pouvoir mesurer dans son regard, qu’il soit réel, ou imaginaire quand il s’agit du grand Autre, tout le prix de ce qu’il représente et qui lui permet ainsi par une sorte de retour, de venir jouir de lui-même. Autrement dit, il a toujours besoin d’un témoin, il a toujours besoin d’un interlocuteur. Ce qu’on ne dit pas forcément assez, c’est que le narcissisme vient toujours prendre place dans une adresse, une adresse à un petit autre. Car c’est bien là après tout qu’il révèle son incidence normale : Il s’agit dans ce dialogue avec le petit autre, de témoigner que lui, le Narcisse vient à la place de i(a). Il est l’image idéale. Et l’un des effets de cette forte assertion, c’est de venir en mettre plein la vue au petit camarade mais aussi de la lui fermer ! Il n’a plus rien à dire, le petit camarade, il n’a plus, dès lors qu’à s’écraser, qu’à s’étouffer, et il l’est, d’ailleurs. La parole du Narcisse s’exerce non pas de cette position partagée, commune, qui est celle du $ mais à partir de l’affirmation de ce référent ainsi présentifié et qui d’emblée, clôt tout dialogue. Plus rien à dire, c’est réglé, c’est bâclé, c’est terminé ! L’objet est là, et c’est moi qui le représente ! Ceci, si je puis dire, ce serait la forme, je dis bien, physiologique du narcissisme, aussi incommode ou peu agréable puisse-t-elle paraître.

Mais il y en a une autre, tout à fait différente que nos repères structuraux nous permettent parfaitement d’isoler : lorsque je fais valoir comme venant soutenir le moi, non plus seulement l’objet spécifique de mon sexe mais, en même temps ou tout aussi bien, l’objet de l’autre sexe. C’est-à-dire que je me présente non pas comme une moitié de poulet, mais comme un beau poulet bien réussi, bien entier, et du même coup parfaitement capable de démontrer d’abord à son partenaire sa foncière inutilité. Ensuite, il peut parfaitement jouir intégralement de lui-même, de cette moitié à laquelle il a dû renoncer, mais que lui, Narcisse, est capable de faire ainsi resurgir, montrant dès lors qu’il forme la créature à deux dos la plus accomplie qui soit et n’a vraiment besoin de personne si ce n’est de lui-même pour se contenter ; il est capable d’assurer, pour lui-même, tous les services. En vous le présentant sous cette forme, j’évoque pour vous toute une série de cas cliniques que vous avez assurément pu observer dans votre pratique et qui sont à cet égard parfaitement illustrants. Vis-à-vis de cette forme-là, je veux dire de cette complétude ainsi assumée, assurée, il y a fort peu à faire. O n se trouve en général plutôt démuni devant une telle “réussite”. Donc, nous voyons les narcissismes se diversifier selon le type d’objet qui vient là donner sa valeur au moi. Or la valeur ne vaut que dans l’échange, et donc le paradoxe du narcissisme, c’est qu’il est obligé de soumettre à l’échange ce que précisément il refuse d’échanger, de mettre en circulation, ce qui est bien là sa souffrance  et… c’est bien fait pour lui !

Un autre dispositif nous permet de sérier les narcissismes. Certes le narcissisme se déploie obligatoirement dans la dimension de l’imaginaire dans la mesure où il a besoin d’un regard, de se vérifier dans un regard. Or on a tendance à penser que la dimension de l’imaginaire est exclusive du narcissisme, mais, après tout, on peut très bien évoquer les cas de narcissisme bien réel.  Qu’est-ce que cela veut dire ? Vous avez affaire à une belle fille, ou à un beau garçon, et l’entourage ne manque pas justement de leur témoigner qu’ils viennent fonctionner comme i(a) et de leur renvoyer cette sorte de message qui ne peut que les nimber de ce narcissisme et éventuellement leur être insupportable, leur être odieux, les fatiguer, ils en ont marre de devoir sans cesse fonctionner à cette place.

Et puis peut-on dire qu’après tout, il y aurait un narcissisme qui relèverait de la dimension du symbolique ? Je dirais pour ma part : assurément oui ! Oui, puisque la dimension du symbolique, témoigne qu’en tant que moi, je ne suis validé dans le champ des représentations que dans la mesure où je relève d’un phallus auquel j’ai renoncé. Tout va se jouer, dans ce narcissisme-là, entre l’exhibition "musculaire" de ce phallus ou bien le témoignage du sacrifice que j’ai consenti pour cet Autre. J’évoquais tout à l’heure celui du combattant ou de l’ancien combattant et l’on pourrait remarquer, — mais je le laisse de côté, peut-être cela pourra-t-il être repris à l’occasion des ces Journées que nous organisons au mois de Septembre sur les positions de Freud et de Lacan face à la religion — remarquer que la religion n’implique pas le même type de narcissisme. Si elle implique la dimension du narcissisme, il se fonde, je parle de la religion chrétienne, sur le sacrifice, sur le renoncement, le renoncement à l’objet, à l’objet a : un renoncement à la jouissance. Avec, pour gain, une vacillation permanente de la validité, de la valeur de ce moi, qui reste dans l’inquiétude de son bien-fondé. Dans la religion catholique en tout cas, mais aussi bien, je dirais, peut-être même encore davantage pour les protestants.

Pour évoquer l'autre aspect, dans le nationalisme, ce n’est pas le même objet qui est là sollicité au titre du sacrifice, mais bien davantage le phallus et on voit déjà, par cette brève mise en place, combien il ne faudrait pas négliger sur ce point relativement d’actualité les différences entre religions et nationalismes. Et après tout, à cette occasion, pourquoi ne pas glisser rapidement sur le fait qu’un certain nombre de peuples n’ont pas eu le “bonheur” de participer à ce narcissisme occidental? pour simplifier, narcissisme supposé accordé par le regard d’un Autre et dont toute l’ambition, nationaliste peut être celle-là, serait de parvenir à la mise en place d'un narcissisme spécifique. Comme si cela pouvait constituer un progrès, une victoire, comme si cela pouvait constituer une avancée de l’intelligence !

La question du self a été si bien évoquée au cours de nos Journées mais qu’est-ce que le self ? Ce n’est pas compliqué. Comme le moi ne se pose jamais que dans la relation à un autre, c’est-à-dire est forcément amené à s’altériser du fait qu’il est engagé dans une relation à un autre, et même ne doit sa moïté qu’à cette altérisation, le self n’est rien d’autre que l’affirmation obstinée que dans ce dialogue ouvert avec mon semblable, c’est moi qui aurai le dernier mot. Autrement dit, aussi bien, le i(a), c’est pas toi, c’est moi, et après ça, salut !

Alors, bien sûr il y a de la mort dans le narcissisme, dans la mesure où il constitue un arrêt radical de la pensée, en fournissant à l’inquiétude du sujet le référent qu’il aura toujours sous la main, qui ne lui fera pas défaut, et qui viendra répondre pour lui à toutes les questions. Et c’est bien ce qui est fatigant avec Narcisse : son propos est stéréotypé puisque c’est toujours à partir du même référent qu’il parle et l’on sait toujours à l’avance ce qu’il va bien pouvoir dire. C’est sans surprise.

Une remarque m’a semblé sans cesse être sous-jacente aux travaux que vous avez bien voulu présenter à l’occasion de ces Journées. Puisqu’il semblerait que ce bouquin que nous avons commis fasse quelques petites vagues (pour un bref temps, j’espère !) est-ce qu’il y aurait un nouveau narcissisme, est-ce que la nouvelle économie psychique relève d’un nouveau narcissisme ? Le pire, c’est qu’il faut dire : oui ! Il y a un nouveau narcissisme. Qui se supporte de quoi ? Si ce n’est ni le phallus, ni l’objet a, si ce n’est pas la réalisation du poulet accompli, du poulet idéal, qu’est-ce que c’est ?

La surprise est de constater que ce qui soutient ce nouveau narcissisme, c’est le rien. Il n’y a rien et ça donne évidemment à ces personnes qui viennent ainsi nous voir, une sorte d’étrange dimension, parce que, il faut bien le dire, elles sont dans la vérité, et en même temps, elles sont complètement paumées ! Cette vérité, les propos ambiants — je dis “les propos”, je ne dis pas “les discours”— ne permettent guère de la repérer comme telle. Et comme ils se soutiennent de rien, et comme il n’y a plus de grand Autre dont on pourrait venir solliciter le regard, il n’y a plus que les petits autres auxquels on vient ainsi demander de confirmer la valeur narcissique de ces nouvelles représentations moïques ; plus ils sont nombreux, ces petits autres, plus, de ce rien, je trouve évidemment assurance, et un témoignage de validité.

Ce matin, a été très bien discutée la question de ce que serait la nouvelle psychose sociale Celle dont parlait Lacan, c’est la vieille, la bonne psychose sociale, à laquelle nous étions accoutumés, le fait que le dialogue avec autrui venait se nouer sur ce qu’il en était d’une forclusion de la castration, c’est ça notre culture ; avec un certain nombre d’effets, un certain nombre de conséquences, de la forclusion de cette castration, en tant que repérée dans le rapport du sujet au grand Autre. Mais si ne fonctionne plus, pour le sujet, ce grand Autre, qu’est-ce qui reste ? Sinon le propos ambiant, le propos qui lui vient des médias, de la foule, de la rumeur. Avec cette différence majeure de la situation initiale : ces propos-là sont d’emblée conçus dans une complicité avec l’auditeur, complicité qui, là encore, vise à se mettre d’accord tacitement sur le fait qu’il n’y a pas de castration et qu’on peut s’entendre parfaitement. On peut donc dire que cette psychose sociale nouvelle n’a pas tout à fait la même mise en place que celle à laquelle nous pouvions être habitués. Donc cette question du narcissisme tourne autour de celle de la valeur, de la valeur dont le moi vient se soutenir ; et en tant que cette valeur ne peut jamais être que celle que l’on met en circulation, celle qui peut être échangée avec autrui, avec un autre, même si dans ladite opération, il s’agit d’une accumulation qui, du même coup, la ferme complètement à l’Autre.

L’un des paradoxes de notre époque, c’est que si toute valeur vient du travail — Marx l’a repris, mais ce n’est pas lui qui l’a inventé, ça vient des économistes qu’il a lus, qu’il a travaillés, il n'y a pas d'autre valeur créée que celle du travail — l’une des questions contemporaines est de savoir la place que prend le travail dans notre société actuelle. Pour aller “à la grosse” — moi aussi je me permets des audaces, il ne faudrait pas mais… je vais m’en permettre encore une — aujourd’hui le travail est délocalisé, ce sont d’autres qui travaillent et nous gérons ce travail qu’ils effectuent pour nous. Même si je ne suis pas certain que ce point inquiète nos collègues économistes, ni qu’ils aient les moyens de l’aborder pleinement, si aujourd’hui le travail n’était plus pour nous, dans notre société la source de la valeur, vous voyez la grande interrogation qui s’ouvre : mais alors qu’est-ce qui fait la valeur aujourd’hui ? Qu’est-ce qui la crée ? Et c’est une question dont les incidences évidemment sont assez larges ­ — et y compris pour les jeunes. Où est-elle, aujourd’hui, pour un jeune, la valeur ? Qu’est-ce qui fait valeur ? Et qui de nous pourra lui répondre ?

Voilà donc les quelques remarques que je souhaitais vous faire après nos Journées sur le narcissisme. Merci !

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